Places aux livres

Places aux livres – #123 – Automne 2015

r-5-1-nbSamuel Côté. Les naufrages du Québec au XXe siècle. Saint-Constant, Broquet, 2012, 159 p.

Ce livre a beau être tout petit, les histoires qu’il renferme n’en sont pas moins gigantesques pour autant… Grâce à cette œuvre, vous ferez un voyage dans le temps fascinant et vous découvrirez des trésors cachés dans les profondeurs du Saint-Laurent.

Samuel Côté est un diplômé en histoire jeune et dynamique. Avec sa façon bien à lui de raconter ces tragédies maritimes, sa barbe, sa casquette, sa camisole et ses tatouages, il incarne le vent de renouveau qui balaye la profession depuis quelques années. L’histoire est plus accessible que jamais et elle semble vouloir se tourner vers un public plus jeune, plus aventurier. Et c’est tant mieux!

L’enthousiasme sans borne de Samuel Côté lors de ses découvertes historiques prouve que l’histoire n’a rien d’un domaine ennuyant réservé aux bibliothèques poussiéreuses et aux fonds d’archives oubliés dans les sous-sols d’églises.

Connu également pour son émission de télévision Chasseurs d’épaves, diffusée sur les ondes de la chaîne Historia depuis 2014, il nous présente ici une synthèse magnifiquement illustrée des accidents maritimes survenus dans le fleuve Saint-Laurent et qui ont marqué le XXe siècle.

Il relate les faits saillants de plus de 100 naufrages, certains plus tragiques que d’autres, et nous donne, en quelques pages, la piqûre pour l’exploration maritime. Bien que très souvent les accidents répertoriés dans ce livre comportent des pertes en vies humaines, la présentation que l’auteur en fait est toujours empreinte d’un très grand respect pour les victimes et leurs familles…

Dans ce livre, tout est pensé pour nous faire voyager. De la présentation visuelle en passant par la description des embarcations, aucun détail n’est épargné pour donner l’illusion au lecteur qu’il est sur l’un de ces navires ou qu’il est en train de lire le journal de bord du capitaine. Nul doute que l’histoire maritime connaîtra un regain de popularité grâce à cet ouvrage.

Bravo à Samuel Côté pour avoir su pousser sa passion plus loin et pour en faire dorénavant profiter toute la francophonie. Bien que la somme de travail investie par l’auteur et son équipe dans ce livre de même que dans la réalisation de son émission de télévision soit colossale, il nous tarde de connaître la suite de ses explorations du Saint-Laurent.

 

Johannie Cantin

 

r-5-2-9782762135169_webNicolle Forget. Thérèse Casgrain. La gauchiste en collier de perles. Montréal, Fides, 2013, 552 p.

C’est à l’occasion de réunions organisées pour le vingtième anniversaire du droit de vote des femmes que Nicolle Forget et Thérèse Casgrain se rencontrèrent. Thérèse Forget-Casgrain, cette femme de réseaux, ne sera pourtant jamais une meneuses d’équipes, selon sa biographe. Après un récent roman historique de Danielle Brault autour de la vie de Rodolphe Forget (Rodolphe Forget, le roi de la place, Québec, GID éditeur, 2012, 434 p.), parrain du grand-père du soussigné (Jean Poliquin), il m’est apparu important de m’intéresser à mon tour à celle qui fut une lointaine parente. Thérèse Forget est la demi-sœur de la belle-mère de mon grand-oncle Pierre Poliquin. Épouse de Pierre Casgrain, Thérèse Forget s’est engagée sur plusieurs fronts et une biographie la concernant manquait, biographie qui en outre permettra de faire mieux connaître une famille qui, malgré son nom, n’en a pas moins été partiellement oubliée. Fille du riche sir Rodolphe Forget et de lady Blanche MacDonald, Thérèse Forget-Casgrain a milité toute sa vie pour différentes causes comme le droit de vote des femmes et les droits et libertés de manière générale. L’ouvrage commence par retracer le parcours de son ancêtre Nicolas Forget établi en Nouvelle-France. Puis il se poursuit avec la carrière d’homme d’affaires et d’homme politique de sir Rodolphe Forget.

En 1916, Thérèse Forget devient Thérèse Casgrain en épousant Pierre Casgrain. Elle effectue un voyage de noces à Cuba. Au mariage, son témoin est le ministre des Postes Thomas-Chase Casgrain. Sur l’avenue Ontario (aujourd’hui avenue du Musée), où Rodolphe Forget s’est installé au début du siècle, la famille reçoit et organise des bals dont un au bénéfice du 150e bataillon d’Outremer. C’est à l’occasion de bals que les femmes à marier et les officiers se rencontrent. En 1917, alors que R. Forget quitte la vie politique, son gendre Pierre Casgrain est un « jeune homme de jolie tournure, un peu timide, un peu inquiet mais surtout gendre de Rodolphe Forget ».

C’est à travers ces relations mondaines qu’évolue la chevronnée Thérèse Casgrain. Le couple Casgrain sera invité aux réceptions chez William Lyon Mackenzie King lorsqu’il sera devenu premier ministre. Ce célibataire aimait recevoir et demandait à Thérèse ou à Odette, fille d’Ernest Lapointe, d’agir comme hôtesse.

Dans les années 1920, Thérèse Casgrain commence à militer et à multiplier les implications sociales, associatives, etc. Ainsi, en 1922, elle participe avec 35 femmes, anglophones et francophones, à l’assemblée de fondation du CPSF (Comité provincial pour le suffrage féminin).

Thérèse Casgrain s’est aussi illustrée par des activités radiophoniques. Ainsi, le 27 septembre 1937, Thérèse devient directrice d’une émission hebdomadaire d’une demi-heure, Fémina. Au fils des ans, elle multiplie les mandats, les causeries, les interviews, les conférences, tient occasionnellement un journal intime, détient des responsabilités au sein de la Commission des prix et du commerce en temps de guerre, etc.

Thérèse Casgrain exerce une grande influence sur les membres de la gauche québécoise, à commencer par le jeune Jacques Parizeau qui se fait inviter chez elle avec ses parents (p. 309) à l’occasion de parties de golf dans Charlevoix, par exemple. En 1954, Thérèse assiste à la première session de l’Institut canadien d’affaires publiques (ICAP), qui portait sur le « peuple souverain ». Puis, les années passant, Thérèse Casgrain est en partie esseulée. Le PSD l’a rejetée, le Rassemblement a voulu faire de même relate l’auteure (p. 367) et les libéraux la regardent de haut (p. 360). Malgré tout, elle poursuit son implication. En 1951, elle devient la première présidente de l’aile québécoise du parti politique CCF (Cooperative Commonwealth Federation). Elle fonde la Voix des femmes, en 1961, puis la Fédération des femmes du Québec, en 1966. La biographie de Nicolle Forget est riche en anecdotes, alimentée d’une bibliographie abondante. On regrette cependant tout au long de l’ouvrage un style parfois un peu approximatif : des formules comme « a donné je ne sais où » (p. 256), « la date de ces échanges n’est pas connue » (p. 276), « elle présente un exposé que je n’ai pas retracé » (p. 328) en sont quelques exemples, sans oublier la « forteresse soviétique » à Montréal qui sème tant d’intrigues (p. 85). L’auteure a néanmoins fait un travail de recherche honorable qui aurait parfois gagné à être plus précis, mais qui n’enlève rien à l’originalité du propos et à son étendue.

 

Jean-Nicolas De Surmont

 

r-5-3-91fPuOuatyLPaul Terrien. Notre voix. Vingt discours remarquables de l’histoire du Québec. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2014, 180 p. (Coll. « Démocratie et institutions parlementaires »).

Après une carrière de journaliste de plus de vingt ans, Paul Terrien rédigea  de nombreux discours pour des personnalités du monde politique. Suite naturelle de son amour des mots et de la politique, il rassemble dans son ouvrage une vingtaine de textes signifiants, étalés sur une période de 400 ans. Les discours présentés de façon chronologique parlent par la voix de ses représentants du politique, du militaire et du religieux. Ce travail a pour but le partage des mémoires de nos prédécesseurs qui, avec éloquence, représentent et documentent quelques moments charnières.

Paul Terrien préface chacune des allocutions par une courte biographie de l’orateur. Il situe le discours dans le contexte politique et social de l’époque.

La qualité littéraire prend la forme de dissertation, de réquisitoire, d’éloge ou de plaidoyer. Le discours s’entend comme un récit, créant l’événement; il prépare l’histoire et l’encense.

L’ouvrage est bien documenté. Ces textes se sont imposés à l’auteur pour leur qualité et pour leur valeur documentaire. Et certains de ces tribuns s’inscrivent dans la mémoire collective. Par contre, comme le déplore l’auteur, il est désolant de remarquer l’invisibilité des femmes et des Amérindiens dans le discours historique. Leur absence laisse un grand vide.

 

Diane Gaudreault

 

r-5-4-1198497-gfAlexis Mailloux. Histoire de l’île aux Coudres. Suivi de Promenade autour de l’île aux Coudres. Nouvelle édition présentée et établie par Serge Gauthier). Montréal, Lux éditeur, 2011 [1879], 427 p.

Cette Histoire de l’île aux Coudres a déjà une longue histoire puisqu’elle a été publiée en 1879 sous la plume de l’abbé Alexis Mailloux (1801-1877), qui était natif de ce lieu. Mais alors, pourquoi lirions-nous au XXIe siècle cet ouvrage rédigé par un auteur décédé il y a plus de 135 ans? Comment ce récit des origines pourrait-il combler l’absence de toute référence ultérieure à 1877 et demeurer digne d’intérêt pour nos contemporains?

Comme l’explique l’historien Serge Gauthier, l’actuel président de la Société d’histoire de Charlevoix, cette Histoire de l’île aux Coudres est « une pièce unique du genre » parmi les monographies paroissiales (p. 13). Le ton est volontiers épique, le style inimitable, le verbe généreux. Ainsi, les tremblements de terre survenus dans Charlevoix en 1663, 1791 et 1870 y sont décrits méticuleusement, et dans ce dernier cas, d’après des témoignages recueillis par le grand vicaire Mailloux (p. 15). Son récit très détaillé et imagé a été établi « d’après les témoins oculaires et auriculaires » (p. 97). Selon le préfacier, la description de la pêche au béluga relatée par Alexis Mailloux pourrait presque se comparer au roman Moby Dick (1851) d’Herman Melville (Serge Gauthier, p. 17). Dans son indispensable préface à cette nouvelle édition, Serge Gauthier parle élogieusement d’un « témoignage unique dans notre littérature sur cette pêche qui, ayant disparu avec le début du XXe siècle, reste toujours profondément liée à l’identité de l’île et de sa population » (p. 17). Dans ses remarques finales, Serge Gauthier constate l’ampleur et le caractère emblématique de cette pratique d’autrefois, recréée momentanément en 1961 pour le film Pour la suite du monde (sorti en 1963) de Michel Brault et Pierre Perrault (p. 18). Or, presque un siècle plus tôt et sans le savoir, l’abbé Mailloux décrivait cette pêche traditionnelle et « souhaitait simplement relater une pratique locale dont il n’entrevoyait qu’à peine toute la signification identitaire » (p. 18).

