Je me souviens

À Kahnawà:ke depuis 1716 – #125 – Printemps 2016

je-me-souviensCaughnawaga! Ce toponyme a maintenant disparu de la géographie québécoise et ne subsiste que dans les cartes et les sources anciennes. Il désignait l’importante réserve indienne mohawk que l’on retrouve sur la rive sud du Saint-Laurent, en face de Lachine sur l’île de Montréal. Le mot Caughnawaga trouve son origine dans d’anciennes traductions anglaise et hollandaise du terme : cet orthographe correspond à ce que l’oreille de homme blanc entendait… ce qui n’est pas nécessairement ce que disaient les Amérindiens dont la tradition orale faisait usage de voyelles et de consonnes sans équivalent exact dans l’alphabet européen. Au XVIIIe siècle, une multitude de graphies de ce mot se retrouve mais, au XIXe siècle, l’orthographe Caughnawaga s’impose. L’usage est si bien implanté que l’historien jésuite Edward James Devine publie en 1922, à Montréal chez Messenger Press, Historic Caughnawaga sans jamais remettre en question cette appellation.

Il faut attendre au lendemain de la Révolution tranquille du Québec, au moment où, en Amérique du Nord, les Native Americans aux États-Unis et les Première Nations au Canada revendiquent une meilleure reconnaissance de leurs droits, pour que Caughnawaga soit contesté comme nom de la réserve mohawk. C’est dans ce contexte international de revendications des identités nationales qu’au cours des années 1970, le Centre culturel Kanien’kehaka Raotitiohkwa persuade les Mohawks de revenir à l’épellation ancestrale de Kahnawake. Au début des années 1980, le Centre culturel fait une requête en ce sens au gouvernement du Québec. Le processus aboutit le 17 janvier 1985 lorsque la Commission de toponymie du Québec officialise l’appellation Kahnawake.

Mais pourquoi Kahnawake? Pour le comprendre, il faut se souvenir qu’en 1668, le père Pierre Raffeix invite le chef Tonsahoten, un Wendat élevé par les Onneiouts après la destruction de la Huronie, à s’établir à la Prairie-de-la-Magdelaine. Tonsahoten est déjà converti au catholicisme lorsque Raffeix l’envoie avec six autres Onneiouts à Lorette pour être catéchisé par le père Pierre-Joseph-Marie Chaumonot. Ils sont ensuite baptisés par Mgr François de Laval qui place la mission de Laprairie sous le vocable de saint François-Xavier. Selon le catalogue des Jésuites, elle porte le nom latin de « Missio Iroquoerum prope Montem Regium » ou « Mission des Iroquois près du Mont-Royal ». En 1672, le catalogue nomme la mission « Residentia S. Fr.-Xaverii ad prata Sanctae Magdalenae » ou « Résidence saint François-Xavier des prairies de Sainte-Madeleine » tandis qu’en iroquoien l’établissement est désigné comme Kentake, un mot signifiant « La prairie ». Puis, en 1673, une quarantaine de Mohawks provenant de Kaghnuwage, village aux abords de la Mohawk River, dans l’actuel État de New York, s’ajoutent à la population. En juillet 1676, la mission est transférée sur le bord du fleuve Saint-Laurent. Elle porte le nom français de Saint-François-Xavier-du-Sault tandis que les Mohawks la nomment Kahnawake qui veut dire « Aux rapides ».

C’est là qu’en 1680 Kateri Tekakwitha est enterrée en odeur de sainteté. Le lieu porte alors le nom de Kateri tsi thaiatat, soit « L’endroit où Catherine est enterrée ». Mais, en 1689, après le massacre de Lachine, la mission doit se réfugier à Ville-Marie quelques mois avant de revenir au sud du fleuve, en 1690, sur un site un peu en amont du précédent. Les Mohawks désignent l’endroit comme Kahnawakon ou « Dans le rapides ». Six ans plus tard, nouvelle migration en amont du fleuve pour pallier l’appauvrissement du sol; ce nouveau site porte le nom mohawk de Kahnatawenke, en français : « D’où on est parti ». Dans les registres de 1712, la mission prend le nom latin de « Ad Saltum Sancti Ludovici ». Sa traduction française devient au sault Saint-Louis : un nom qui, sous l’Ancien Régime, prend un caractère officiel en lien avec la concession par Louis XIV en 1680 de la seigneurie du Sault-Saint-Louis.

Mais la culture est encore difficile à cet endroit. En 1715, les autorités civiles et religieuses de la Nouvelle-France délibèrent pour relocaliser la mission en amont des rapides de Lachine, à la jonction du fleuve avec le lac Saint-Louis. Le déménagement est fait dès l’année suivante. C’est finalement là, au nord-est de la seigneurie du Sault-Saint-Louis, que le village de Caughnawaga se développe aux XIXe et XXe siècles. Il y donc 300 ans en 2016 que les Mohawks sont installés à Kahnawà:ke, comme cela s’écrit dans leur langue!

 

François Droüin

 Saint-Pierre-et-Miquelon : françaises depuis 200 ans 
#124 – Hiver 2015

je-me-souvien_webEn juillet dernier, en présence de plusieurs personnes réunies à la patinoire locale, Julie Briand est élue Miss Saint-Pierre-et-Miquelon. La gagnante de ce concours de beauté est choisie pour représenter l’archipel lors de l’élection de Miss France en décembre 2015. Bien que située à 25 km de Terre-Neuve, la collectivité d’outre-mer de Saint-Pierre-et-Miquelon participe ainsi à une des activités mondaines de l’Hexagone. Le géographe Henry Baulig ne s’était donc pas trompé lorsqu’au début du XXe siècle, il avait qualifié Saint-Pierre de « morceau de la vieille France fixé au rives américaines ».

Pour bien comprendre cette situation particulière, il faut remonter aux Cent-Jours de Napoléon; lesquels se concluent par la défaite de Waterloo, par la seconde abdication de l’empereur et par la signature du traité de Paris, en novembre 1815. Un article du traité précise que les îles Saint-Pierre-et-Miquelon sont désormais sous juridiction française, une juridiction qui prend alors un caractère définitif. À l’époque, l’intérêt de la France pour cet archipel est connu. Dès le XVIe siècle, des pêcheurs bretons, normands et basques utilisent ces îles comme base de pêche saisonnière. À compter de 1604, des établissements sédentaires dont l’agglomération de Saint-Pierre sont établis : durant 109 ans, jusqu’au traité d’Utrecht, l’archipel est une colonie française. Puis, l’instabilité s’installe : l’archipel bascule dans le giron britannique pour une cinquantaine d’années pour redevenir une colonie française en 1763. Cette situation prévaut jusqu’à la guerre d’Indépendance américaine lorsque, en 1778, une escadre anglaise dirigée par le gouverneur de Terre-Neuve, John Montagu, détruit les installations et déporte la population acadienne sous prétexte que la France donne son appui aux révolutionnaires américains. Le traité de Versailles de 1783 restitue Saint-Pierre-et-Miquelon à la France pour une décennie. Mais le chassé-croisé métropolitain se poursuit ensuite. L’archipel passe de la France à l’Angleterre puis de l’Angleterre à la France deux fois en vingt ans avant que le traité de Paris de 1815 ne scelle l’allégeance des Saint-pierre-et-miquelonais. Ainsi, entre le traité d’Utrecht, en 1713, et le retour final des Français, un siècle plus tard, l’archipel fut pris et repris neuf fois alternativement par les Anglais et les Français; quatre fois, Saint-Pierre-et-Miquelon est totalement dévasté et tous ses habitants sont déportés…

L’intérêt de la France s’explique par l’attrait des pêcheries dans le secteur. Saint-Pierre-et-Miquelon devient un abri important pour les navires de pêche français après la chute de la Nouvelle-France en 1763. Une petite communauté acadienne d’environ 600 habitants s’y établit et exploite les ressources halieutiques du banc de Saint-Pierre. De plus, des pêcheurs saisonniers en partance de la France traversent l’Atlantique et, à l’arrivée, débarquent pour faire sécher la cargaison de poissons prise en route. Ils retournent ensuite une ou deux fois dans les eaux avoisinantes pour pêcher la morue. Saint-Pierre-et-Miquelon devient ainsi une tête de pont essentielle de l’industrie française de la pêche durant la seconde moitié du XVIIIe siècle. La localisation de l’archipel permet d’arrimer le travail des pêcheurs français avec le droit exclusif de pêche que la France détient sur le French Shore de Terre-Neuve de 1713 à 1904.

La rétrocession finale à la France se fait par étape. Le 26 août 1815, le capitaine anglais David Buckan reprend possession pour l’Angleterre des îles Saint-Pierre-et-Miquelon, alors inhabitées depuis plus de dix ans. Il ignore cependant que la guerre est finie en Europe, que Napoléon a été vaincu et que l’archipel reste dans le giron de la France. En octobre suivant, un rapport est remis au ministre de la Marine et des Colonies, François Joseph de Gratet, vicomte du Bouchage. Ce document recommande qu’une expédition soit préparée pour permettre la réoccupation de Saint-Pierre-et-Miquelon par la France. Le 20 novembre 1815, le traité de Paris est signé et l’archipel devient définitivement un territoire français. En avril 1816, les premiers navires de l’expédition de reprise de possession quittent Saint-Malo, Brest et Rochefort. La flute La Revanche arrive à Saint-Pierre la première, le 25 mai 1816. La cérémonie de rétrocession officielle a lieu enfin le 22 juin qui suit.

Le bicentenaire de cet événement sera d’ailleurs le moment fort des reconstitutions historiques, des expositions et des activités organisées par l’association Célébrations 2016 qui prépare notamment un colloque sur l’histoire de Saint-Pierre-et-Miquelon en novembre 2015.

 

François Droüin

 

1665-2015 – #123 – Automne 2015

Le Trait-Carré de Charlesbourg a 350 ans

r-10-b-Image numérisée 1_nbL’histoire du Trait-Carré remonte à 1665. Les Jésuites sont alors propriétaires de la seigneurie de Notre-Dame-des-Anges depuis 1626.  Le peuplement de leur fief tarde : il faut attendre l’arrêt royal de 1663 pour que les membres de la Compagnie de Jésus débutent leur travail. Cet arrêt de Louis XIV ordonne de regrouper les habitations en bourgs pour faciliter la défense de la colonie, pour centraliser les services et pour corriger l’étalement rural. Les Jésuites font alors défricher un carré d’environ neuf hectares avec au centre un espace réservé pour l’église, le presbytère et le cimetière. Ce noyau est entouré par un pâturage commun. Les censives de forme trapézoïdale sont concédées à la fin de février 1665 et rayonnent tout autour du carré. C’est la première utilisation du plan radiant en Nouvelle-France au lieu-dit du Trait-Carré ou Charlesbourg. L’ensemble occupe une superficie de 25 hectares.