Tout au long de ce livre paru posthumément, les descriptions faites par l’abbé Mailloux sont abondantes et détaillées, par exemple à propos des bélugas, qu’il nomme erronément « marsouins », par fidélité au terme utilisé initialement par Jacques Cartier (voir note 1, p. 37). Sur la faune entourant l’île, la nomenclature inclut non seulement les espèces les plus caractéristiques — « la plie, la loche (ou petite morue), l’éperlan, la sardine et l’anguille » (p. 36) — mais il mentionne aussi celles qui en étaient absentes à la fin du XIXe siècle comme le saumon, l’esturgeon et le bar (p. 35). L’abbé Mailloux ajoute à cette liste d’espèces inexistantes sur l’île aux Coudres les « bêtes puantes » et les écureuils (p. 39); mais il constate la présence de nombreux rats (p. 39). Quant à la flore, il décrit différentes variétés de varech (p. 34). Du point de vue démographique, il recense 72 maisons habitées sur l’île et précise que ce nombre resta constant durant 100 ans (p. 38). Un tableau détaillé fournit les noms des familles qui y résidaient, ce qui fera les délices des généalogistes (p. 72). Selon l’abbé Mailloux, l’île aux Coudres resta inhabitée pendant 193 ans « ou près de deux siècles après le second voyage de Jacques Cartier » (p. 51). Les premiers habitants de l’île aux Coudres sont ici honorés : les péripéties entourant l’établissement de la famille de Joseph Savard en 1720 y sont relatées en des termes sensationnels (p. 52). L’auteur propose également plusieurs portraits de certaines familles, mais aussi des curés successifs sur l’île.

La première moitié de cette nouvelle édition contient l’intégrale de l’Histoire de l’île aux Coudres (p. 29-262). En lisant ces centaines de pages, on ressent une impression d’immensité, un peu comme si cette île aux Coudres (qui est en fait plus petite que l’île d’Orléans) était beaucoup plus grande, magnifiée par le récit de l’abbé Mailloux. Par ailleurs, puisque l’auteur se base principalement sur des sources orales et relativement peu de références écrites, son récit devient quelquefois épique et on aurait presque l’impression que le passage de Cartier ou de Samuel de Champlain lui auraient été racontés par des personnes interposées. Ainsi, l’abbé Mailloux peut émouvoir son lecteur en écrivant (nous sommes en 1870) que la croix plantée par Jacques Cartier « était encore debout il y a 76 ans » (p. 74). La deuxième moitié de ce livre contient une autre monographie historique intitulée Promenade autour de l’île aux Coudres (p. 262-427), qui poursuit de manière plus descriptive le portrait au quotidien des habitants de l’île aux Coudres.

Dès les premières pages, Serge Gauthier nous fournissait le mode d’emploi pour apprécier pleinement ce livre d’un autre temps: l’abbé Mailloux pouvait parfois exagérer, voire fabuler, mythologiser son île aux Coudres vénérée en ajoutant une part de légende à des récits parfois sans fard, « comme un folkloriste » (Serge Gauthier, p. 19). Or, pourrait-on ajouter, n’est-ce pas là la tentation de tout raconteur? D’ailleurs, n’est-ce pas ce qu’ont fait par la suite les films de l’ONF (Pour la suite du monde; Le règne du jour; Les voitures d’eau) tournés sur ce même site durant les années 1960? Suite de souvenirs, de témoignages, de portraits, de descriptions et d’anecdotes, ce récit inclassable contient même des conseils de l’abbé Mailloux quant au sens et au trajet à privilégier pour maximiser sa visite de l’île (p. 274). Une île enchantée!

 

Yves Laberge

 

r-5-5-details_L97827637919131Andreas Motsch, Grégoire Holtz. Éditer la Nouvelle-France. Québec, Les Presse de l’Université Laval, 2011, 256 p.

Cette parution traite de l’édition et de la transmission de témoignages émanant de la période coloniale de la Nouvelle-France. Elle vit le jour à la suite de la 44th Conference on Editorial Problems / 44e Atelier sur les problèmes d’édition qui a eu lieu à l’Université de Toronto, en 2008. Ce livre, composé de nombreux articles, se divise en deux fascicules constituant les axes principaux de cet imprimé, soit Comment lire les écrits de la Nouvelle-France et Comment rééditer un texte de la Nouvelle-France.

La première partie traite de l’interprétation et de la lecture d’un récit de voyage, des caractéristiques indiquant ce qu’est une œuvre littéraire à l’époque de la colonie, des récits provenant de la Nouvelle-France et du Brésil qui sont semblables dans leur forme tripartite. Puis, le chapitre se termine avec une analyse de micro-récits.

La seconde partie tourne autour de la réédition de textes séculaires provenant de la colonie laurentienne. Il y est notamment question de la réédition d’œuvres imagées, en particulier du Codex canadensis. On y traite aussi du rôle des notes infrapaginales dans les rééditions avec pour exemple les Relations de Jacques Cartier en version anglaise et française. De plus, cette section examine les rééditions effectuées durant l’époque moderne et les problèmes de certains auteurs à s’adapter à une forme de discours et aux remaniements éditoriaux. Enfin, les différentes formes d’éditions, scientifiques ou populaires, sur supports numériques ou imprimés sont expliquées. Le livre contient de surcroît une importante bibliographie et de nombreuses notes, guidant le lecteur néophyte.

Kim Gingras

r-5-6-1205868-gf-1Marcel Trudel (dir.). La Nouvelle-France par les textes : les cadres de vie. Édition revue et corrigée par Marcel Trudel et Micheline D’Allaire. Montréal, Bibliothèque québécoise, 2011 [2003], 398 p.

La revue Cap-aux-Diamants avait déjà encensé ce livre important du grand historien Marcel Trudel (1917-2011), publié initialement chez Hurtubise HMH en 2003 (voir Cap-aux-Diamants, n° 98, 2009, p. 50-52). La plus grande partie du contenu de ce livre n’est pas de la plume de Marcel Trudel; il a choisi un ensemble de lettres, de textes officiels ou notariés rédigés en Nouvelle-France pour les situer et les commenter, le plus souvent en une page introductive précédant chaque document ici retranscrit. Environ une centaine de textes anciens ont été rassemblés, quelquefois précédés de la sanction du roi de France (p. 86). Pour Marcel Trudel, rien ne vaut la lecture du texte émanant de la période étudiée pour en saisir les conventions, le ton, les précautions et l’esprit; il présente ainsi son recueil : « Ce texte d’époque est le film documentaire qui déroule à nos yeux la vie de la Nouvelle-France » (p. 20).

Les sujets sont très variés et remontent aux XVIIe et XVIIIe siècles : des documents officialisant la prise de possession d’un fief au début du régime seigneurial, des règlements sur le commerce et le troc, des mandements sur l’habillement des femmes ou sur les représentations théâtrales; les dernières pages contiennent des extraits du traité de Paris de 1763. Parmi cette foule de documents hétéroclites, on peut même lire une lettre de noblesse de 1690 ayant servi à anoblir un Canadien nommé Nicolas Juchereau de Saint-Denis (1627-1692) (p. 86).

Dans son avant-propos rédigé pour cette réédition en format de poche, Marcel Trudel signale que certains des textes présents dans la première édition ont été retirés (p. 13-14). C’est regrettable, car cette version de 2011 compte conséquemment 30 pages de moins que l’édition originelle de 2003. Parmi la dizaine de textes retranchés, il y a : « Commission de capitaine de port », « Commission de grand voyer », « Marché de construction d’une maison », et tout le chapitre regroupant deux certificats paroissiaux de catholicité. En outre, quelques paragraphes de l’introduction, par exemple celui à propos des valeurs de l’étiquette – sentiment hérité de la société aristocratique de l’Ancien Régime (p. 18 de l’édition Hurtubise de 2003) – ne se retrouvent plus dans la réédition, même si cette section raccourcie se termine désormais par une page à moitié remplie. Alors, pourquoi l’avoir réduite si c’est pour laisser un espace presque vide à la dernière page? Compte tenu qu’il s’agit d’une version abrégée et de plus petit format, on préférera se référer à la première édition des Éditions Hurtubise de 2003 (dans la collection « Histoire ») plutôt qu’à la réédition en BQ qui n’a d’avantageux que son prix moindre.

 

Yves Laberge

 

r-5-7-couverture.huotMario Brodeur (dir.). Guide des cimetières du Québec. Montréal, Les Éditions de la Fabrique de la paroisse Notre-Dame de Montréal, 2012, 335 p.

Témoins et témoignages de la mémoire collective, les cimetières du Québec ont un riche patrimoine à offrir au présent. S’ils étaient régulièrement fréquentés autrefois, il en va tout autrement aujourd’hui. L’architecte et conseiller stratégique en patrimoine Mario Brodeur, qui souhaite mieux faire connaître et apprécier ces lieux de recueillement, propose avec ce guide une vision d’ensemble des cimetières existant sur le territoire québécois. De fait, l’ouvrage n’est pas un essai théorique, mais bien un outil pratique pour repérer sur le terrain les lieux de sépultures. De la sorte, l’ouvrage propose, à partir des divisions des régions touristiques, la liste des entrées géographiques et le géopositionnement des cimetières de la province. De plus, des pictogrammes rendent possible un repérage rapide des intérêts appréciables de certains cimetières et un renvoi cartographique permet de les situer sur les cartes détachables qui complètent l’ouvrage.

Pour bonifier ce recensement géographique et rendre le tout moins aride, l’ouvrage inclut vingt courts textes, où des spécialistes québécois synthétisent certains aspects liés à la composante funéraire des cimetières. L’historien Ollivier Hubert y raconte une part souvent méconnue de l’évolution des pratiques funéraires en révélant que « ce n’est qu’au 19e siècle qu’apparaîtra la coutume, empruntée aux Anglo-protestants, de marquer la tombe d’une planche signalant l’identité du disparu. Antérieurement, les corps étaient enterrés indistinctement et le cimetière appartenait collectivement aux habitants » (p. 46-47).  L’historien Michel Lessard y va d’une nomenclature des matériaux utilisés pour marquer l’immortalité, l’ethnologue Bernard Genest explique l’aménagement de l’espace social, la géographe Lorraine Guay fait émerger tout le patrimoine que recèlent les cimetières marins du Saint-Laurent et le conservateur Jacques Des Rochers expose les diverses représentations des cimetières en art. Ces auteurs et les autres présentés dans l’ouvrage donnent ainsi au promeneur les principales clés de connaissance pour lui permettre d’interpréter et de mieux apprécier les subtilités des sites au cours de ses visites et de bien saisir l’originalité des spécificités liées aux développements des régions.

Le présent guide vient combler un manque en étant un excellent compagnon de route pour l’exploration de ces lieux de sépultures, archives à ciel ouvert.

 

Pascal Huot

 

r-5-8-284823~v~Par_monts_et_vallees___L_histoire_de_la_Jacques-CartierLinda Cardinal, Simon Jolivet et Isabelle Matte (dir.). Le Québec et l’Irlande : culture, histoire, identité. Québec, Les éditions du Septentrion, 291 p.

L’histoire des relations entre le Québec et l’Irlande bénéficie depuis quelques années d’un renouveau historiographique. En effet, si l’immigration et l’intégration des Irlandais au sein du Québec et du Canada furent des sujets déjà abordés par quelques études pionnières, la question du Québec et de l’Irlande du point de vue de la similitude entre leur destin national respectif est relativement nouvelle.

Inscrit dans ce renouvellement historiographique, Le Québec et l’Irlande : culture, histoire, identité, dirigé par Linda Cardinal, Simon Jolivet et Isabelle Matte constitue un aperçu des nombreuses perspectives qu’offre la prise en compte du fait francophone dans la compréhension des relations entre Irlandais et Québécois ou dans le parallèle Québec-Irlande. L’ouvrage regroupe une dizaine de contributions faites par des chercheurs provenant de disciplines variées, que ce soit l’histoire (Peter Bischoff, Matteo Sanfilippo, Simon Jolivet, André Poulin), les sciences politiques (Linda Cardinal, Marc Chevrier), l’anthropologie (Isabelle Matte), le cinéma (Kester Dyer), l’ethnologie (Gearóid Ó hAllmhuráin), les études européennes (Jerry White) ou canadiennes (Mary Haslam). Les articles sont regroupés en deux grandes parties, la première abordant les crises et les accommodements entre les populations irlandaise et canadienne-française en Amérique du Nord, et la seconde les représentations de l’Irlande et du Québec à travers leurs différentes productions culturelles.

À la lecture des contributions, on peut donc en apprendre davantage sur des thèmes aussi divers que le rôle des immigrants irlandais dans l’émergence du syndicalisme au Québec, la crise linguistique et sociale qui divisa les Canadiens français et les Irlandais en Ontario à l’aube du XXe siècle, ou encore la représentation irlandaise dans la presse du Bas-Canada lors des années précédant les rébellions de 1837-1838. En somme, Le Québec et l’Irlande : culture, histoire, identité est un ouvrage à la fois rigoureux et accessible qui permet d’en apprendre davantage sur l’influence mutuelle des Irlandais et des Québécois dans la définition de leur culture respective.

Ariane Godbout

r-5-9-a-QJPJobinCap-aux-DiamantsGILBERT_Remy_2010_PuyjalonRémy Gilbert. Henry de Puyjalon, 1841-1904 : l’explorateur de la Côte-Nord. Québec, Les Éditions GID, 2010.

Rémy Gilbert. Mon île au Canada : Anticosti et son histoire sous Henri Menier, 1895-1913. Québec, Les Éditions GID, 2013, 388 p.

Résidant de la Côte-Nord depuis environ 40 ans, Rémy Gilbert s’est lancé, depuis quelques années, dans l’exploration de l’histoire de sa région d’adoption. En plus de collaborer à plusieurs périodiques régionaux, ce professeur retraité a publié deux ouvrages portant sur des personnalités marquantes de l’histoire nord-côtière.

Son premier ouvrage, paru en 2010, porte sur le comte Henry de Puyjalon, aristocrate français qui passa la deuxième moitié de sa vie au Québec, dont une bonne partie dans ce qui s’appelait alors le Labrador. Les raisons de l’installation de Puyjalon en Amérique vers 1873 demeurent vagues; l’auteur évoque une volonté de « provoquer un changement complet dans l’orientation de son existence ».

C’est surtout en raison des livres qu’il a écrits que Puyjalon suscite aujourd’hui encore l’intérêt. Trois passions animaient celui que l’auteur qualifie de « personnage énigmatique » : la Côte-Nord, la faune et ses richesses. Ces trois thèmes constituent la majeure partie de ses écrits, dont son Guide du chasseur de pelleterie (1893), ses Récits du Labrador (1894) et son ouvrage principal, Histoire naturelle à l’usage des chasseurs canadiens et des éleveurs d’animaux à fourrure (1900), véritable « classique nord-côtier » auquel un chapitre est consacré.

Malgré les recherches dont le comte a déjà fait l’objet, son parcours demeure entouré de mystère. Sa vie elle-même est finalement peu connue, et c’est par bribes que sont décrits les déboires financiers de sa famille, ses compétences en minéralogie, ses talents musicaux, ses fréquentations au sein de la société de Québec, notamment dans le monde politique, son mariage avec la fille de l’ancien premier ministre Gédéon Ouimet et même les rumeurs faisant de lui un athée (voir l’addenda).

Grand amateur de chasse, au tempérament solitaire, Puyjalon découvre d’abord la Côte-Nord lors d’une exploration géologique pour le compte du gouvernement, au cours des étés 1880 et 1881. Quelques années plus tard, il accepte le poste de gardien du phare de l’île aux Perroquets, dans l’archipel de Mingan. C’est à partir de cette époque qu’il effectue des séjours périodiques dans l’île à la Chasse, où il construit une cabane rudimentaire dans laquelle il s’installe de façon définitive, « en quasi reclus », après la mort de son épouse en 1900. Il finira ses jours à cet endroit, en 1905, et y sera enterré, sans cérémonie, selon son souhait.

 

r-5-9-b-QJPJobinCap-aux-DiamantsGILBERT_Remy_2013_Anticosti-1De l’œuvre et de la vie de Puyjalon, son biographe retient « une émergence discrète de la pensée moderne en matière de conservation » des espèces animales, à une époque où de telles préoccupations n’étaient guère répandues. L’ouvrage lui-même aurait pu bénéficier d’une documentation plus vaste qui aurait permis de remettre en contexte de façon plus détaillée la vie et la pensée du comte. Mais ce livre succinct va à l’essentiel et contribuera certainement à la diffusion des écrits de ce personnage incontournable de l’histoire de la Côte-Nord.

Dans son deuxième ouvrage, paru en 2013, Rémy Gilbert fait revivre Anticosti sous le règne du multimillionnaire français Henri Menier, propriétaire de l’île de 1895 jusqu’à sa mort en 1913. En se basant surtout sur les témoignages laissés par Georges Martin-Zédé, homme de confiance de Menier et directeur d’Anticosti pendant toute la période, l’auteur propose une narration chronologique de la vie sur l’île à cette époque marquée par les ambitieux projets de son propriétaire.

Peu de temps après l’achat d’Anticosti, Menier édicte un règlement strict et met en place une administration typique de l’entreprise privée à l’époque, avec l’objectif de rentabiliser son investissement et de créer « rien de moins qu’une colonie modèle où il serait le seul maître », selon l’auteur. Cette « organisation presque féodale » est cependant tempérée par la bienveillance, le « paternalisme généreux » de Menier envers la population insulaire, qui bénéficie d’une meilleure qualité de vie qu’ailleurs dans la province.

Les sources, plus nombreuses et détaillées, produites par les principaux acteurs de cette période, donnent ici naissance à un récit étoffé, vu de l’intérieur, où les épisodes marquants ne manquent pas. Multiples et variées, les initiatives visant la mise en valeur des ressources de l’île occupent une grande partie du livre : l’agriculture, l’élevage, l’introduction d’espèces animales, la pêche sportive et commerciale, la construction de routes, d’un chemin de fer et d’une somptueuse villa, l’exploitation forestière et d’autres encore, témoignent de cet « exemple unique de développement accéléré », selon les mots de l’auteur.

Au récit de ces projets s’ajoute la description des démêlés judiciaires du propriétaire avec les squatters de Fox Bay, véritable saga s’étalant sur plusieurs années, le problème récurrent des moustiques sur l’île, les rumeurs associant l’entreprise de Menier à un effort de reconquête du Canada par la France, et les fréquentes visites de personnalités prestigieuses, dont de nombreux membres des gouvernements.

 

La démesure de l’entreprise, financée à même la fortune personnelle du propriétaire, n’a rien perdu de son pouvoir de fascination, et la qualité de l’écriture rend l’ouvrage d’autant plus captivant. L’iconographie est riche et complète bien le texte. On déplorera toutefois l’absence d’une carte détaillée d’Anticosti, qui aurait permis au lecteur de situer les nombreux lieux auquel le texte réfère.

Propriétaire pendant dix-huit ans, Menier n’effectue finalement que six séjours dans son île avant d’être emporté par la tuberculose. Le règne des Menier à Anticosti se poursuit toutefois avec Gaston, héritier de son frère et propriétaire jusqu’en 1926. L’épilogue laisse d’ailleurs planer la possibilité de la publication d’une suite consacrée à cette période… ce dont on ne peut que se réjouir.

 

Jean-Philippe Jobin

 

Places aux livres – #122 – été 2015

 

r-5-1-Image numérisée copie

Jean-Nicolas De Surmont (dir.) avec Serge Gauthier, « M’amie, faites-moi un bouquet…» Mélanges posthumes autour de l’œuvre de Conrad Laforte. Québec et La Malbaie, Presses de l’Université Laval / Les Éditions Charlevoix, 2011, 329 p.

Pionnier de l’ethnologie au Québec, Conrad Laforte (1921-2008) a marqué les études sur le conte et la chanson folklorique d’expression française. Il s’est particulièrement intéressé aux réminiscences de la chanson médiévale d’Europe et à ses réapparitions en terre d’Amérique. Ce livre savant sous la direction de Jean-Nicolas De Surmont (avec la collaboration de Serge Gauthier) réunit dix-huit textes substantiels en hommage à cet ethnomusicologue québécois.