À l’hiver 1665, peu après son arrivée, l’intendant Jean Talon entreprend d’établir trois bourgs sur les plateaux situés au nord de Québec. Cette initiative cause quelques frictions avec les Jésuites, toujours seigneurs du lieu. Les religieux sont bien propriétaires de ces terrains, mais Talon fait valoir la raison du bien commun qu’il oppose au bien particulier des Jésuites. Le ministre français Jean-Baptiste Colbert approuve le plan de Talon et les Jésuites, à leur corps défendant, doivent céder une partie de leur seigneurie de Notre-Dame-des-Anges. Sur ces terres, Talon projette d’établir les villages de Bourg-Royal, de Bourg-la-Reine et de Bourg-Talon, toujours selon le plan en étoile mis en application initialement par les Jésuites à Charlesbourg. Seul le premier plan de Bourg-royal est complètement réalisé. Au sud de Charlesbourg, le bourg de Petite-Auvergne est dessiné avec un demi-plan radiant.

En créant ces « corps de communautés », l’intendant veut donner l’exemple d’habitations construites « de proche en proche ». Il répond ainsi aux instructions de Colbert pour l’établissement de nouvelles familles dans la colonie et prépare l’immigration éventuelle des soldats français désireux de se fixer au pays. Si les Jésuites sont les premiers à concéder des terres selon le plan en étoile, Jean Talon en est ensuite le principal promoteur tant et si bien qu’un mythe tenace lui attribue la fondation du Trait-Carré. Ce plan, tout à fait nouveau, répond aux besoins de l’époque. Thomas Chapais écrira ensuite dans son Histoire du Canada : « Les terres étaient triangulaires et les habitations construites au sommet du triangle se trouvaient toutes groupées autour du carré ou du trait-carré où devait s’élever l’église ou la chapelle ». Sans réduire la superficie des terres, cette disposition rapprochait les habitants qui pouvaient ainsi mieux s’entraider. De plus, cette proximité du noyau villageois devait faciliter l’accès des colons au prêtre et au notaire.

Cette planification reste cependant un cas isolé en Nouvelle-France et demeure une caractéristique de Charlesbourg. En 1693, la paroisse Saint-Charles-Borromée est érigée et, tout au long du XVIIIe siècle, le village sert de garde-manger à la région de Québec. Durant le siège de Québec en 1759, plusieurs familles de l’île d’Orléans s’y réfugient pour échapper aux troupes anglaises de James Wolfe. Le développement de Charlesbourg va s’accélérer au XIXe siècle bien que son caractère agricole prédomine jusqu’au milieu siècle suivant. Par contre, le noyau du village, le Trait-Carré, se densifie. De belles résidences, des ateliers et des petits commerces s’implantent à travers les maisons de ferme.  L’église actuelle est construite en 1830 et le nouveau presbytère en 1875. Le couvent des sœurs du Bon-Pasteur et le collège des Maristes sont érigés en 1883 et 1903, respectivement. Municipalité de village en 1914, Charlesbourg devient une cité en 1949. Malgré l’urbanisation de la seconde moitié du XXe siècle, le plan radiant et le tracé de la commune restent bien visibles dans le paysage. Cet espace d’une grande richesse historique et culturelle est reconnu comme site patrimonial en 1965.  Puis, en janvier 2002, Charlesbourg est fusionnée à la Ville de Québec et en devient un des arrondissements.

Dès 2008, des organismes et des citoyens de Charlesbourg ont amorcé la réflexion sur les fêtes du 350e anniversaire du premier Trait-Carré dont le souvenir reste bien vivant. Le plan radial utilisé par les Jésuites et repris par Jean Talon inspire le logo de ces fêtes et plusieurs conférences historiques figurent au programme des festivités pour souligner l’importance du Trait-Carré dans le patrimoine québécois.

 

François Droüin

 

1615-2015 – #122 – été 2015

Quatre cents ans après l’arrivée des Récollets en Nouvelle-France

r-10-Image numérisée_1_nb-web r-10-Image numérisée_2_nb-webLe monument de la Foi se trouve au centre de la place d’Armes dans le Vieux-Québec. Cette fontaine de style gothique a un bassin de près de dix mètres de diamètre. Elle est délicatement sculptée en granit de Stanstead et atteint douze mètres de hauteur. Cet ouvrage est couronné d’une statue de bronze qui symbolise la foi sous les traits d’une femme arborant une croix dans la main droite et une palme dans la main gauche.  Trois bas-reliefs en bronze aux motifs rappelant l’arrivée des Récollets en Nouvelle-France, en 1615, ornent aussi les côtés du monument.  Tous ces bronzes furent coulés à l’Institut catholique de Vaucouleurs en France. L’ensemble est une réalisation de la maison Gaston Vennat et Cie de Montréal et de l’architecte David Ouellet d’après un dessin de l’abbé Adolphe Garneau, prêtre du Séminaire de Québec et sollicité à cette fin par la Société des architectes du Québec. Une plaque commémorative est apposée au dos du monument de la Foi et se lit :

 

1615

À nos premiers missionnaires

les Récollets

Denys Jammet

Joseph Lecaron

Jean Dolbeau

Pacifique Duplessis

les Canadiens reconnaissants

L’idée d’ériger un monument pour souligner le tricentenaire des débuts de l’évangélisation en Nouvelle-France revient à la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec qui forme, en 1914, le Comité du monument de la Foi.  En août de cette même année, les autorités municipales autorisent cette construction au centre d’un nouvel aménagement de la place d’Armes. Les plans de la maison Vennat sont acceptés en décembre et l’année 1915 est consacrée à l’érection du monument. Le gouvernement du Québec et l’administration municipale souscrivent 3 000 $ chacun pour financer le projet. Les travaux sont complétés en septembre 1916 et l’inauguration a lieu le 16 octobre suivant lors de grandes festivités qui s’étalent sur deux jours. Ces cérémonies s’amorcent en présence du lieutenant-gouverneur Pierre-Évariste Leblanc et du cardinal Louis-Nazaire Bégin. Les deux dignitaires dévoilent officiellement le monument puis, sir Adolphe-Basile Routhier en fait don publiquement au maire Henri-Edgar Lavigueur. Les orateurs se succèdent ensuite pour rappeler l’histoire de l’arrivée des Récollets en 1615 et le mérite de leur mission évangélisatrice. Les journaux de l’époque rapportent que plus de 10 000 personnes participent à l’inauguration du monument de la Foi.

Ces événements sont bien connus : en 1615, le père Denis Jamet est choisi pour diriger l’établissement de l’Église catholique dans la colonie à titre de commissaire de la province de Saint-Denis en Nouvelle-France.  Il est accompagné des pères Joseph Le Caron et Jean Dolbeau et du frère Pacifique Duplessis. Le 24 avril, le groupe quitte Honfleur avec Samuel de Champlain pour arriver en rade de Tadoussac le 25 mai. Les missionnaires sont à Québec au début de juin suivant. Les pères Jamet et Le Caron se rendent ensuite au « grand sault st. Louis » avec des trafiquants de pelleteries tandis que Dolbeau et Duplessis travaillent à l’organisation matérielle de la mission à Québec. Le père Le Caron sera par la suite le premier à se rendre au pays des Hurons. Ces religieux organisent immédiatement la vie spirituelle dans la colonie naissante : ils célèbrent les premières messes, président aux sacrements et ouvrent une chapelle aux abords de l’Abitation. Leur priorité est l’évangélisation alors qu’ils se répartissent avec zèle le territoire missionnaire de la vallée du Saint-Laurent.

Les Récollets sont actifs dans la colonie jusqu’à la prise de Québec par les Kirke en 1629. Ils sont de retour en 1670 et leur apostolat se poursuit jusqu’à la chute de la Nouvelle-France. Les Britanniques leur interdisent de recevoir des novices et, en 1796, les Récollets sont sécularisés par Mgr Jean-François Hubert. Leur présence disparaît du Canada en 1849 avec le décès du frère Marc Coutant. Leur ordre religieux est de retour en 1890 avec l’ouverture d’un noviciat franciscain à Montréal.

Si les cérémonies du tricentenaire de l’arrivée des Récollets en Nouvelle-France sont grandioses, ce ne fut pas toujours le cas. En 1715, le centenaire de leur arrivée ne laisse aucune trace historique. En 1815, après 200 ans, la présence des récollets est moribonde et l’Église catholique doit composer avec l’encadrement colonial anglais. Autre temps, autre mœurs, en 2015, les 400 ans de leur venue en Nouvelle-France semblent passer inaperçus.  Même le site Web de l’Église catholique de Québec n’en fait qu’une brève mention. Le monument de la Foi a maintenant une fonction plus touristique que commémorative. Sans quelques livres d’histoire, qui se souviendrait que l’humble frère Pacifique Duplessis est, en 1619, le premier missionnaire à avoir sa sépulture en Nouvelle-France?

 

François Droüin

La guerre de 1812 en 1815 : la guerre malgré la paix!  – #121 – printemps 2015

r-10-Image numérisée 7-webLe 24 décembre 1814, le traité de Gand est signé dans la ville du même nom aujourd’hui en Belgique, entre des représentants des États-Unis et du Royaume-Uni. Ce traité vise à mettre fin à la guerre de 1812. Cependant, même si la paix est conclue à ce moment, la guerre n’est officiellement terminée qu’après la ratification du traité par les deux parties et sa publication. D’abord entériné par les Anglais, le traité est approuvé par le Sénat américain le 16 février.  Le président américain James Madison le ratifie le 17 et la publication survient finalement le 18 février 1815. Ce délai de près de deux mois pour l’échange des ratifications s’explique par la lenteur de la navigation entre Londres et Washington.