Ce collectif débute par une présentation généreuse de Conrad Laforte faite par ceux qui l’ont connu personnellement. Dans un entretien passionnant (et passionné) paru initialement dans la revue Rabaska, Conrad Laforte se remémore ses débuts comme archiviste, dans des locaux situés au premier étage du vieux Séminaire de Québec (p. 30). Sa description reconnaissante des pionniers de cette époque est précise et souvent savoureuse, par exemple lorsqu’il parle de son professeur Marius Barbeau : « c’était un grand savant, monsieur Barbeau. J’ai suivi tous les cours qu’il a donnés jusqu’en 1958. […] Il était original. Il arrivait dans le cours avec des choses comme, par exemple, le fromage de l’île d’Orléans puis il nous faisait goûter à ça. Il nous mettait dans le sujet » (p. 30). Au-delà de l’anecdote, Conrad Laforte explique par la suite sa méthode de cueillette pour archiver la tradition orale québécoise qui cessait alors de se transmettre de génération en génération : grâce à lui, des milliers de chansons et de contes traditionnels des siècles précédents avaient été recueillis. Dans sa présentation, Jean-Nicolas De Surmont estime qu’un corpus de 80 000 chansons aurait ainsi été préservé par Conrad Laforte durant sa longue carrière (p. 7).

 

Les chapitres qui suivent mettent en évidence l’apport incomparable de Conrad Laforte ou prolongent ses travaux dans de nouvelles directions. Méthodiquement, Serge Gauthier compare comment deux chercheurs, Marius Barbeau et Conrad Laforte, ont raconté différemment un même personnage, celui d’Alexis le Trotteur : « Les enquêtes au sujet des contes et des légendes du Saguenay recueillis sur ce territoire par Conrad Laforte appellent un autre Saguenay légendaire, différent de celui de Marius Barbeau » (p. 184). Plusieurs chapitres adoptent une méthode comparative entre le Québec et la France, scrutant et comparant les imaginaires afin d’y reconnaître des continuités, comme l’avait fait Conrad Laforte lors de ses premières recherches à la Bibliothèque nationale à Paris (p. 42). Certains tableaux statistiques, comme celui établi par Aurélie Melin, montrent éloquemment la présence et les réapparitions de certains contes répertoriés par Conrad Laforte au Saguenay et dans des régions comme le Poitou-Charentes (p. 233).

Les dernières sections proposent des exposés en ethnologie régionale ou sur les nouvelles méthodes informatisées de catalogage des musiques populaires traditionnelles (voir le chapitre de Jean-Pierre Bertrand). Plus qu’un simple hommage à un grand chercheur québécois, « M’amie, faites-moi un bouquet… » Mélanges posthumes autour de l’œuvre de Conrad Laforte montre l’importance de la création d’archives axées sur le patrimoine vivant et la tradition orale. Ce livre de Jean-Nicolas De Surmont est assurément l’ouvrage d’ethnomusicologie le plus substantiel à être paru au Québec au cours des dernières années.

 

Yves Laberge

 

r-5-2-Image numériséeFlorence Mary Simms. Traduit de l’anglais par Louis Pelletier.

Étoffe du pays. Québec, Les éditions du Septentrion, 2014, 154 p.

L’histoire de ce petit livre se déroule durant l’été 1910. La jeune Britannique Florence Mary Simms tient un journal au cours de ses vacances à Cap-à-l’Aigle. Habitant une maison de pension du village, elle sera témoin du quotidien des gens de la région et elle en fera le récit détaillé au lecteur.

Publié initialement en 1913, ce livre n’avait jamais été traduit auparavant. Loin d’une histoire conventionnelle, c’est plutôt en toute simplicité et dans un style littéraire magnifique qu’elle partage son expérience et qu’elle dresse le portrait d’un quotidien qui semble à mille lieues de celui qu’elle est habituée de vivre durant le reste de l’année.

Au fil du récit, le lecteur est témoin des activités des habitants de la région décrites par cette jeune fille, par exemple la cuisson du pain, la traite des vaches, les chevaux à ferrer, la fabrication du beurre, la pêche et les feux sur la grève.

L’auteure dépeint également tout ce qui l’entoure de manière très précise, mais avec une touche de romance, de poésie et de rêverie. Le vol d’un oiseau, le calme du fleuve, les bateaux qui passent, la pluie qui tombe ou les odeurs de la forêt deviennent presque réels. On a l’impression d’y être nous aussi.

Il est intéressant de voir comment les gens de la ville percevaient et même enjolivaient le quotidien de ceux qui habitaient à la campagne. Ils appréciaient grandement ce séjour loin de l’air pollué des grands centres. On décrit d’ailleurs au début du récit à quel point les petits villages étaient pris d’assaut par les bourgeois et comment les habitants modifiaient leurs habitudes de vie afin d’accommoder le plus possible cette clientèle estivale.

Il est important de mentionner que ce livre ne se veut ni un ouvrage scientifique ni une référence géographique. Il est simplement le fruit d’une perception idéalisée d’un lieu magnifique qu’une jeune fille a découvert le temps d’un été et qu’un traducteur, amoureux de la région, nous livre bien des années plus tard. Et c’est avec cette approche que le lecteur doit entamer la lecture de ce livre. Du divertissement à l’état pur.

 

Johannie Cantin

 

r-5-5-Image numériséeCyril Simard. Charlevoix autrement. Québec, Les Éditions Gid, 2013, 84 p.

Lorsque Cyril Simard m’a fait le plaisir de me montrer un carnet de photos des œuvres qui font l’objet de la présente exposition, j’ai été conquis par leur vigueur, leur diversité, leur évidente qualité esthétique : c’est avec admiration que je découvre les originaux.

Cyril n’a cessé de nous impressionner par son indéfectible attachement à Charlevoix, par son zèle infatigable dans le domaine de l’art et de la tradition; par cette passion efficiente, créatrice qui a nourri une carrière dont la réputation est internationale. Comme si ce n’était pas assez, car il est un homme de dépassement, il présente aujourd’hui un étonnant ensemble d’œuvres longuement, amoureusement, secrètement muries, prenant ainsi place parmi les peintres qui ont le plus remarquablement servi et célébré ce Charlevoix que Félix-Antoine Savard a décrit comme « une sorte de pays enchanté ».

Il est clair que, pour Cyril, dessiner est une façon toute naturelle de s’exprimer. Enracinée dans ce talent inné, son œuvre est celle d’un artiste puissant, sûr de ses moyens techniques, inspiré. Ses tableaux, je pense, tirent d’abord leur force de leur structure, vigoureusement affirmée, péremptoire. Le graphisme y est constructif, multiforme; l’écriture, dynamique, volontaire, parfois impétueuse. L’artiste saisit d’emblée l’essentiel d’un paysage, le met en place en quelques gestes apparemment instinctifs, mais parfaitement maîtrisés : ce n’est pas ici l’art de la mièvrerie ni du verbiage. Il procède ensuite au jeu subtil des lumières et des ombres, des couleurs, savamment dispensées. La couleur, on le remarquera, c’est dans ses petits tableaux qu’il aime la traiter en alchimiste.

S’il y a de nombreux paysages tourmentés (les vents balaient nos hauteurs et notre sol tressaille), il y en a des calmes. Je n’en veux pour exemple que le petit tableau intitulé Cap Maillard où des caps souverains et une bande d’eau sombre enclosent un coin de fleuve couleur de turquoise. Je pourrais multiplier les exemples; ce pays a cent visages et l’art de Cyril en rend la diversité.

Cyril Simard est un artiste savant, singulièrement adroit, créant dans la ferveur. Il y a dans son œuvre quelque chose d’expressionniste, ce qui en explique la vigueur. J’ajoute qu’il a la sensibilité d’un poète. Par un chemin qui lui est propre, par son verbe qui est de traits, de lignes, de couleurs, il rejoint le prestigieux créateur d’images qu’a été Félix-Antoine Savard dont Saint-Gilles, grâce à lui, Cyril, et à ses collaborateurs, préservent pieusement le souvenir.

 

Jean Des Gagniers

 

r-5-6-Image numérisée 3Rénald Lessard. Au temps de la petite vérole. La médecine au Canada aux XVIIe et XVIIIe siècles. Québec, Les éditions du Septentrion, 2012, 448 p.

Dans cet ouvrage abondamment illustré avec des documents provenant d’archives médicales d’une très grande qualité, Rénald Lessard décrit les méthodes de guérison les plus courantes à l’époque de la Nouvelle-France ainsi que les produits utilisés dans le traitement des maladies les plus fréquentes.

Loin d’être un ouvrage scientifique ardu à lire et à comprendre, l’auteur a plutôt tenté de faire l’histoire de la médecine clinique dans un langage accessible afin de la faire connaître au plus grand nombre. Regorgeant d’une foule de détails, il retrace les progrès de la médecine depuis les débuts de la colonie. Il dresse la liste des principaux acteurs du milieu et nous fait découvrir le rôle des médecins, des apothicaires et des chirurgiens. Il nous fait aussi une description fort intéressante des hôpitaux ainsi que des connaissances et des outils de base qui sont utilisés en France de même qu’en Nouvelle-France.

Le livre de Lessard nous renseigne également sur la situation des activités commerciales de l’époque puisque ces dernières faisaient inévitablement augmenter le risque d’épidémies de variole et de typhus.

Très longtemps associées à une punition divine, les maladies trouvent ici des explications plus rationnelles. Le lecteur comprendra mieux ce qui poussait les gens à prêter foi à de telles croyances et comment, au fil des ans, les progrès de la médecine en sont venus à clarifier les causes de plusieurs maladies. Il y a d’ailleurs un extrait fort intéressant d’un texte sur le mal de Baie-Saint-Paul et sur sa guérison.

Bien que les connaissances et les techniques soient similaires en France et la Nouvelle-France, les habitants d’ici se tournaient davantage vers les pratiques reconnues que vers les charlatans comme en Europe. D’ailleurs, l’obligation d’obtenir une licence pour pratiquer la médecine, à partir de 1788, a été très bien reçue puisqu’elle signifiait enfin une standardisation des savoirs et des pratiques qui, jusque-là, s’appuyaient en grande partie sur les textes des médecins de l’Antiquité.

Lorsqu’il est question de santé et de médecine, le progrès est indéniablement un sujet d’étude fascinant. Bien qu’il existe encore plusieurs maladies dont on ne connaît ni les causes ni les remèdes encore aujourd’hui, la médecine a tout de même fait des progrès sensationnels au fils des siècles et ce sont ces progrès, entre autres, que l’auteur a voulu mettre en lumière dans cette œuvre. Pour quiconque s’intéresse au domaine médical, ce livre est un véritable cadeau du ciel.

 

Johannie Cantin

 

r-5-7-Image numérisée 4Serge Bouchard. Confessions animales. Bestiaire. Montréal, Bibliothèque québécoise, 2013, 206 p.