Entre-temps, les combats se poursuivent. Le 8 janvier 1815, le siège de La Nouvelle Orléans par les soldats britanniques aboutit. La nouvelle de la paix ne semble pas être connue des belligérants. Les troupes dirigées par Andrew Jackson remportent ce jour-là une victoire convaincante : les Britanniques dénombrent 2 042 victimes contre 71 du côté américain. Le territoire de la Louisiane, récemment acquis de la France, restera propriété des États-Unis. Le lendemain, le fort St Philip, toujours en Louisiane, est pris d’assaut. Même résultat : l’armée anglaise est contrainte à la retraite le 19 janvier suivant.

Au même moment, une bataille a lieu à Point Peter en Géorgie. L’endroit est fortifié dès la fin du XVIIIe siècle. En 1808, la défense du fort est améliorée pour soutenir l’application de l’Embargo Act et l’interdiction du commerce international des esclaves. Le 10 janvier 1815, des troupes anglaises composées de plus de 1 500 hommes accostent sur l’ile de Cumberland afin d’assiéger le fort. Le 13 janvier, un peu plus de 600 Anglais ont raison des 116 soldats américains. Ils s’emparent de Point Peter et pillent la ville avoisinante de St Mary.  C’est une des dernières fois que des troupes étrangères occupent une portion du territoire américain.

Les derniers combats terrestres de la guerre de 1812 surviennent lors de la capture du fort Bowyer en Alabama, le 12 février 1815. L’armée du général britannique John Lambert réussit alors à s’emparer de ce fort qui contrôle l’accès à la ville de Mobile. Deux jours après cette victoire anglaise, le HMS Brazen arrive dans les eaux environnantes avec la nouvelle de la signature du traité de Gand. Mobile redeviendra ensuite une ville américaine…

Le délai pour mettre fin aux hostilités est encore plus long en mer. Le 20 février 1815, deux jours après la publication du traité, la frégate USS Constitution du capitaine Charles Stewart s’empare des navires de guerre britanniques Cyane et Levant au large des côtes africaines.  Un mois plus tard, le 23 mars, un dur combat naval se déroule aux abords de l’île Tristan da Cunha dans l’Atlantique Sud. Le HMS Penguin doit se rendre face au USS Hornet commandé par James Biddle. L’équipage des deux voiliers ignore toujours que la paix a été conclue à Gand! Même en Angleterre, les nouvelles du rétablissement des bonnes relations avec les États-Unis tardent à se répandre. Le 6 avril 1815, une émeute est déclenchée à la prison de Dartmoor dans le duché de Cornwall par des prisonniers de guerre américains. Ils contestent leurs conditions de détention alors que la paix est signée. Le soulèvement est réprimé dans le sang. L’affaire est ensuite examinée par une commission anglo-américaine qui exonère le directeur de la prison et s’avère incapable d’identifier les coupables du massacre.

La guerre de 1812 va finalement se terminer par un dernier combat naval. Le 30 juin 1815, le USS Peacock navigue dans le détroit de la Sonde en Indonésie. Il engage le combat avec le Nautilus, un brick armé de la Compagnie britannique des Indes orientales. Même si le capitaine du Nautilus informe son adversaire que la paix a été signée à Gand, le commandant Lewis Warrington croit qu’il s’agit là d’une ruse de guerre pour permettre à son opposant de mener son plus petit bateau en terrain neutre. Le Peacock endommage lourdement le Nautilus et provoque le décès de plusieurs de ses marins. Le lendemain, les autorités javanaises fournissent aux Américains les preuves de la signature du traité de Gand. Lors d’une enquête sur l’incident qui se tient l’année suivante à Boston, Warrington est libéré de tout blâme en soutenant que seulement quelques lascars furent blessés lors de l’affrontement.

 

François Droüin

 

Il y a 200 ans: la British Navy perd la bataille du lac Champlain – #120 – hiver 2014

 
«MacDonough's Victory on Lake Champlain, 1814» Aquarelle d'Edward Tufnell. Source: Navy Art Collection

«MacDonough’s Victory on Lake Champlain, 1814» Aquarelle d’Edward Tufnell. Source: Navy Art Collection

Durant la guerre de 1812, George Prévost est le commandant des forces britanniques en Amérique du Nord. Sa stratégie militaire est d’abord défensive afin d’assurer la protection de Québec, capitale du Bas-Canada. Les combats se développent ensuite dans les Grands Lacs où Prévost vise à assurer la suprématie anglaise. À l’automne 1813, Prévost voit ses troupes repousser l’invasion américaine grâce aux victoires de Châteauguay près de Montréal et de Crysler’s Farm au Haut-Canada. Prévost reçoit ensuite du renfort de la Grande-Bretagne. L’abdication de l’empereur Napoléon, en avril 1814, permet à la couronne britannique d’envoyer 15 000 hommes à Québec, surtout des vétérans de la guerre d’Espagne, pour préparer une attaque en territoire américain.

Prévost organise alors une opération militaire terrestre et navale contre Plattsburgh dans l’État de New York. Son objectif est d’assurer le contrôle britannique sur le lac Champlain. Début septembre 1814, les 11 000 hommes de l’armée anglaise traversent la frontière et envahissent le territoire américain. Cette force militaire imposante comprend aussi plusieurs pièces d’artillerie. À proximité de Plattsburgh, Prévost retarde l’assaut pour attendre l’arrivée de la flotte britannique de quatre navires commandée par le capitaine George Downie. Face à lui, les Américains sont moins nombreux : 3 400 hommes dont plus de la moitié sont des miliciens. Au large, dans la baie de Cumberland, le commodore Thomas Macdonough dispose aussi d’une flotte de quatre navires.

Des escarmouches se déroulent près du village de Plattsburgh dès le 6 septembre. Toutefois, Prévost refuse d’engager immédiatement le gros de ses troupes dans un affrontement en règle. Le brigadier général Alexander Macomb, responsable de la défense de la frontière nord de l’État de New York, en profite pour finaliser sa défense. Dans les semaines qui ont précédé la bataille, Macomb a décidé d’encombrer tous les accès à Plattsburgh et de construire de fausses routes qui aboutissent à des culs-de-sac.

Le 9 septembre, Downie arrive en vue de Plattsburgh à bord du Confiance, un bateau de 36 canons construit pour assurer aux Anglais la suprématie sur le lac Champlain. Le combat naval s’engage au matin du 11 septembre. Les vents sont contraires aux Britanniques et Downie peine à établir ses positions sur le lac. Rapidement, Macdonough tire avantage de la situation et concentre ses tirs sur le Confiance. Downie est jeune et inexpérimenté, une salve de caronade le frappe mortellement. Plus loin, l’ardeur des marins américains laisse les rivaux anglais incapables de riposter adéquatement. À l’issue du combat, les bateaux anglais sont pratiquement taillés en pièce et doivent se rendre. À terre, Prévost tarde à fournir le renfort terrestre nécessaire dans l’attaque de Plattsburgh. La stratégie de diversion du brigadier Macomb fonctionne à merveille et les Anglais échouent à déployer leurs forces efficacement. Incapable de soutenir le feu des navires américains dans la rade, Prévost doit abandonner ses positions lorsque la défaite navale de sa flotte devient évidente.

La bataille du lac Champlain est une cuisante défaite pour l’armée anglaise. Prévost doit retraiter au Bas-Canada avec une armée mécontente de son hésitation au combat. Après la guerre, il est rappelé à Londres pour répondre de ses échecs militaires. Prévost réclame un conseil de guerre pour laver son honneur, mais il décède avant la tenue des audiences.  Sa réputation reste ternie à jamais.

Pire encore, l’objectif d’envahir le territoire américain et d’y maintenir une forte présence militaire anglaise est un échec. La couronne britannique espérait ainsi se présenter en position de force pour les négociations de paix qui se déroulent à l’automne 1814 entre le Royaume-Uni et les États-Unis, à Gand, dans les Pays-Bas. Au contraire, la défaite britannique au lac Champlain permet aux Américains de renforcer leur position de négociations et de continuer à rejeter toute concession territoriale sur la question de la frontière avec le Canada.

François Droüin

Il y a 400 ans: création de la Compagnie des marchands de Rouen et de Saint-Malo – #119 – automne 2014

Samuel de Champlain faisant du commerce avec des Amérindiens. Huile sur toile de C. W. Jefferys. (Bibliothèque et Archives Canada c103059)

Samuel de Champlain faisant du commerce avec des Amérindiens. Huile sur toile de C. W. Jefferys. (Bibliothèque et Archives Canada c103059)

Le roi Henri IV de France est assassiné par François Ravaillac, un fanatique charentais, le 14 mai 1610. Son décès modifie l’échiquier politique à la cour de France. La régente et mère de     Louis XIII, Marie de Médicis, nomme alors le prince de Condé, Henri II de Bourbon, vice-roi de la Nouvelle-France. Dès 1612, ce dernier confirme Samuel de Champlain comme lieutenant à Québec. Ce poste donne à Champlain les pouvoirs d’un gouverneur, sans toutefois en avoir officiellement le titre ou la commission.

Champlain en profite pour pousser ses explorations vers le pays des Hurons. En empruntant la rivière des Outaouais, il se rend au lac aux Allumettes. Il inaugure ainsi le chemin qui deviendra durant deux siècles la grande route commerciale de l’Ouest canadien. Convaincu du potentiel de ses découvertes, Champlain est de retour à Saint-Malo en août 1613. Il publie le récit de ses voyages et s’active à organiser le développement de la Nouvelle-France.

En 1614, Champlain se rend à Fontainebleau pour rendre compte au roi du développement de la colonie. C’est là qu’il s’associe avec un groupe de marchands de Rouen et de Saint-Malo. Parfois appelée Compagnie de Champlain en raison du rôle important qu’y joue le lieutenant du prince de Condé, cette association porte le nom de Compagnie des marchands de Rouen et de Saint-Malo. Les associés sont liés pour onze ans et doivent veiller au développement de la Nouvelle-France. À l’époque, le commerce des fourrures est très rentable et les perspectives d’avenir s’avèrent excellentes.

Champlain prend à cœur les intérêts de la colonie et travaille à y établir la vie religieuse. En 1615, il obtient d’amener à Québec quatre récollets dirigés par le père Denis Jamet. La Compagnie de Rouen, comme on la surnomme également, s’offre pour payer et entretenir ces premiers missionnaires. Ceux-ci arrivent à Québec en juin et sont les premiers prêtres à s’établir au pays.

D’autre part, en retour de son privilège commercial, la compagnie a des obligations strictes. Elle doit verser au vice-roi 1 000 écus par an. Elle doit établir en Nouvelle-France six familles chaque printemps. La compagnie paye le salaire de Champlain et lui fournit, pour chaque bateau de traite, quatre hommes qu’il peut employer au fort de Québec ou encore pour l’aider dans ses explorations.

En 1620, Henri II de Montmorency remplace Condé comme vice-roi de la Nouvelle-France. Il cède rapidement aux arguments de Guillaume de Caën (calviniste) et de son neveu Emery (catholique). Ces derniers soutiennent que la Compagnie de Rouen s’occupe peu de la colonie et que cette organisation catholique ne cherche qu’à s’enrichir dans la lucrative traite des pelleteries. En 1621, le duc de Montmorency crée la Compagnie de Montmorency afin de remplacer la Compagnie de Rouen dans ses privilèges et ses obligations. La nouvelle compagnie envoie un vaisseau à Québec pour informer Champlain de la situation. Le fondateur de Québec constate rapidement que la prétention des deux de Caën va nuire considérablement au développement du pays qu’il dirige depuis des années. En effet, François Gravé Du Pont, membre de la Compagnie de Rouen, est alors à Québec pour récolter les fruits de la traite des fourrures. De Caën projette dès lors de s’emparer par la force de la précieuse cargaison.

En juillet 1621, pour éviter un conflit entre les deux compagnies, Champlain délègue à Tadoussac le père Georges Le Baillif avec mandat de négocier en son nom pour régler les démêlés entre de Caën et Gravé Du Pont. Champlain doit aller à Tadoussac pour rendre justice. Une entente temporaire est conclue et l’affaire est renvoyée devant le roi. Les notables de Québec choisissent à ce moment le père Le Baillif pour aller présenter leurs doléances au roi Louis XIII.

Le récollet obtient deux audiences pour exposer au souverain la précarité de la colonie. Le père Le Baillif trouve les mots justes. Le différend entre les compagnies rivales est tranché : le culte protestant est interdit en Nouvelle-France. Par ailleurs, les deux compagnies sont fusionnées en une seule que le cardinal Armand Jean du Plessis de Richelieu remplace éventuellement par la Compagnie des Cent-Associés ou de la Nouvelle-France, en 1627.

François Droüin

 

 Aux armes, citoyens! Formez vos bataillons! – #118 – été 2014

Henri Bourassa s'oppose à l'impérialisme britannique durant plus de trois décennies. Photo: collection Yves Beauregard

Henri Bourassa s’oppose à l’impérialisme britannique durant plus de trois décennies. Photo: collection Yves Beauregard

Le déclenchement de la Grande Guerre en Europe ne laisse pas la population du Québec indifférente. Lorsque l’Allemagne déclare la guerre à la France, des réactions spontanées ont lieu à Québec et à Montréal. Les Canadiens français n’hésitent pas à manifester leur appui à leur ancienne mère patrie. La foule descend dans la rue. Près de 2 000 personnes se rassemblent devant le consulat de France, à Montréal, au son de La Marseillaise. Durant deux jours, ces manifestations populaires se répètent. Le 3 août 1914, dans un cinéma de Montréal, les spectateurs expriment ouvertement leur sentiment. Ils vocifèrent contre le kaiser Guillaume II qui apparaît habillé en hussard dans des actualités. Inversement, l’arrivée à l’écran du roi Georges V, de la reine Mary et du président Raymond Poincarré provoque des applaudissements.

L’invasion de la Belgique entraîne la Grande-Bretagne à déclarer la guerre à l’Allemagne le 4 août. Les Canadiens anglais imitent leurs concitoyens francophones : ils rejoignent ceux-ci dans la rue pour manifester leur soutien à la Grande-Bretagne en chantant le God Save the King.  Anglophones et francophones marchent alors à l’unisson pour montrer leur refus des prétentions allemandes. Dans une livraison de La Patrie de cette époque, on peut lire : « Il n’y a plus de Canadiens français et de Canadiens anglais. Seulement une race existe maintenant, unie… dans une cause commune ». En août 1914, la participation à la guerre fait figure de croisade contre le militarisme, la tyrannie et la barbarie…

La réaction canadienne à la guerre en Europe ne tarde pas. Selon sa constitution, le dominion du Canada est en 1914 une colonie au sein de l’Empire britannique. La déclaration de guerre de la Grande-Bretagne place le Canada en état de guerre automatiquement. Seule l’ampleur de la contribution canadienne à l’effort de guerre est déterminée par le Parlement d’Ottawa. Dès le 6 août 1914, le premier ministre conservateur Robert Laird Borden ordonne la levée d’un contingent de volontaires. Il a l’appui de l’opposition libérale dirigé par Wilfrid Laurier. Les 3 000 soldats réguliers de l’armée canadienne doivent avoir du renfort pour combattre les Boches, comme les ont surnommés nos cousins français!

L’appui à la guerre reste vigoureux au Québec, en août 1914. Les évêques catholiques rédigent une lettre pastorale pour soutenir l’effort de guerre canadien. Cette lettre est communiquée à leurs ouailles dans les églises québécoises le 23 août. Elle est articulée sur le thème du « devoir des catholiques dans la guerre actuelle ». L’envoi de volontaires y reçoit un appui important. Les hommes mariés doivent avoir l’accord de leur épouse pour s’enrôler. On est loin de la conscription!

Dans la population, une mince opposition se fait aussi sentir. Dès le mois d’août 1914, Montréal est le théâtre de petites manifestations d’opposants à la participation du Canada au conflit européen. L’adoption de la Loi des mesures de guerre, le 18 août, va cependant freiner l’ardeur de ces manifestants. La voix des opposants à la guerre est noyée dans un concert d’appui à l’Empire.

Ce soutien prend parfois des tournures inattendues. Dans un éditorial du 29 août 1914, Henri Bourassa appuie timidement l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne. Il écrit même que tous les Canadiens souhaitent une victoire des alliés franco-britanniques. Cette prise de position surprend quand on se rappelle que le directeur du Devoir avait fait campagne en 1910 et 1911 contre la création d’une marine canadienne au service et sous la gouverne de la Royal Navy. Cette position va cependant évoluer. En septembre, Bourassa nuance son propos et réaffirme son anti-impérialisme. Il maintient cependant qu’il ne faut pas rester indifférent au conflit européen. Graduellement, Le Devoir affirmera son opposition à l’intervention des militaires canadiens hors du pays.

Bref, en août 1914, le Québec fait front commun derrière la cause de la France et de la Grande-Bretagne. Les manifestations spontanées d’appui des premiers jours font place ensuite à un soutien structuré par les élites. L’envoi de volontaires va suivre. Symbole de cet appui, l’organisation du Corps expéditionnaire canadien se fait à Valcartier, au nord de Québec. Le 3 octobre 1914, 33 000 hommes quittent en convoi maritime pour aller combattre l’ennemi commun de l’autre côté de l’Atlantique.

François Droüin

 

L’affaire Mousseau 1914-2014 – #117 – printemps 2014

r-11-117 L’historien Gilles Gallichan a informé nos lecteurs, en 2005, des dessous de cette affaire. Un « détectaphone » est alors utilisé pour faire l’écoute clandestine d’une réunion tenue le 3 décembre 1913 dans la chambre 369 du Château Frontenac, à Québec. Rappelons l’essentiel du scandale : accusés de corruption, trois membres de la législature québécoise doivent démissionner en janvier 1914. Le déroulement de l’affaire connaît à l’époque un grand retentissement. Les moyens employés pour en révéler le fond surprennent : la surveillance sous écoute et le journalisme d’enquête sont alors inédits au Québec.

Le Rapport du comité spécial d’enquête sur des accusations de corruption nous aide à mieux comprendre les événements. Ce rapport est déposé en Chambre le 12 février 1914 par le président du comité, Louis-Alexandre Taschereau, alors député libéral de Montmorency et ministre des Travaux publics du gouvernement de Lomer Gouin. Pourquoi une enquête? L’affaire débute les 20 et 21 janvier 1914 avec la publication dans le Montreal Daily Mail, d’articles sous le titre « Evidence of Corruption ». Ces textes allèguent que la législature du Québec est corrompue. Des accusations formelles sont aussi portées contre le député libéral de Soulanges, Joseph-Octave Mousseau, et contre les conseillers législatifs Louis-Philippe Bérard et Achille Bergevin. Dès le 22 janvier, la Chambre adopte une motion d’Armand Lavergne, député indépendant de Montmagny, afin de faire comparaître à la barre, M.-E. Nichols, PDG du Montreal Daily Mail et Brenton A. Macnab, son rédacteur en chef.

Les deux hommes comparaissent le 27 janvier suivant. Durant leur interrogatoire, les accusations généralisées de corruption du Parlement québécois sont restreintes aux trois hommes mentionnés dans les articles. Un comité spécial d’enquête est alors formé pour examiner l’affaire. Le lendemain, Mousseau, Bérard et Bergevin démissionnent.  L’enquête débute. Le mandat du comité est double : 1- déterminer si le député Mousseau a reçu de l’argent pour faire adopter la loi 158 intitulée Loi incorporant The Montreal Fair Association of Canada; 2- déterminer si des personnes ont conspiré pour faire commettre au député Mousseau les gestes reprochés.

Les travaux du comité durent deux semaines. Joseph-Octave Mousseau ne témoignera jamais. Son médecin déclare au comité que la maladie l’empêche de témoigner. Trois autres médecins mandatés par le comité en arrivent aux mêmes conclusions. Mousseau s’en remettra et décèdera en 1965. Toutefois, la preuve établit qu’il a effectivement reçu la somme de 4 150 $ en lien avec la loi 158. Son rôle est clair.  Président du comité des lois privées, Mousseau accepte cet argent pour piloter l’adoption de ladite loi. Un piège lui avait été tendu lors de la réunion au Château Frontenac, les promoteurs rencontrés alors sont en fait des détectives privés de l’agence Burns de New York. La loi 158 est ensuite adoptée par les députés, le 7 janvier 1914 et par la Conseil législatif le 16 janvier. La preuve démontre que les conseillers Bérard et Bergevin ont reçu de l’argent pour faire adopter la loi. Finalement, le lieutenant-gouverneur François Langelier utilise son droit de réserve pour la rejeter.