D’entrée jeu, signalons l’excellente initiative de cette réédition regroupant les textes intégraux des deux bestiaires publiés initialement aux éditions du Passage en 2006 et 2008. Si le lecteur assidu de l’œuvre de Serge Bouchard sera un peu déçu, l’objet ayant délaissé la beauté visuelle des précédentes éditions, il se consolera en pensant à l’accessibilité de cette œuvre entre les mains des nouveaux lecteurs. Les illustrations ayant cédé le pas, la plume demeure des plus savoureuses, voire délectables! L’imaginaire puise aux mots de l’anthropologue et dessine les contours du monde d’à côté : la tortue avance à pas de continent; le saumon, ce poisson-mémoire, meurt au combat; ou encore : « Il y a, dans la vie d’un humain, un nombre défini de passages d’outardes » (p. 122), ces messagères du ciel qui voyagent en écrivant la lettre « V » dans le ciel pour nous rappeler l’essence de la « Vie ».

On y retrouve le style maîtrisé et affectionné par ce conteur à la pensée boréale, de courts essais qui nous convient à l’Académie des Animaux Honorables. Les animaux prennent la parole, du plus grand mammifère, la reine voyageuse baleine, à l’infime insecte, l’informatrice mouche. Quarante-quatre animaux en dévoilent un peu plus sur leur existence : il y a notamment l’épicurien à la dent sucré, au destin aujourd’hui sinistré, le dieu déforesté ours noir, ainsi que cette proie civilisée, l’âme en cavale qu’est le chevreuil, en passant par le lièvre qui vit avec la mort aux trousses ou l’embêtement du lion fantôme, le couguar qui voit l’hiver venu son indispensable longue queue laisser une trace continue dans la neige. D’anecdotes en confessions, on y apprend la véritable nature du saute-crapaud, le charme du ouaouaron. On pénètre également dans un monde interlope avec le profiteur raton voleur et le rôdeur rejeté de la bande, le banni coyote.

Cette prose poétique réaffirme la souveraineté des animaux sauvages sur leur territoire, reconnait la continuité du vivant et redonne à l’homme cette connaissance qu’il perd en ne fréquentant plus les bois. Comme le souligne si bien le loup : « Homme, y es-tu? » (p. 105). Instrument pédagogique, tel un guide de survie sur la vraie nature des bêtes, à mettre entre toutes les mains, des louveteaux intrépides aux vieux orignaux d’un autre âge. Mais laissons le mot de la fin à l’âme des lacs sauvages, le vantard huard : « C’est qu’elle est belle, la Nature, elle est le cœur de la beauté. Et dans ce cœur je plonge, dans la beauté je vis » (p. 203). Ou, pour paraphraser, dans la beauté je lis.

 

Pascal Huot

 

r-5-8-Image numérisée 3Tommy Simon Pelletier. Vivre et pêcher dans les Notre-Dame. Excursion archéologique sur le barachois de Mont-Louis au Régime français. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2014, 192 p.

« Une occupation euro-canadienne a pris place sur le barachois de Mont-Louis au cours du Régime français. » C’est l’hypothèse qui nous guide à travers les fouilles archéologiques, les documents d’archives et les récits oraux présentés dans ce livre. Ainsi, l’on y découvre les habitants du village de Mont-Louis, établissement permanent vivant de la pêche à la morue et l’un des premiers de la Gaspésie.

Vivre et pêcher dans les Notre-Dame. Excursion archéologique sur le barachois de Mont-Louis au Régime français est la suite logique du mémoire de maîtrise en archéologie de Tommy Simon Pelletier. L’archéologue originaire de Sainte-Anne-des-Monts synthétise et vulgarise pour le grand public les résultats de cinq années de travaux dans la municipalité de Saint-Maxime-du-Mont-Louis, localité de la Haute-Gaspésie.

 

C’est à travers une méthode scientifique cohérente et juste que Tommy Simon Pelletier nous fait comprendre, en premier lieu, ce qu’est l’archéologie historique, une discipline relativement nouvelle au Québec, et, subséquemment, en quoi celle-ci nous aide à saisir comment l’homme occupait ce territoire. Mais bien plus qu’un mémoire en archéologie, ce livre est une fenêtre sur le mode de vie des Gaspésiens au temps de la Nouvelle-France. Au fil des pages se dévoile un village de pêche presque entièrement autosuffisant, mais aussi un point de ravitaillement et de commerce important pour Québec, les Antilles et la France. On nous explique adroitement comment les Mont-Louisiens pêchaient, transformaient et conservaient la morue. L’église, le cimetière, le fort, l’habitation, la forge; rien n’est laissé au hasard. Du nombre de mètres carrés au recensement des objets, chacun des types de bâtiment y sont décrit de façon détaillée et minutieuse, de sorte que Mont-Louis se bâtit progressivement sous nos yeux. À la fin des chapitres sont exposés des documents d’archives, des cartes, des plans et des photographies qui valorisent le grand nombre de connaissances transmises généreusement par l’auteur. Bien que le sujet puisse sembler pointu ou ardu au premier regard, le style demeure accessible et invitant. Tommy Simon Pelletier y est discret, fixant l’attention sur les informations communiquées par le livre. Nous devinons tout le respect qu’il porte envers sa Gaspésie natale.

 

Piccolo Gaudreault

 

Dictionnaire des grands oubliés du sport au QuébecGilles Janson en collaboration avec Paul Foisy et Serge Gaudreau (dir.). Dictionnaire des grands oubliés du sport au Québec, 1850-1950. Québec, Les éditions du Septentrion, 2013, 446 p.

Un ouvrage majeur pour l’historiographie sportive du Québec! L’équipe de rédaction et ses 24 collaborateurs ont produit 155 biographies bien documentées, précédées d’une courte notice généalogique et accompagnées d’une photographie couvrant près d’une trentaine de sports. Les boxeurs, les lutteurs, les hommes forts, et les joueurs de baseball sont plus nombreux que les athlètes des autres sports ou les athlètes féminines, reflet de la popularité inégale des sports au cours de cette période. Surprise, les hockeyeurs-vedettes, largement documentés ailleurs et qui occupent habituellement notre imaginaire sont délaissés au profit de joueurs moins connus, mais dont l’influence s’avèrera marquante par d’autres rôles comme journaliste ou promoteur. Heureuse initiative qui laisse plus de place aux moins illustres.

Autre belle surprise : les notices généalogiques de Pierre et Jacques Caplette campent chaque acteur dans son espace temporel et géographique, révélant l’origine non québécoise d’un grand nombre d’entre eux. Ils sont de différentes nationalités (britannique, canadienne, française, écossaise, américaine, irlandaise, etc.) et ils ont développé le sport québécois, qui, on le voit, a des origines multiethniques. Aussi, la collaboration de rédacteurs anglophones permet de présenter des personnages plus effacés dans la presse francophone et qu’on aurait peut-être oubliés.

En préface, l’anthropologue Serge Bouchard évoque ses souvenirs de famille pour faire ressortir l’importance du devoir de mémoire dans tous les domaines de la culture dont celui du sport qui occupe une place de choix dans la culture populaire occidentale.

On apprécie l’hommage à l’historien Donald Guay, pionnier contemporain de la recherche historique de l’éducation physique et du sport québécois et instigateur de ce projet de dictionnaire. Sa carrière et sa production intellectuelle abondante sont avantageusement mises en valeur.

La période couverte (1850-1950) est arbitraire, mais elle correspond tout de même à une phase de transformation importante du sport canadien dans lequel s’inscrit le sport québécois. Le sport devient un outil au service du nationalisme pancanadien en constituant de nouvelles associations représentatives et en multipliant les championnats canadiens et les rencontres internationales. Cette période est certes arbitraire, mais les sports britanniques d’avant 1850 sont beaucoup moins prégnants dans la société franco-québécoise et les décennies post-1950 sont d’un autre monde, celui de la Révolution tranquille, de la montée des laïcs francophones conduisant à la restructuration du sport québécois, aux Jeux  olympiques de 1976 et aux succès internationaux contemporains.

Ce dictionnaire se lit comme un roman policier. Difficile de se limiter aux acteurs ou aux sports que l’on affectionne déjà. Chaque biographie nous conduit vers une myriade de liens connexes, vers d’autres acteurs ou institutions (Association athlétique d’amateurs Le National, Association amateur athlétique de la police de Montréal, Montreal Amateur Athletic Association, etc.), des lieux particuliers (parc Sohmer) et différents courants de pensée. On constate que le sport est imbriqué dans la trame sociohistorique du Québec, rappelant qu’il n’est pas une pratique culturelle déconnectée.

Le sport québécois contemporain vit le paradoxe d’une grande popularité et d’une historiographie famélique. Les lieux et temps de mémoire sont rares : un Panthéon des sports peu visible faute de financement et des projets de musée qui ne voient pas encore le jour. Le Stade olympique demeure sous respirateur artificiel et sa tour originale toujours vide après plus de 35 ans… La documentation relative à notre culture corporelle reste éparse et difficile à consulter et l’histoire de l’éducation physique et du sport ne s’enseigne presque plus. L’amnésie collective se poursuit. L’ouvrage de Janson et de ses collaborateurs constitue une belle réaction, une étape fondamentale pour la construction de notre patrimoine sportif sur laquelle les autres initiatives pourront s’appuyer. On ne peut que souhaiter une suite.

 

Roger Boileau

 

Places aux livres – #121 – printemps 2015

Guy Le Bourdais. Une marée de souvenances des îles de la Madeleine. Québec, Les éditions du Septentrion, 2014, 236 p.

r-5-1-Image numérisée copie 2

Une bonne marée, installez-vous confortablement et laissez-vous bercer par ces récits aux accents madelinots, tel le vent salin qui caresse les îles de la Madeleine. Cet archipel situé en plein cœur du golfe Saint-Laurent constitue une destination de choix pour les vacanciers. Totalement isolé de la Grand’Terre, les gens y ont découvert avec les années un endroit rêvé où il fait bon se ressourcer. Il faut avouer que le rythme de vie s’avère différent, mais avec l’insularité vient aussi son lot de particularités : des bienheureuses, des cocasses et des malheureuses. C’est ce que laisse entendre l’ouvrage dont il est ici question. L’auteur propose un retour dans le temps, plus précisément aux années 1940-1950, une époque à laquelle le trafic était davantage maritime que routier. Au fil des pages émergent plusieurs personnages, du plus quiet au plus énergumène, à travers lesquels le lecteur découvre de manière originale les îles d’antan.

Les thèmes abordés sont ceux qui touchent profondément les Madelinots et qui ont eu une incidence considérable sur leur quotidien. Il y a d’abord la mer. Omniprésente, nourricière, mais potentiellement meurtrière, les Madelinots développent avec elle une relation d’amour-haine. Le tourisme, quant à lui, en fait voir de toutes les couleurs puisqu’il représente un moteur important de l’économie tout en changeant momentanément les habitudes des locaux. Très présent durant la belle saison, le monde d’en dehors déserte bien avant l’arrivée des premiers flocons. L’isolement est synonyme de dépendance envers les moyens de communication et de transport. L’arrivée du télégraphe puis du téléphone, tout comme celle de l’avion, fait donc figure de révolution. Il ne faut pas non plus passer sous silence la chasse aux loups-marins, les traditions comme la mi-carême, la musique acadienne, la bonne bouffe ainsi que la fameuse bagosse. La famille et le voisinage occupent une place primordiale dans ce milieu atypique. Il vient un temps où la survie repose sur le partage et la solidarité. Ces valeurs sont très bien ancrées chez les insulaires.

Guy Le Bourdais est natif des îles de la Madeleine. Ce dernier s’est embarqué dans cette folle aventure qu’est la rédaction afin de raconter « ses îles sous un angle différent ». Autrement dit, il voulait offrir au public une œuvre relevant davantage de l’anecdotique que de la rigueur historique; les synthèses sur le sujet se faisant déjà nombreuses. Il n’en demeure pas moins que les évènements relatés sont agrémentés de magnifiques photos et de documents d’archives. C’est d’ailleurs par cet aspect que le livre se démarque. Les portraits, les paysages, les cartes et les papiers officiels, tous commentés, en font par la même occasion un album souvenir. Étant moi aussi originaire de l’endroit, j’ai beaucoup aimé l’insertion du vocabulaire typiquement madelinot, tantôt inspiré de l’anglais, tantôt de l’environnement. Ne soyez pas inquiets si vous ne maîtrisez pas cette parlure, les mots les plus inusités trouvent leur définition en bas de page. Enfin, il s’agit d’un volume écrit sans prétention, à lire dans l’ordre ou dans le désordre. L’auteur souhaite vraiment que le folklore madelinot ne soit pas relégué aux oubliettes et que les générations futures puissent continuer de le transmettre. Il est alors possible de noter une certaine teinte de nostalgie pour le temps révolu, sans toutefois tomber dans l’amertume. À l’ère où la conservation du patrimoine immatériel est à l’honneur, cela demeure une belle initiative. La culture madelinienne ne peut qu’en bénéficier.

 

Myriam Cyr

 

Jean Garon et Simon Bégin. Pour tout vous dire. Montréal, VLB éditeur et La Vie agricole, 2013, 531 p.

r-5-2-Longtemps ministre de l’Agriculture, de 1976 à 1985 et par la suite maire de Lévis, de 1998 à 2005, Jean Garon (1938-2014) aura été un politicien clairvoyant et indéniablement dévoué. Couvrant cinq décennies, cet « exercice autobiographique » (p. 17) traduit sa conception du service public, lui qui aura été député de Lévis durant 22 ans, de 1976 à 1998. Il répétera souvent que cette représentation des Lévisiens était son premier devoir d’élu, avant même les tâches ministérielles (« Député avant tout », p. 123).

À elles-seules, les 100 premières pages couvrent les années avant 1970, ce qui constitue en soi une très bonne description de cette époque, avec les conflits linguistiques où la langue française était minorisée, les inégalités sociales dont les Canadiens français faisaient les frais, et comme toile de fond la montée de cette idée que le Québec a un potentiel énorme. Ses études dans le Vieux-Québec, ses lectures de jeunesse, sa période militaire au Manitoba, ses amitiés, les rencontres déterminantes y sont évoquées au milieu de nombreux souvenirs précis (p. 69). C’était aussi l’époque où le jeune Garon épousa une Américaine qui ne parlait pas encore le français; mais les allusions plus personnelles ou à sa vie privée ne seront pas nombreuses dans ce livre d’une grande pudeur (p. 96). Économiste de formation et par ailleurs avocat, Jean Garon a enseigné dans la région de Québec dès 1968 avant de se lancer officiellement en politique. Or, déjà en 1962, Jean Garon était un militant, avant même la création du Parti québécois (p. 58).

Dès 1966, les rapports de Jean Garon avec René Lévesque auront été privilégiés, marqués par la bonne entente, la loyauté et le respect mutuel, bien que ces deux hommes se soient toujours vouvoyés, même dans le privé : « une relation particulière, faite de respect et de confiance mais sans grande intimité » (p. 89). Dès les premières campagnes électorales et par la suite, René Lévesque savait que Jean Garon était toujours très près de la population et qu’il pouvait en tâter le pouls quotidiennement, ce qui n’était pas le cas de tous les politiciens (p. 277). Cette sensibilité de Jean Garon envers les électeurs était un atout précieux, par exemple avec les pêcheurs de la Gaspésie, qui lui soufflaient parfois des solutions simples à des problèmes persistants et apparemment insolubles pour les ministères; il lui fallait pour ce faire se rendre lui-même à leur rencontre, quelquefois sur le bout des quais d’où les pêcheurs ne bougeaient pas souvent (p. 277).

Environnementaliste avant l’heure, promoteur avant tous d’une plus grande autonomie alimentaire pour le Québec, ce ministre de l’Agriculture reste célèbre pour sa Loi sur la protection des terres agricoles (1978) qui devait servir de frein à l’urbanisation excessive et à la disparition progressive des meilleures terres arables du Québec. On comprend par ailleurs le combat constant de Jean Garon pour faire valoir la diversité des points de vue des régions à l’encontre de la montréalisation grandissante, et ce, dès le début des années 1960. Mais ses réalisations ont été très nombreuses, et plusieurs de celles-ci sont simplement évoquées dans une liste reproduite en annexe (p. 529-531). En outre, le passage de Jean Garon comme ministre de l’Éducation, de 1994 à 1996, aura été marquant; il a osé chambouler les élites universitaires et ébranler les tours d’ivoire, il a tenu à préserver les dernières écoles de rang et de quartier au lieu de miser sur le transport en autobus scolaire à grande échelle (p. 127). Il aura été un politicien visionnaire et de bon conseil, même après son retrait de la vie publique, comme il le répétait aux jeunes de la relève : « Ce n’est pas à moi mais à eux de trouver les solutions pour le présent, mais si ma méthode peut les aider, tant mieux » (p. 16). Sachant apprendre de ses erreurs et capable de se rallier, tout son livre fourmille de conseils judicieux, sans pour autant être sentencieux (p. 77). En raison de son physique et de son style spontané, plusieurs personnes crurent à tort qu’il était cultivateur, compte tenu de ses neuf années à la tête du ministère de l’Agriculture.

On retrouve dans ce livre toute la verve et l’humour de ce politicien attachant et perspicace, sans pour autant ne constituer qu’un simple recueil d’anecdotes savoureuses. Jean Garon reste aussi un observateur attentif de la scène québécoise et de l’évolution du Québec. Ses souvenirs sont précis : même après plus de 40 ans, il évoque les lieux exacts de ses premières conversations avec René Lévesque au restaurant le Chalet suisse, situé alors à la place d’Armes, près du Château Frontenac (p. 85). Ses remarques et ses démonstrations sur l’inadéquation des politiques fédérales sont incontestables, par exemple sur la question des pêcheries ou sur le fiasco de l’aéroport de Mirabel qui a été le cauchemar des centaines de fermiers expropriés (p. 322). Ce n’est nullement un réquisitoire de la part de l’ancien ministre de l’Agriculture, mais un plaidoyer sincère pour valoriser le savoir-faire québécois et une gouvernance intègre. D’ailleurs, Jean Garon ne se sert pas de cette tribune pour faire son propre éloge, car il reconnaît sans gêne certains de ses échecs et ses défauts, par exemple son manque de ponctualité, qu’il compensait par une attention complète accordée à chaque personne qu’il rencontrait individuellement, qui devenait alors à ses yeux la personne la plus importante au monde (p. 169).

On lit ce livre instructif et vivant avec un grand intérêt, en se disant que Jean Garon occupera pour toujours une place à part dans la politique québécoise. Pour tout vous dire est assurément le meilleur ouvrage de mémoires politiques à être paru depuis dix ans.

 

Yves Laberge

 

Michel Lévesque. Histoire du Parti libéral du Québec : la nébuleuse politique 1867-1960. Québec, Les éditions du Septentrion, 2013, 809 p.

r-5-3-À travers ce vaste ouvrage, Michel Lévesque, spécialiste en histoire politique, pose un regard d’ensemble sur l’évolution du plus vieux parti politique québécois, le Parti libéral. Ce livre se veut une étude approfondie des structures et de l’organisation libérales au Québec, autant sur le plan provincial que fédéral, pour la période située entre 1867 et 1960. S’appuyant sur un inventaire considérable de sources, l’objectif de l’auteur est d’analyser la mécanique derrière l’organisation libérale; d’étudier « le poids de l’organisation dans la vie du parti » et de déterminer les moments clés dans l’évolution de ce dernier (p. 26).

De façon générale, Lévesque s’intéresse à un pan négligé de l’historiographie contemporaine, à savoir l’histoire politique. L’historiographie est en effet peu volumineuse en ce qui a trait au Parti libéral au aux partis politiques en général. Selon l’auteur, cette situation est due en grande partie à la complexité de l’étude d’un parti politique comme le Parti libéral dont l’entité n’est pas toujours claire. Plus globalement, il nous est permis de croire que la quasi-disparition de l’histoire politique au sein des départements d’histoire n’est certes pas étrangère à cette carence.

Le titre de l’ouvrage est fort bien choisi. À travers sept chapitres, l’auteur nous montre le fonctionnement et l’évolution d’un ensemble d’organisations regroupées sous l’étiquette libérale et formant une nébuleuse politique nommée « parti libéral ». Avant les années 1960, il est effectivement difficile de définir ce qu’est concrètement le Parti libéral du Québec. Lévesque souligne le caractère touffu de cette étiquette politique; elle renvoie à la fois aux ailes parlementaires fédérale et provinciale, aux organisations libérales des districts de Montréal et de Québec ou encore, aux fédérations libérales provinciale et fédérale. Ce n’est qu’à partir de 1971 qu’elle renvoie à une seule et même entité (p. 16).

Dans les premiers chapitres, l’auteur s’intéresse aux origines du parti, à la machine électorale et aux premières tentatives de création d’un organisme libéral permanent. De ces chapitres, ressort le caractère évanescent du parti, les enchevêtrements et les rivalités continuelles entre les deux ailes parlementaires, la domination de l’aile parlementaire et plus précisément du chef sur la « machine électorale », la quasi-absence d’une véritable permanence provinciale ou nationale et l’inexistence d’une distinction réelle entre le PLQ et le PLC, qui semblent former une seule et même entité.