L’enquête conclut également qu’il y a eu conspiration pour aboutir à cette affaire. En septembre 1913, Edward Beck, directeur du Montreal Herald, fomente un plan pour démontrer que le gouvernement de Lomer Gouin adopte des lois contraires à l’intérêt public. Dans ce projet, il reçoit l’appui de Douglas Lorne McGibbon qui lui fournit 50 000 $. McGibbon est alors un important organisateur du Parti conservateur du Canada.  C’est lui qui réfère l’agence Burns à Thomas Chase-Casgrain, ministre des Postes du gouvernement Borden, pour écrire le projet de loi fictif créant la Montreal Fair Association. Casgrain informe les détectives de la nature criminelle de leur projet, mais ceux-ci décident d’aller de l’avant. Entre-temps, le Herald change de propriétaires, Beck démissionne et vend son histoire au Montreal Daily Mail. Bref, il y a bien eu conspiration pour faire tomber Mousseau, Bérard et Bergevin.

Que retenir de l’affaire? Les événements de la Grande Guerre jettent rapidement ces événements dans l’oubli. En 1916, Damase Potvin s’en inspire pour écrire le roman Le Membre. Jean-Charles Bonenfant, en 1975, montre comment le gouvernement Gouin légiféra ensuite pour interdire les pots-de-vin. Dans leur étude des grands débats parlementaires de 1990, les historiens Réal Bélanger, Richard Jones et Marc Vallières concluent que l’affaire Mousseau cache en fait un épisode dans la lutte entre les grands intérêts financiers de la métropole. Pour notre part, à l’écoute de l’actuelle commission Charbonneau, nous reprenons le mot d’esprit d’Alphonse Karr : « Plus cela change, plus c’est la même chose »…

François Droüin

 

Le Saguenay-Lac-Saint-Jean 1838-2013 – #116 – hiver 2014

Le monument des Vingt-et-Un est inauguré le 29 juin 1924.

Le monument des Vingt-et-Un est inauguré le 29 juin 1924.

En 2013, le Saguenay–Lac-Saint-Jean fête son 175e anniversaire. Mme Guylaine Simard, présidente du comité organisateur des fêtes, souligne l’importance de l’histoire dans son mot de bienvenue publié sur le site Web des fêtes. Pour le comité, la valorisation d’une histoire commune devient l’occasion de renforcer la solidarité régionale et de raviver la fierté et le sentiment d’appartenance.

Afin de concrétiser cette préoccupation, le comité s’adjoint les services de l’historien Éric Tremblay pour étoffer le contenu historique des fêtes. De plus, l’histoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean est revue afin de créer un diaporama disponible sur Internet. Sous la forme d’une ligne de temps, cet outil virtuel regroupe des capsules historiques qui illustrent les principaux événements de l’histoire de la région. Loin de l’érudition, ce survol rend accessible au grand public jalons et repères historiques.

Mais pourquoi cette fête? Nous savons que le jésuite Jean de Quen se rendit au lac Piékouagami dès 1647 et qu’il y retourna en mission ensuite régulièrement. Alors pourquoi faire débuter l’histoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean en 1838? L’explication est simple : toute la région comprise entre Sept-Îles et La Malbaie et bornée au nord par le bassin hydrographique du Saguenay–Lac-Saint-Jean était fermée à la colonisation. Le Domaine du roi, ainsi nommé en 1652, était réservé à des intérêts privés qui louaient aux autorités coloniales le privilège d’en faire l’exploitation, principalement pour la traite des fourrures et les pêcheries. Cette situation change au XIXe siècle. La Chambre d’assemblée du Bas-Canada mandate, en 1828, une commission pour évaluer le potentiel du Saguenay–Lac-Saint-Jean comme territoire de colonisation. Malgré un rapport favorable et un intérêt de la population de Charlevoix pour la région, le projet reste lettre morte.

C’est le monopole de la Hudson’s Bay Company sur l’exploitation forestière du secteur qui bloque la colonisation du Saguenay–Lac-Saint-Jean. La compagnie voit alors d’un mauvais œil l’établissement de nouveaux venus sur le territoire. Finalement, un groupe d’investisseurs de Baie-Saint-Paul et de La Malbaie réussit, en 1837, à obtenir des droits de coupe du bois dans la région. Sous le leadership d’Alexis Tremblay, dit Picoté, ces entrepreneurs sont associés au sein de la Société des pinières du Saguenay, connue ensuite comme la Société des Vingt-et-Un, du nombre d’actionnaires de la compagnie.

Au printemps 1838, ces pionniers quittent La Malbaie pour remonter le Saguenay à bord de la goélette de Thomas Simard. En route, des hommes sont laissés aux Petites-Îles, à l’Anse-au-Cheval et à l’Anse-Saint-Jean; des scieries seront ensuite construites aux trois endroits. Le 11 juin 1838, quatorze hommes accostent à Grande-Baie afin d’y construire un abri de fortune et d’exploiter la pinière entre la rivière Ha! Ha! et la rivière à Mars. C’est cet événement qui est retenu pour marquer la fondation du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Ce choix semble logique puisque cette date correspond au début du peuplement permanent de la région.

La lecture de l’Histoire de Chicoutimi de Russel Bouchard permet de mieux cerner le mythe entourant les 21 fondateurs du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Chaque associé doit débourser 400 $ pour faire partie de la compagnie. Cependant, chacun des 21 actionnaires a le droit de s’adjoindre un ou plusieurs coassociés. Ils sont donc beaucoup plus que 21 à avoir « fondé » le Saguenay–Lac-Saint-Jean. Mais en fait, l’emploi du nom Société des Vingt-et-Un est une manigance pour ne pas éveiller les soupçons de la Hudson’s Bay Co. sur le rôle véritable de William Price dans l’opération. Cet entrepreneur anglais est en relation avec Simard et Tremblay, dit Picoté, alors qu’il finance secrètement la Société des Vingt-et-Un. Entre 1838 et 1842, les Vingt-et-Un construisent neuf scieries à l’embouchure des principaux affluents du Saguenay. Dès 1840, Price achète toute leur production de madriers qu’il expédie en Angleterre. Au cours des deux années suivantes, Price rachète toutes les actions de la compagnie.

Même si le bail de la Hudson Bay’s Co. sur le Domaine du roi est renouvelé pour vingt ans, en 1842, le territoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean est ouvert à la colonisation par le gouvernement colonial. En 1843, les terres sont mises aux enchères. Immédiatement, Price achète tous les terrains nécessaires pour ses entreprises forestières. Le monopole de la Hudson’s Bay Co. a été contourné et William Price s’érige en véritable « seigneur » responsable à son profit du développement économique de la région. Les intérêts commerciaux d’un grand marchand de bois anglais sont ainsi à l’origine du mythe fondateur de la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean il y a 175 ans.

François Droüin

La Cour du Québec a 25 ans – #115 – automne 2013

Au premier plan, la juge en chef Élizabeth Corte et le juge en chef Mario Tremblay. Au deuxième plan, les juges Danielle Côté, juge en chef adjointe à la Chambre criminelle et pénale, Pierre E. Audet, juge en chef adjoint à la Chambre civile et administrative, André Perreault, juge en chef adjoint responsable des cours municipales et Claude C. Boulanger, juge en chef adjoint à la Chambre de la jeunesse.

Au premier plan, la juge en chef Élizabeth Corte et le juge en chef Mario Tremblay. Au deuxième plan, les juges Danielle Côté, juge en chef adjointe à la Chambre criminelle et pénale, Pierre E. Audet, juge en chef adjoint à la Chambre civile et administrative, André Perreault, juge en chef adjoint responsable des cours municipales et Claude C. Boulanger, juge en chef adjoint à la Chambre de la jeunesse.

Les origines de la Cour du Québec remontent-elles à 1774? Quel est le lien entre l’Acte de Québec et cette cour? Dans l’historique publié sur le site Web de la Cour du Québec, le rétablissement des lois civiles françaises et la confirmation des lois criminelles anglaises sont présentés comme des éléments à l’origine de la Cour. Cet argument constitutionnel reste à démontrer pour cette institution qui fête cette année ses 25 ans. Effectivement, la justice de l’époque est dispensée par plusieurs tribunaux qui, au fil des décennies, sont structurés et organisés pour aboutir, en 1988, à l’unification de la Cour provinciale, de la Cour des sessions de la paix et du Tribunal de la jeunesse.

Dès 1869, l’Acte concernant les Magistrats de District en cette province crée une cour de compétence mixte, mais limitée en matières civile, criminelle et pénale. C’est cette institution, restructurée en 1952 sous le nom de Cour de magistrat, qui devient, en 1965, la Cour provinciale du Québec. Par ailleurs, les tribunaux ayant compétence en matière criminelle et pénale évoluent vers l’établissement, en 1908, de la Cour des sessions de la paix. À la même époque, en 1910, les dossiers des jeunes délinquants de Montréal sont traités par une cour particulière. Un pendant à cette cour est créé en 1940 pour les jeunes délinquants de Québec. Ces deux cours pour mineurs sont regroupées en 1950 par l’institution de la Cour du bien-être social qui devient, en 1977, le Tribunal de la jeunesse. Voilà donc sommairement comment les trois branches de tribunaux à l’origine de la Cour du Québec évoluent jusqu’à leur regroupement. Notons également quelques créations importantes qui trouveront aussi leur aboutissement dans la Cour du Québec soit, en 1971, la Division des petites créances de la Cour provinciale, en 1973, le Tribunal des professions et, en 1986, la Chambre de l’expropriation.

Le projet de regrouper les tribunaux québécois en une seule cour se développe à partir de la Révolution tranquille. En 1975, le ministère de la Justice du Québec publie un livre blanc sur l’organisation des tribunaux québécois où l’on retrouve une suggestion d’unification de ceux-ci. Le projet suit son chemin. En 1987, le comité sur la révision de la loi sur les tribunaux judiciaires dépose un rapport qui recommande l’unification de la Cour provinciale, de la Cour des sessions de la paix et du Tribunal de la jeunesse. De suite, lors de la 2e session de la 33e législature du Québec, le projet de loi 10 propose de créer la Cour du Québec. Le 17 juin 1988, la Loi modifiant la Loi sur les tribunaux judiciaires et d’autres dispositions législatives en vue d’instituer la Cour du Québec est adoptée.

Au départ, la Cour compte deux divisions régionales et est dirigée par un juge en chef, aidé de deux juges en chef associés et de sept juges en chef adjoints. Cette situation persiste jusqu’en 1995. Les deux divisions régionales sont alors abolies et la Cour est dirigée par un juge en chef, un juge en chef associé, trois juges en chef adjoints et dix juges coordonnateurs. La compétence de la Cour subit aussi un changement important en 1990 avec l’établissement du Tribunal des droits de la personne et, en 1998, avec l’abolition de la Chambre d’expropriation lors de la formation du Tribunal administratif du Québec. Depuis 2002, un quatrième juge en chef adjoint est responsable des cours municipales.

Cette trame factuelle précise les origines de la Cour du Québec, mais elle ne répond pas vraiment à notre question de départ : la Cour du Québec a-t-elle ses origines dans l’Acte de Québec? L’historien féru de droit constitutionnel pourrait prétendre que la cohabitation de deux traditions juridiques, une française et l’autre anglaise, remonte bien à 1774. Dans ce cas, l’idée d’avoir une seule cour pour notre territoire remonte-t-elle au Conseil souverain de 1663? Voilà donc un beau débat historique, juridique et constitutionnel en perspective!

L’auteur veut remercier M. Sylvio Normand pour l’inspiration de ce texte et Mme Jacinthe Plamondon pour ses commentaires et sa collaboration à la recherche.

François Droüin

La Corriveau : 1763 – #114 – été 2013

 

 

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Ce dessin d’Henri Julien nous montre François Dubé aux prises avec La Corriveau.  L’illustration a d’abord été publiée dans Les Anciens Canadiens

 

L’ethnologue Luc Lacourcière n’y va pas par quatre chemins : il n’y a guère de femme, dans notre histoire, ayant une plus mauvaise réputation que Marie-Josephte Corriveau, dite La Corriveau. Cette seule appellation provoque notre imaginaire collectif où mythes, légendes et réalité s’entremêlent. En fait, au printemps 1763 (15 avril), la cour martiale est réunie au couvent des Ursulines de Québec. Elle est composée d’une douzaine d’officiers britanniques et présidée par le lieutenant-colonel Roger Morris. Au terme du procès, La Corriveau est déclarée coupable du meurtre de Louis Dodier, son second mari. Elle est exécutée trois jours plus tard, aux Buttes-à-Nepveu, près des plaines d’Abraham (à l’ouest de la porte Saint-Louis), par le bourreau John Fleming, maître des hautes œuvres. La sentence précise que la meurtrière doit mourir « … by being hanged in the chains wherever the Governor shall think proper » : elle doit être pendue, enchaînée et suspendue où le gouverneur le juge à propos. James Murray engage alors le forgeron Richard Dee pour construire un gibet de métal qui servira à exhiber le corps bien en vue à la Pointe-Lévy. L’exposition de la dépouille dans cette cage de fer à la vue des passants frappa la conscience de nos ancêtres, la pratique moyenâgeuse de laisser les suppliciés se décomposer en public n’étant pas coutume en Nouvelle-France.

En Angleterre, le gibet était souvent utilisé pour punir les crimes odieux et la période d’exhibition durait parfois jusqu’à la décomposition complète du cadavre. La Corriveau connut un autre sort. Le 25 mai 1763, le gouverneur Murray permet qu’on retire le corps de la veuve Dodier de la potence pour qu’elle soit enterrée. Mais où? Aucun acte de sépulture n’a été retrouvé dans les archives paroissiales de Québec, de Lévis, de Saint-Vallier ou d’ailleurs. Et pourtant, les Documents Faribault conservés dans les archives du Séminaire de Québec mentionnent que la cage aurait été retrouvée lors de l’agrandissement du cimetière de Saint-Joseph-de-la-Pointe-Lévy. Philippe Aubert de Gaspé est plus précis dans Les Anciens Canadiens : la cage de fer aurait été découverte en 1850, puis exposée au public avant d’être vendue au musée Barnum. Louis Fréchette affirme également avoir vu la cage de La Corriveau, cette fois au Boston Museum. Le célèbre poète la décrit même dans ses souvenirs d’enfance en date de 1849, écrivant que la macabre cage avait la forme « d’une femme assez bien tournée ».

Sans sépulture officielle, sans dépouille mortelle clairement identifiée, le souvenir de la meurtrière n’allait toutefois pas disparaître : La Corriveau a connu une survivance légendaire. Aubert de Gaspé raconte que des habitants de Beaumont la voient apparaître la nuit, dans sa cage, pour les supplier de l’amener à l’île d’Orléans au sabbat des feux follets et des sorciers. James MacPherson Le Moine et William Kirby en font une empoisonneuse de profession. Mais c’est d’abord par la tradition orale que la légende s’est développée. La mort subite de Charles Bouchard, le premier mari de La Corriveau, avait fait courir bien des rumeurs à Saint-Vallier. On raconta que Marie-Josephte s’était débarrassée d’un mari un peu trop libertin en lui versant du plomb fondu dans l’oreille alors qu’il dormait. Malgré l’enquête criminelle, la mort de Louis Dodier resta entourée d’un mystère. Surtout, lorsqu’on apprit que son père avait d’abord été condamné pour le meurtre, mais qu’il fut gracié à la suite d’aveux faits à son confesseur jésuite. Enfin, le gibet acheva de créer dans la mémoire collective l’image d’une misérable femme capable des comportements les plus démoniaques. Durant deux siècles et demi, l’histoire sordide de La Corriveau fut racontée à toutes les sauces dans les familles québécoises.

On doit à Luc Lacourcière le mérite d’avoir démêlé dans Les Cahiers des Dix les éléments véridiques vérifiables à la source des récits légendaires de La Corriveau. Mais, 250 ans plus tard, un élément nouveau reste à préciser. En 2011, Claudia Méndez de la Société d’histoire régionale de Lévis retrouve un exosquelette de fer dans les collections du Peabody Essex Museum à Salem au Massachusetts. L’artéfact appartient à l’institution depuis 1899 et porte l’inscription : « Gibet utilisé à St-Vadier près de Québec en 1763 pour le corps de Mme Dodier pendue pour le meurtre de son mari. Exhumé en 18… ». S’agit-il du gibet de La Corriveau? Selon l’historien Donald Fyson, il reste à établir que la structure de fer date bien de 1763. Cette preuve faite, le Musée de la civilisation à Québec serait alors disposé à faire une demande officielle à son homologue américain afin de rapatrier cet objet insolite de notre patrimoine funéraire.

François Droüin

Nelson Web

 

Le traité d’Utrecht 1713 – #113 – printemps 2013

 

En 1961, un vaste projet multidisciplinaire de reconstruction donne naissance au Lieu historique national du Canada de la Forteresse-de-Louisbourg. Parc Canada assure la gestion du site qui accueille de nombreux visiteurs chaque année. (Fonds Brün-Bouchard, Banque d’images de Cap-aux-Diamants, 2004-0160)

 

Utrecht en Hollande connaît une intense activité diplomatique à partir de décembre 1712. Ce congrès aboutit, le 11 avril 1713, à la signature d’un traité de paix entre la France et la Grande-Bretagne puis, le 13 juillet, à un accord similaire entre la Grande-Bretagne et l’Espagne.  Officiellement, les traités d’Utrecht mettent fin à la guerre de Succession d’Espagne. Cette guerre opposait la France à la Grande Alliance (ensemble de l’Europe moins l’Espagne), hostile à l’installation d’un prince français sur le trône espagnol. L’enjeu du conflit : les Habsbourg contestent l’héritage de Charles II d’Espagne envers un Bourbon, Philippe d’Anjou, petit-fils de Louis XIV. En novembre 1700, Philippe V devient roi d’Espagne. Pour contrer ces visées hégémonistes françaises, le Saint Empire romain germanique s’allie avec l’Angleterre et les Provinces-Unies dès 1701. Un an plus tard, plusieurs souverains dont ceux de Prusse, de Saxe et du Hanovre rejoignent l’alliance. Durant la décennie suivante, la guerre embrase le continent européen.

Après un début de conflit à l’issue indécise, les coalisés remportent quelques victoires, mais subissent ensuite une série de défaites face à l’armée française. Lorsque la paix est signée à Utrecht, l’Europe est épuisée par le conflit. La diplomatie émerge alors comme seule solution viable. Les conséquences seront lourdes sur l’échiquier politique européen. L’Espagne perd le contrôle de ses possessions en Italie et aux Pays-Bas. Son territoire est amputé de Minorque et de Gibraltar qui deviennent des bases anglaises. Le monarque Philippe V d’Espagne reçoit la reconnaissance de ses pairs, mais doit abandonner ses droits à la couronne de France. Louis XIV conserve alors ses principales conquêtes européennes et assure la domination française comme première puissance mondiale. Cependant, le Roi-Soleil s’engage à cesser de soutenir les prétentions jacobites (partisans de Jacques II) au trône de la Grande-Bretagne.

Les traités d’Utrecht marquent le début de l’ascension de la Grande-Bretagne. Les grands marchands anglais bénéficient immédiatement du monopole de l’asiento (redevances à l’Espagne) pour la traite négrière dans les colonies espagnoles. La prédominance de la marine anglaise au détriment de la flotte hollandaise se concrétise aussi en mer du Nord et dans la Manche. Outre-mer, l’Empire britannique prend de l’ampleur. Dans les Antilles, la France doit céder l’île Saint-Christophe. En Amérique du Nord, les conséquences du traité sont notables. L’Acadie péninsulaire, future Nouvelle-Écosse, passe dans le giron britannique.  La stratégie diplomatique française est claire : céder des territoires coloniaux pour conserver le maximum de possessions et de conquêtes françaises en Europe et assurer qu’un Bourbon règne sur l’Espagne.

L’équilibre des forces entre la France et l’Angleterre est rompu dans les colonies nord-américaines. Même si elle conserve un droit de pêche au nord du cap Bonavista, la France renonce à ses prétentions sur l’île de Terre-Neuve et abandonne aux Anglais la colonie et les fortifications de Plaisance, incluant l’archipel de Saint-Pierre et Miquelon. La présence française dans le golfe du Saint-Laurent migre alors et est désormais articulée autour de la colonie de l’île Royale qui devient une partie importante de la Nouvelle-France. Cette colonie inclut les îles Royale, dite Cap-Breton, Saint-Jean (devenue île du Prince-Édouard) et de la Madeleine. L’article 13 du premier traité d’Utrecht spécifie d’ailleurs que la France a le droit « […] d’y fortifier une ou plusieurs places ». Fondée en 1713 comme port de pêche à la morue, Louisbourg en devient la capitale en 1719 et est ensuite érigée en forteresse gigantesque. Louisbourg prospère alors comme pivot du commerce triangulaire à titre de principal port de mer français en Amérique du Nord.