Les chapitres suivants portent sur les éléments gravitant autour du parti, c’est-à-dire les clubs politiques et la presse libérale. L’auteur nous montre le caractère informel et privé des clubs et leur rôle au sein de la nébuleuse, qui consiste à diffuser la philosophie libérale, à assurer une certaine permanence entre les périodes électorales et à contribuer à l’effort de financement. Bien que nombreux, ces derniers, tels le Club national, le Club de réforme de Montréal, l’Association de la jeunesse libérale du district de Montréal et le Comité des dames libérales de Montréal, ont une influence somme toute limitée sur le parti. Comme mentionné précédemment, le pouvoir véritable réside essentiellement entre les mains de l’aile parlementaire et du chef. En ce qui a trait à la presse libérale, l’auteur nous montre les liens étroits entre l’aile parlementaire et les différents journaux partisans ainsi que le caractère bref de l’existence de ces derniers. Le rôle de cette presse, détenue par des intérêts privés espérant obtenir des avantages et des contrats du gouvernement en retour de leur soutien, est essentiellement celui de propagandiste du parti.

Le dernier chapitre s’intéresse à la question du financement. L’auteur nous expose les différentes sources de financement, qui sont essentiellement le milieu des affaires et le monde industriel, et l’influence de ces dernières sur les différentes officines du parti. N’étant pas un phénomène exclusif au Parti libéral et à la politique provinciale, les argentiers exercent un contrôle manifeste sur la formation politique et leur soutien n’est bien sûr pas inconditionnel.

Michel Lévesque conclut son analyse en relevant trois grandes caractéristiques du parti et de la culture libérale, c’est-à-dire la nature privée et affairiste de l’organisation, l’autorité absolue du chef et de l’aile parlementaire, et finalement le favoritisme. Ces caractéristiques découlent de la composition du parti, qui est essentiellement formé d’hommes d’affaires et d’individus issus de professions libérales ayant des intérêts communs. Il identifie finalement quelques périodes charnières, dont le détachement progressif des ailes fédérale et provinciale à partir des années 1940, et la création des fédérations libérale et des associations de circonscriptions dans les années 1950 qui préfigurent la démocratisation future du parti.

Il faut saluer le travail de recherche et d’écriture de Michel Lévesque qui a su reconstituer de façon dynamique et passionnante l’histoire de cette organisation politique. Malgré la qualité et la richesse de l’ouvrage, il risque cependant de décevoir le lecteur désirant en apprendre davantage sur la philosophie libérale et les idéologies politiques ayant animé le PLQ au cours de son histoire. Cette facette de l’analyse reste à faire. Malgré tout, dans son ensemble, l’ouvrage de Michel Lévesque amène un éclairage nouveau sur l’histoire des organisations politiques au Québec et au Canada et représente un incontournable pour quiconque s’intéresse un tant soit peu à l’histoire politique.

 

Christian Belhumeur-Gross

 

Chester Brown. Louis Riel. Montréal, Éditions de la Pastèque, 2012 [2003 pour l’édition en anglais], 249 p.

r-5-4-Image numérisée 2

 

L’écrivain québécois Chester Brown a rédigé et conçu la première bande dessinée consacrée à la vie de Louis Riel (1844-1885). Initialement paru en anglais (Louis Riel: A Comic-Strip Biography, 2003) et primé en 2004 par un prix Harvey pour l’originalité de son scénario, l’ouvrage relate certains des grands épisodes de sa vie brève : sa vision égalitaire pour un Manitoba francophone et métissé, ses combats contre les injustices, ses voyages, les complots dont il fut la cible, son emprisonnement et son destin tragique. L’action débute en 1869. Du début à la dernière page, Chester Brown adopte un ton favorable envers Louis Riel et montre le racisme des Orangistes envers les Canadiens français. Compte tenu du fait qu’il s’agit d’une bande dessinée, on pourrait croire que ce livre s’adresse aux enfants; mais en fait, il conviendrait plutôt aux adolescents et aux adultes, car le texte est dense et le graphisme épuré. Contrairement à beaucoup d’albums pour la jeunesse, ce livre de Chester Brown comprend des renvois quant aux sources utilisées (regroupés dans une annexe non paginée) et compte en outre un index des noms. On déplorera au passage l’usage d’un blasphème superflu dans le texte, ce qui semble contre-indiqué dans une bande dessinée (p. 18).

 

Yves Laberge

 

Micheline Bail. Pain noir, pain blanc. La chaise d’Alphonse. Montréal, Libre expression, 2013, 340 p.

r-5-5-Image numérisée 3Le récit débute avec le décès d’Alphonse Dumais, père de famille et marié à sa femme Eugénie depuis plusieurs années. Du jour au lendemain, la vie d’Eugénie bascule. Elle se retrouve seule pour élever ses enfants dans le quartier Saint-Roch en pleine crise économique. N’ayant d’autre choix, elle devra se résoudre à placer ses enfants à l’orphelinat afin de leur offrir une éducation et des soins de base adéquats. Elle ne gardera avec elle que sa fille aînée qui est en âge de travailler et ainsi contribuer au revenu familial.

Pain noir, pain blanc, c’est donc l’histoire de cette mère de famille que l’on suit entre ses tâches quotidiennes et ses visites hebdomadaires à l’orphelinat, mais également celle de ses enfants qui vont vivre des expériences différentes durant leur séjour chez les religieuses.

L’auteur nous présente une panoplie de personnages tous plus attachants les uns que les autres avec des caractères et des aspirations uniques à chacun. Une famille que même les épreuves et le temps n’arriveront pas à séparer.

Dans un style simple et authentique, l’auteur décrit avec beaucoup de détails et de réalisme le quotidien des habitants du quartier Saint-Roch dans les années 1930. Les difficultés que rencontraient alors les mères de famille laissées à elles-mêmes étaient nombreuses et les rares moyens mis à leur disposition pour améliorer leurs conditions n’étaient souvent pas bien adaptés à la réalité. L’auteure nous fait découvrir dans ce roman le quotidien des gens ordinaires pendant la crise économique à Québec. À travers ce livre, le lecteur pourra percevoir toute l’ingéniosité et le courage dont faisait preuve l’héroïne pour améliorer sa condition et celle de ses enfants.

Pain noir, pain blanc, c’est également le portrait d’une nouvelle génération qui souhaite faire sa place et profiter de la vie plus que ne l’ont fait leurs parents avant eux. La crise économique étant éprouvante pour tout le monde, les moindres plaisirs deviennent alors de véritables trésors… Que ce soit une sortie au cinéma ou la lecture d’un livre, les petits bonheurs sont rares, mais ô combien précieux dans le quartier Saint-Roch.

C’est un roman poignant de vérités historiques que nous livre l’auteure Micheline Bail. Son diplôme en histoire ainsi que son goût et son talent indéniable pour l’écriture font d’elle une auteure vraiment prometteuse. Ayant déjà fait ses preuves grâce à d’autres œuvres, c’est avec enthousiasme que sont attendues ses prochaines publications.

Fort heureusement, l’attente sera brève parce qu’au moment d’écrire ces lignes le deuxième tome est déjà disponible. Dans une époque encore plus mouvementée, qu’adviendra-t-il d’Eugénie, de ses enfants et de la vie dans Saint-Roch?

 

Johannie Cantin

 

François Huot, Jean Désy [textes] et Mathieu Dupuis [photographies]. La Baie-James des uns et des autres. Eeyou Istchee. Québec,

Les Productions FH, 2009, 303 p.

 

r-5-6-Que connaissons-nous de la Baie-James? La question est posée d’entrée de jeu en quatrième de couverture. Que connaissons-nous de ce territoire à la mesure des plus nomades vagabondages, territoire de spéculation à la personnalité plurielle? Klondike pour le Sud, réalité oscillant entre tradition et modernité pour son autochtonie, de l’Eeyou Istchee des Cris à « la meilleure mauvaise décision jamais prise » par le premier ministre Robert Bourassa, en passant par son exploitation minière et la trappe abusive du castor, les coauteurs de cet ouvrage dressent avec empathie et amour une vue d’ensemble de la reine du Nord. Témoins de l’intérieur aux bottes qui ont pris acte dans le sol de la région, le géologue François Huot et l’écrivain et médecin Jean Désy abordent cette vastitude géographique dans une chronologie de l’occupation et de l’exploitation de l’Hudsonie-Jamésie. Depuis la formation du Bouclier canadien jusqu’aux réalités socioéconomiques actuelles, ils souhaitent faire redécouvrir le Nord pour lui assurer un futur viable et libre.

Cernant dans sa totalité la Baie-James d’hier à aujourd’hui, les auteurs font ressortir les moments charnières de son histoire, la grande autant que la petite. Après un prologue topographique du géographe et linguiste Louis-Edmond Hamelin, on traverse le temps de ce pays de l’épinette noire, de la forêt boréale à la taïga, des mouches noires suceuses de sang aux morsures des frappes à bord, pour pénétrer plus profondément dans la vie des premiers nomades saisonniers jusqu’aux établissements sédentaires. Le récit suit son cours en six chapitres, de la traite des fourrures au potentiel minier, forestier et ensuite hydroélectrique de la région. On y aborde ses moments historiques, dont la signature de la Paix des braves le 7 février 2002, une entente de nation à nation, ainsi que le sort de la ville mono-industrielle de Joutel. Des grands thèmes aux grands projets, on fait également une place aux anecdotes des oubliés de l’histoire, comme celle de l’explorateur-géologue Albert Peter Low, qui contribua à mieux faire connaître le Nord avec ses expéditions entre 1884 et 1905. On se remémore également Joseph Manzotti, allia Jos Chibougamau, qui a décidé un jour de couper sa barbe, une nouvelle considérée suffisamment importante pour être rapportée dans le journal local. On y apprend encore qu’à la belle époque, « pour les travailleurs, l’hôtel Chibougamau Inn, comme l’Obalski et le Waconichi, était synonyme de soirée bien arrosée, de bavardage et de bagarres récurrentes. La bière n’était pas servie dans des verres, mais plutôt dans des caisses qu’on déposait sur les tables » (p. 154).

Le projet de cette ambitieuse publication est tributaire de l’acharnement et du travail de recherche de François Huot qui, depuis 2006, s’y est investi et a cru à sa viabilité au point de devenir son propre éditeur, faute de trouver preneur chez ceux déjà établis. L’ensemble, abondamment illustré, présente à l’œil une qualité indéniable avec ces nombreuses photographies d’archives et contemporaines réalisées notamment par François Huot, mais également par le photographe Mathieu Dupuis qui voit son travail bien mis en valeur. Cette synthèse vulgarisée est un excellent moyen pour faire ses premiers pas pour les uns ou pour redécouvrir pour les autres cette immensité dans son ensemble. En somme, un ouvrage pour tout nordiste dans l’âme, en attendant la prochaine voyagerie.