Ce redéploiement des colonies françaises de Plaisance et de l’Acadie péninsulaire ne doit pas faire oublier que la France renonce également par le traité d’Utrecht à ses prétentions nordiques dans la baie d’Hudson.  Elle accepte de rendre à la Grande-Bretagne ses possessions dans le bassin hydrographique de la baie d’Hudson, excluant la baie James. Elle accepte aussi de dédommager la Compagnie de la baie d’Hudson pour les pertes subies durant la guerre. De plus, la souveraineté anglaise sur l’Iroquoisie est reconnue. C’est le prix à payer pour que Louis XIV voie  son petit-fils régner en Espagne.

Dans les faits, les traités d’Utrecht amorcent le rétrécissement du territoire de la Nouvelle-France et marquent ainsi le début de l’effritement de l’Empire français en Amérique du Nord. Amputé de l’Acadie et de la baie d’Hudson, l’expansion du fait français passe désormais par les Pays-d’en-Haut et la Louisiane, deux territoires qui tarderont à devenir d’importants foyers de peuplement français. Après 1713, la Nouvelle-France est encerclée au nord, à l’est et au sud par la présence anglaise.

François Droüin

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La carte de Champlain de 1612 – #112 – hiver 2012

 

Carte geographique de la Novvelle-Franse faictte par le sievr de Champlain Saint Tongois cappitaine ordinaire povr le roy en la marine. (Archives et Bibliothèque Canada)

 

Au début du XVIIe siècle, Samuel de Champlain cartographie de larges parties de l’Amérique, principalement le long du littoral de l’Atlantique au nord de Cape Cod. En 2004, dans Champlain : la naissance de l’Amérique française, Conrad E. Heidenreich et Edward H. Dahl écrivent qu’à l’époque, Champlain « est considéré comme l’autorité incontestable en cartographie de la Nouvelle-France ». Dans ce contexte, le fondateur de Québec dessine, en 1612, la Carte geographique de la Novvelle Franse faictte par le sievr de Champlain Saint Tongois cappitaine ordinaire povr le roy en la marine. Marin aguerri, géographe royal, Champlain vise à faire connaître les territoires qu’il a explorés et à faciliter la navigation dans le golfe du Saint-Laurent.

Cette préoccupation nautique se remarque dans les coins supérieurs gauche et droit de la carte : Champlain écrit que sa carte vise à faciliter le cabotage le long des côtes de la Nouvelle-France. De plus, au bas de la carte, Champlain précise une série d’observations faites au sud de Terre-Neuve pour tenir compte de la déclinaison magnétique. Il livre également une échelle en lieux fort utile. Malheureusement, la projection équirectangulaire retenue pour la carte ne convient pas véritablement à la navigation. Dans ses détails, la carte représente une somme des connaissances de l’époque sur la géographie de la colonie. Elle témoigne aussi des limites des explorations. Ainsi, Montréal est facilement identifiable, mais n’est pas cartographiée comme une île, contrairement à l’île d’Orléans. À ce moment, Champlain sait peu de choses des Grands Lacs, sa première description écrite de la rivière des Outaouais datant de 1613.

La carte est également une source importante pour l’histoire de l’iconographie botanique. Vingt-six plantes sont dessinées dans le cartouche. Plus que des simples dessins, ces illustrations s’inspirent de la doctrine des signatures. L’identification des plantes en fonction de leurs fruits et de leurs feuilles fait référence à une classification de la flore dépassant la simple ornementation. Reste à savoir si ces informations sont le fruit du génie de Champlain ou si elles relèvent des recherches du graveur de la carte, David Pelletier.

On remarque également sur la carte des représentations figurées de la faune maritime et terrestre. Castor, renard, loup-marin, morue, etc., témoignent de la richesse du monde animal de la colonie. Cette mise en valeur des ressources naturelles de la Nouvelle-France pousse le collectionneur Joe Armstrong, en 1982, à écrire que la carte de 1612 est l’œuvre d’un promoteur à la recherche d’éventuels investisseurs dans des projets d’exploration. La présence de deux couples d’Amérindiens s’inscrit également dans cette volonté de mettre la carte en contexte avec l’exploration du Nouveau Monde. Dès 1984, l’historien d’art François-Marc Gagnon avait analysé ces figures pour conclure qu’elles représentaient la vision européenne de deux types d’Amérindiens : les nomades et les sédentaires. Le guerrier montagnais et son épouse illustrent un mode de vie sans domicile fixe, avec la présence caractéristique du canot et de l’aviron. Inversement, l’Almouchicoise tient en main une courge et du maïs qui témoignent d’un mode de vie plus relié à l’agriculture. De plus, l’objectif d’une présentation axée sur la dialectique nomade-sédentaire est confirmé par l’absence de traits ethnographiques spécifiques distinguant Montagnais et Almouchicois comme l’a déjà fait remarquer l’historien Bruce G. Trigger. Un an après sa confection, la carte réalisée selon les techniques de la gravure sur cuivre est publiée à Paris par Jean Berjon dans Les voyages du sieur de Champlain xaintongeois capitaine ordinaire pour le Roy en la marine. La page titre de ce livre spécifie que la carte peut servir à la navigation. Depuis, les versions originales de la carte sont devenues des objets de collection. Une anecdote pour illustrer ce fait : en 2006, la maison de ventes Sotheby’s annonce la mise aux enchères, à Londres, d’un original de la carte que la société présente comme un document fondateur du Canada. Aussitôt, les archivistes de l’université Harvard réclament d’examiner le précieux document pour s’assurer que ce n’est pas celui qui a disparu en 2005 de leur collection de livres rares. Finalement, la carte mise aux enchères n’est pas celle qui a été volée et les observateurs rapportent que l’adjudication pourrait atteindre 80 000 $.

Pourquoi autant d’intérêt? Outre la valeur historique intrinsèque de la carte de 1612, la rose des vents contient la représentation du visage d’un homme. L’historien Marcel Trudel a soutenu qu’il s’agissait du seul portrait authentique de Samuel de Champlain. Personne n’a réussi à le contredire depuis… Est-ce bien là la seule représentation du visage de l’énigmatique personnage dont la date de naissance, la confession religieuse et la sépulture demeurent encore sujet de controverse?

François Droüin

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Ungava 1912 – # 110 – été 2012

 

Portrait de Lomer Gouin, vers 1910. Le premier ministre a piloté avec succès l’annexion de l’Ungava au Québec et fut un des premiers politiciens québécois à prendre conscience de l’importance du nord. Photo Montminy et Cie. (BAnQ, P1000, S4, D83, PG77-1).

 

Le gouvernement de Lomer Gouin se présente devant l’électorat en mai 1912. Il fait alors figure de champion du développement du Nord québécois. Un mois et demi plus tôt, la superficie du Québec a plus que doublé par l’ajout d’un territoire dépassant les 400 000 milles carrés grâce à l’annexion du district de l’Ungava. Dès 1907, le premier ministre Gouin avait amorcé des négociations avec le gouvernement fédéral pour étendre vers le nord les frontières du Québec. Cette question revient fréquemment à l’ordre du jour des débats politiques de l’époque. Le 27 avril 1909, l’Assemblée législative du Québec adopte à l’unanimité des résolutions pour demander au fédéral que le territoire situé au nord du 52e parallèle, l’Ungava, soit annexé au Québec. Lomer Gouin déclare en chambre qu’il attend « […] avec impatience l’annexion de ce vaste territoire avec ses centaines de milliers de milles carrés, ses ressources minières incalculables, ses richesses de toutes sortes et ses immenses possibilités de développement ». Trois ans plus tard, il en fait un enjeu électoral en promettant le développement agricole, industriel et minier du nord du Québec.

Voyons maintenant comment la juridiction sur ce territoire évolue dans le temps pour en arriver à cette annexion. L’Ungava est d’abord habité par les Inuits après la fonte de l’inlandsis en Amérique du Nord. Henry Hudson explore la région en 1610 à la recherche du passage du Nord-Ouest et découvre la baie à laquelle il donne son nom. En 1670, la Compagnie de la baie d’Hudson reçoit du roi Charles II le monopole du commerce sur la majeure partie du bassin versant de la baie d’Hudson. Le territoire visé prend alors le nom de terre de Rupert en l’honneur du premier gouverneur de la compagnie, le prince Rupert du Rhin. L’Ungava fait alors partie de la Terre de Rupert. Durant les décennies qui suivent, cet immense territoire est au cœur des luttes franco-anglaises pour le contrôle du continent. Cette contrée nordique tombe sous l’hégémonie de la Compagnie de la baie d’Hudson en 1713, lors de la signature du premier traité d’Utrecht. La France cède alors toutes ses possessions dans la région à la Grande-Bretagne.

La compagnie exerce son monopole sur la terre de Rupert jusqu’en 1782 alors que la Compagnie du Nord-Ouest lui conteste son hégémonie commerciale. En 1821, le Parlement britannique force la fusion des deux entreprises et rétablit un monopole unique en faveur de la Compagnie de la baie d’Hudson. Cette situation dure jusqu’à ce que la Loi de 1868 sur la terre de Rupert permette la cession du territoire à la couronne britannique dans le but de son adhésion au dominion du Canada. En 1870, la terre de Rupert entre dans le giron canadien lors de la création des Territoires du Nord-Ouest.

La gestion de cet immense territoire nécessite plusieurs aménagements administratifs. Ainsi, en 1895, le district de l’Ungava devient une subdivision des Territoires du Nord-Ouest. Ce district comprend alors l’actuel Nord-du-Québec, une section de l’Abitibi-Témiscamingue liée aux bassins versants des rivières de la baie James, la partie de la Côte-Nord dont les eaux coulent vers le nord et l’intérieur du Labrador au nord de la rivière Churchill. À nouveau, les frontières du district de l’Ungava sont modifiées le 13 juin 1898 lorsque l’Acte concernant la délimitation des frontières nord-ouest, nord et nord-est de la province de Québec est adopté pour ajouter au territoire québécois tout le secteur au sud de la rivière Eastmain le long du 52e parallèle.

Le 1er avril 1912, la Loi de l’extension des frontières de Québec entre en vigueur. Le district de l’Ungava renommé Nouveau-Québec fait désormais partie du territoire du Québec. La géographie du Québec prend alors la forme qu’elle conservera jusqu’à ce que le Conseil privé de Londres tranche l’épineuse question du Labrador en faveur de Terre-Neuve. Dès lors, le Québec a pratiquement la configuration que nous lui connaissons aujourd’hui. Et finalement, au soir du 15 mai 1912, l’électorat tranche : Lomer Gouin remporte une victoire éclatante en faisant élire 62 des 81 députés du nouveau Parlement. Pour bien exploiter l’Ungava, le gouvernement de Lomer Gouin souhaite alors construire une voie ferrée reliant la baie James à Montréal et Québec, un projet de chemin de fer qui reste encore à venir…

François Droüin

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La guerre anglo-américaine de 1812 – #109 – printemps 2012

 

 

A View of the Bombardment of Fort McHenry, 1814. Gravure de J. Bower, 1816. (Collection Smithsonian).

 

Aux États-Unis, cette guerre a des conséquences plus importantes sur l’identité américaine. Le blocus continental pratiqué par les Anglais en Europe stimule les initiatives manufacturières américaines et provoque, notamment, la naissance de l’industrie textile de la Nouvelle-Angleterre et la construction du canal Érié. De plus, la guerre de 1812 démontre la problématique d’utiliser la milice dans l’effort de guerre et elle amorce le développement d’une armée américaine professionnelle bien structurée. Toutefois, pour chaque citoyen américain, la guerre de 1812 demeure le creuset d’un des principaux symboles de leur patrie : The Star Spangled Banner. Ce poème de Francis Scott Key commémore l’acharnement des troupes américaines à faire flotter leur drapeau durant le bombardement du fort McHenry à Baltimore par la Royal Navy. Mis en musique, ce chant patriotique est adopté officiellement par la marine américaine en 1889. En 1931, le Congrès en fait l’hymne national américain. Tout de de suite, certains historiens américains vont jusqu’à qualifier la guerre de 1812 de « Seconde Guerre d’indépendance ».

Au Canada, le gouvernement fédéral dépensera 28 millions $ pour raviver le souvenir de 1812 : reconstitutions de batailles historiques, festivals et émission de timbres commémoratifs sont d’ailleurs au programme. Le premier ministre Stephen Harper qualifie même la guerre de 1812 d’événement « marquant dans l’édification de notre grand pays ». Le gouvernement du Canada soutient la thèse que l’invasion américaine a été repoussée grâce aux efforts concertés de l’armée britannique, des miliciens d’origines française et anglaise et des alliés des Premières Nations. À cet égard, quelques précisions s’imposent pour mieux comprendre ces commémorations historiques.

Dans le Haut-Canada et dans les colonies britanniques du Canada atlantique, la guerre de 1812 permet aux Canadiens anglais d’affirmer leur identité en se distinguant des Américains. Fidèle à la couronne, les loyalistes réaffirment leur opposition aux principes républicains. De plus, cette opposition à la démocratie américaine caractérise un attrait pour l’ordre et le bon gouvernement qui évoluera jusqu’à son inscription dans l’Acte de l’Amérique du Nord britannique. De ce point de vue, la guerre de 1812 est bien un événement générateur de l’identité canadienne. Ainsi, pratiquement toutes les villes d’Ontario ont une rue ou une école nommée en l’honneur d’Isaac Brock, commandant des troupes au Haut-Canada.

Pour les Amérindiens, le bilan est plus sombre. Tecumseh rêvait de créer une fédération des nations indiennes présentes de la Floride jusqu’aux Grands Lacs. Cette alliance aurait permis de résister à l’avance de la colonisation sur les terres des Autochtones peuplant l’Amérique du Nord. En soi, la guerre de 1812 ne met pas fin à la présence amérindienne sur le territoire, mais elle amorce la période de transition conduisant au déclin démographique des nations amérindiennes vivant autour des Grands Lacs. Kenneth Kidd, du Toronto Star, écrivait en janvier dernier qu’il est évident pour les historiens que les Canadiens considèrent avoir gagné la guerre, que les Américains pensent l’avoir gagnée, mais que les Amérindiens savent qu’ils l’ont perdue et qu’ils durent continuer à céder des terres face à l’expansion américaine.

Mais pour les Québécois, qui a gagné cette guerre? Un exemple ici pour répondre à cette question. La bataille de Châteauguay reste un fait d’armes important expliquant l’incapacité des Américains à s’emparer de Montréal et à envahir le Bas-Canada. Charles-Michel d’Irumberry de Salaberry y affiche un leadership tactique génial. Son apport dans la levée d’une milice canadienne de langue française au sein des Voltigeurs est remarquable. Pourtant, l’apathie de la population face à la menace d’invasion américaine témoigne d’une ambivalence dans le désir des habitants de la colonie de servir les intérêts de la métropole anglaise. Comme lors de la prise de Montréal, en 1775, les véritables motivations des habitants de la vallée du Saint-Laurent devront donc être mieux étudiées avant de tirer une véritable conclusion.

François Droüin

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La guerre de Sécession 1861-2011 – # 108 – hiver 2011

Le 12 avril 2011, les États-Unis d’Amérique se souvenaient d’un douloureux anniversaire : 150 ans plus tôt, en 1861, les forces confédérées attaquaient les troupes fédérales barricadées dans le fort Sumter situé près du port de Charleston en Caroline du Sud.  Dès le 20 décembre 1860, la Caroline du Sud avait été le premier État à quitter l’Union.  La bataille de fort Sumter se solde par une victoire des Confédérés et marque le début de la guerre de Sécession.  Cette guerre civile sera sanglante et durera quatre ans. «La guerre de Sécession est l’un des événements les plus significatifs de l’histoire américaine car il a défini une nation».  Plusieurs historiens et politologues partagent cette position de William A. Link, professeur à l’université de Floride.  Encore aujourd’hui, les relations raciales et la question du pouvoir des États fédérés demeurent des enjeux importants de la politique américaine.  Selon l’historien David P. Kilroy, l’objectif des sudistes était alors de préserver le système de l’esclavage, un objectif que plusieurs préfèrent passer sous silence.  Interrogé lors des manifestions historiques reconstituant la prise du fort Sumter, D.P. Kilroy déclare même que l’élection d’un président noir à la tête du pays est l’aboutissement de plusieurs décennies de lutte pour l’établissement d’une démocratie multiraciale dont les origines remonte à la guerre de Sécession.

Les répercussions de ce conflit se font sentir également au nord de la frontière américaine.  Le Québec d’alors portait le nom de Canada-Est et plusieurs de ses habitants ont été associés à la guerre de Sécession.  L’historien Jean Lamarre du Collège militaire royal du Canada a étudié la question d’un point de vue social.  Ses recherches pointent vers la participation de 15 000 Canadiens français à cette guerre.  Plusieurs facteurs expliquent cet intérêt pour un conflit aussi meurtrier.  Rappelons d’abord que l’enrôlement des Canadiens français survient dans le contexte plus large d’un important phénomène migratoire entre le Québec et les États-Unis.  Cet engagement se fait presque exclusivement pour l’armée nordiste, celle de l’Union dirigée par le président Abraham Lincoln.  À cette époque, plusieurs de nos ancêtres avaient migré en Nouvelle-Angleterre pour trouver du travail et participer à l’industrialisation de cette région.  Servir l’Union équivaut donc à servir une patrie d’adoption.  Par contre, ceux qui émigrent du Canada-Est pour s’enrôler sont plutôt motivés par la solde intéressante et les primes alléchantes qu’offre l’armée de l’Union durant cette période de ralentissement économique.  Selon J. Lamarre, les avantages financiers constituent le principal motif justifiant l’enrôlement pour nombre de Canadiens français dont la propension à la mobilité est bien documentée.  Néanmoins, il se trouve aussi des individus attirés par l’aventure et par la lutte à l’esclavage.

 

Les Confédérés attaquent la banque de St. Albans
(Frank Leslie’s Illustrated Newspaper, 12 novembre 1864).

 

Ces motivations expliquent la présence de soldats de l’armée nordiste au Canada-Est.  La présence des sudistes, elle, y est plus rare.  Les Confédérés sont toutefois les acteurs d’un évènement mémorable se déroulant sur le territoire québécois.  Il s’agit du «Raid de St. Albans».  Cette histoire pivote autour de Bennett Henderson Young, un soldat sudiste pourtant natif du Kentucky.  Élevé au grade de lieutenant, Bennett est chargé secrètement d’ouvrir un front au nord des forces de l’Union.  Après deux tentatives infructueuses à partir du Canada-Ouest, il réussit à cambrioler des banques à St. Albans au Vermont à l’automne 1864.  Cette attaque avait débuté le 10 octobre alors que deux autres sudistes et lui s’enregistrent à un hôtel local en provenance de Saint-Jean-sur-Richelieu.  Durant une semaine, d’autres soldats viennent secrètement les rejoindre.  Le 19 octobre 1864, une troupe de 21 hommes attaquent les trois banques de St. Albans en se présentant comme des Confédérés agissant en représailles des pillages faits par les nordistes dans la vallée de la Shenandoah.  Plusieurs citoyens de St. Albans sont faits prisonniers et un civil est tué.  Bennett et ses hommes saisissent 208 000 $, se livrent à du pillage puis retourne au Canada.

 

Six des sudistes détenus à Montréal pour leur participation au «Raid de St. Albans».  Assis à droite : Bennett H. Young.

(Photo datée du 15 février 1865 ; Archives nationales du Canada).

 

Après avoir traversé la frontière, ils remettent une partie de l’argent à des agents confédérés mais sont arrêtés par les autorités canadiennes.  Emprisonnés à Montréal, ils sont traduits en justice.  Les sudistes reçoivent une faible sentence sur la preuve des ordres militaires auxquels ils obéissent.  Malgré les demandes répétées du gouvernement de l’Union, ils ne sont pas extradés sur la base de la neutralité britannique en regard de la guerre civile américaine.  Cette décision provoque d’ailleurs un incident diplomatique.  Orchestré à partir du Québec, le «Raid de St. Albans» demeure donc la campagne militaire la plus méridionale de la guerre de Sécession !

François Droüin

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