 

Pascal Huot

 

Raymonde Beaudoin. La vie dans les camps de bûcherons au temps de la pitoune. Québec, Les éditions du Septentrion, 2014, 176 p.

r-5-7-Dans cet ouvrage, Raymonde Beaudoin réussit à rendre vivant le quotidien des bûcherons au temps de la pitoune et à décrire les aléas de la vie de chantier. Tout y est présenté avec détails : la méthode de construction des camps, le langage utilisé par les bûcherons, la variété des employés et les tâches qu’ils ont à accomplir, la drave, l’organisation des repas, les loisirs de soirée et bien plus. Au fil des pages, l’auteure suit l’évolution du métier. Elle constate notamment qu’à partir des années 1950 la mécanisation des outils et l’évolution des moyens de transport ont entraîné des changements majeurs dans les chantiers et modifié le quotidien des bûcherons.

Grâce aux témoignages qu’elle a su recueillir et à l’année qu’elle a passée dans un camp de bûcherons, Beaudoin arrive à brosser une histoire de l’industrie forestière vivante parsemée d’anecdotes permettant de pénétrer dans l’intimité des hommes qui travaillaient dans ces camps des Laurentides, de Lanaudière et de la Mauricie. Chemin faisant, elle défait plusieurs stéréotypes. Elle démontre par exemple qu’on ne buvait pas d’alcool dans les chantiers contrairement à ce que disent les croyances populaires.

Les annexes quant à elles s’avèrent intéressantes pour découvrir les mœurs et coutumes des bûcherons. On y retrouve, entre autres, des paroles de chansons fredonnées régulièrement au camp et des recettes des plats fréquemment dégustés. Qui plus est, plusieurs photos aident à mieux comprendre le fonctionnement des chantiers et viennent ainsi appuyer le propos de l’auteure. Un glossaire offre également de précieuses définitions.

La vie dans les camps de bûcherons au temps de la pitoune est un incontournable pour connaître la vie de nos ancêtres qui ont travaillé dans ces camps.

 

Julie Beloin

 

Scott Corrie. De Groulx à Laferrière : un parcours de la race dans la littérature québécoise. Montréal, XYZ éditeur, 2014, 246 p.

r-5-8-Image numérisée 5Si la littérature canadienne-française et québécoise est « hantée » par des représentations raciales de toutes sortes (p. 13), la question de la race y est paradoxalement sous-étudiée. Ce constat est à l’origine de l’ouvrage de Corrie Scott, responsable des études supérieures à l’Institut d’études des femmes de l’Université d’Ottawa, qui propose au lecteur un angle d’analyse nouveau de la littérature québécoise en se fondant sur la théorie critique de la race.

Le principal mérite de ce livre est de montrer, à partir d’un échantillon assez considérable de textes issus de la littérature canadienne-française et québécoise, comment les représentations raciales ont évolué et se sont transformées au fil du temps, depuis le dépôt du rapport Durham jusqu’à aujourd’hui.

Son analyse s’attarde d’abord sur le rapport Durham qui, bien que ne faisant pas partie formellement de la littérature québécoise, illustre la « racisation » du Canadien français par l’Anglo-Saxon. Le Canadien français, nous dit Corrie Scott, y est dépeint comme étant d’une nature faible, indolente et arriérée, bref comme appartenant à une race inférieure sur laquelle il est légitime, voire naturel, d’exercer sa domination.

Le lecteur est ensuite amené à considérer un discours racial à la fonction opposée, mais à la forme tout à fait semblable, celui que Lionel Groulx déploie dans L’appel de la race. Il s’agit pour Groulx de montrer la supériorité de la race canadienne-française sur la race anglaise en s’appuyant notamment sur de prétendues différences corporelles.

Puis, l’auteure considère le rôle de l’Autochtone dans la construction et la représentation de la « race » québécoise. Elle suggère que, dans Menaud, maître draveur de Félix-Antoine Savard et dans Ashini d’Yves Thériault, le Québécois « joue à l’Indien » (p. 207), se déguisant symboliquement en indigène, pour mieux affirmer son statut particulier.

Pierre Vallières (Nègres blancs d’Amérique) et Michèle Lalonde (Speak White) utilisent  quant à eux l’image du Nègre pour décrier l’oppression du Canadien français. En rapprochant le Québécois de la race noire, longuement éprouvée par les luttes de races, les deux auteurs veulent illustrer avec force et éclat l’état dans lequel ils estiment être confinés.

Corrie Scott termine son analyse avec l’étude de deux écrivains migrants, Dany Laferrière (Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer et Je suis un écrivain japonais) et Ying Chen (Quatre mille marches). Tous deux font intervenir la race dans leurs écrits respectifs en tenant compte cette fois de sa nature « fabriquée » et en la dépouillant de toute poursuite politique. La race apparaît alors avant tout comme une « interprétation » et non plus comme un fait de nature.

Le parcours proposé dans le livre de Corrie Scott amène le lecteur à mieux saisir l’une de ses idées maîtresses, à savoir que « la race est un concept fluctuant, instable et mouvant, un concept discursif qui vient appuyer diverses positions idéologiques » (p. 19). L’analyse, qui emprunte un ton académique, s’adresse à un lecteur savant qui n’en est pas à son premier contact avec la question.

 

Antoine Blais-Laroche

 

Alain Lavigne. Lesage, le chef télégénique. Le marketing politique de « l’équipe du tonnerre ». Québec, Les éditions du Septentrion, 2014, [188] p.

 

r-5-9-Image numérisée 6D’abord collectionneur de pièces liées à l’Union nationale, Alain Lavigne s’est fait convaincre de s’intéresser au Parti libéral. Le présent livre expose comment le Parti libéral a mis en marché le chef Jean Lesage et son équipe dite du tonnerre (Lapalme, Gérin-Lajoie et René Lévesque). À l’aide d’archives et d’objets de l’époque, l’auteur passe en revue les stratégies publicitaires liées aux élections de 1960, 1962 et 1966.

Le principal organisateur politique de Lesage est Alcide Courcy, le même que l’on verra aussi appuyer la candidature de Robert Bourassa en 1970. Le comité de publicité qui commence ses travaux le 12 décembre 1958 est composé de Claude Ducharme, Bernard Rosenbloom, Jean-François Pelletier, Guy Gagnon et Lionel Bertrand. S’y ajouteront ensuite Jean Morin, Gérard Brady puis John B. Payne, madame Paul Martel, Maurice Leroux, Alcide Courcy et Maurice Watier. Maurice Leroux succède à Maurice Sauvé comme directeur des relations extérieures et de la publicité. Leroux donne sa démission en avril 1965 et il est alors remplacé par Paul-André Joly.

L’ouvrage est présenté de manière chronologique avec pour chacune des années des points-clés contextuels, par exemple en 1962 la nationalisation de l’électricité, la découverte de faux certificats d’électeurs, etc. Bien que l’on ait souvent parlé du slogan publicitaire de la campagne de 1962 « Maintenant ou jamais! Maître chez nous! », on oublie que le symbole d’une clé est utilisé dans la publicité, la clé, représentation de l’avenir économique du Québec.

Incapable d’écrire ses discours, Jean Lesage confie la tâche au grand stratège Claude Morin, qui s’exécutera entre 1960 et 1966 et qui sera sur tous les fronts de la Révolution tranquille (p. 77). Même si Lesage avait promis que jamais il ne créerait de ministère de l’Instruction publiquement, selon Lavigne (p. 111), il n’en demande pas moins, en 1963, à Paul Gérin-Lajoie de vendre le projet du Bill 60. Gérin-Lajoie entame alors une tournée dans les régions du Québec et multiplie aussi les rencontres avec les représentants de l’épiscopat. À l’occasion de cette tournée, la voiture de Paul Gérin-Lajoie est équipée d’un système de téléphone sans fil mis à sa disposition par Bell Canada (p. 111). Quant à Lesage, il effectue sa campagne électorale de 1966 sans être accompagné d’autres membres de l’équipe, et ce, à la suggestion de ses stratèges (p. 136). L’ouvrage d’Alain Lavigne, qui exerce les fonctions de professeur à l’Université Laval, a ceci d’intéressant qu’il sort de l’oubli des publications aujourd’hui perdues ou inconnues et peu citées dans l’historiographie de l’histoire politique du Québec comme les brochures du programme du Parti libéral. Lavigne suit les activités de Lesage et le marketing politique de l’époque, y compris pour d’autres contemporains comme René Lévesque, Paul-Gérin-Lajoie, Pierre Bourgault et Daniel Johnson.

L’ouvrage constitue en quelque sorte un tour d’horizon de la mise en marché de Jean Lesage et de son équipe du tonnerre et documente cette forte intégration de la télévision aux stratégies libérales lors des élections de 1960 et 1962 notamment. Concernant les élections de 1966, Lavigne écrit que force est de reconnaître que les stratèges libéraux ont négligé plusieurs moyens gagnants des élections de 1960 et 1962 (p. 170). L’ouvrage s’achève sur un commentaire de l’appui que donne Jean Lesage à la campagne à la chefferie de Robert Bourassa en 1970. Il aurait fallu ici souligner le rôle de Paul Desrochers notamment. Même s’ils furent peu impliqués comme tel dans le marketing gouvernemental de Jean Lesage, Claude Morin, rédacteur de discours, et Peter R. Brian Châteauvert, traducteur, ont joué un rôle qui aurait dû être mis en valeur, car l’auteur insiste à plusieurs reprises sur l’importance des discours de Lesage. Aussi, Lavigne termine en faisant part des dix commandements à l’homme d’État prônés par Jacques Séguéla, publicitaire de François Mitterrand. Nous pouvons en nommer quelques-uns : « On vote pour un homme et non pour un parti. On vote pour le futur et non pour le passé, on vote pour une idée non pour une idéologie. » S’intéressant au marketing gouvernemental dans le sillage des travaux de Robert Bernier, l’auteur aurait pu élargir son sujet d’étude en parlant de propagande politique et de rivalités entre chefs d’État et hommes politiques. En l’occurrence, Mitterrand n’écrivait-il pas dans Mémoires interrompus. Entretiens avec Georges-Marc Benamou, en 1997 : « On a inventé l’élimination de l’adversaire, non pas physique mais politique. L’anéantissement par une affaire, par un traquenard organisé, par des fuites, par des campagnes de presse habilement menées. » La destruction d’une candidature possible passe aussi par la diabolisation de son passé, l’élimination de ses archives, voire de projets en cours. Plus clandestines, mais connues des hommes politiques, ces méthodes sont presque ignorées dans l’ouvrage de Lavigne. On ne saurait passer sous silence que l’iconographie constitue néanmoins un apport majeur du travail de Lavigne. L’opuscule est complété par une série d’annexes biographiques sur les membres de « l’équipe du tonnerre » et par une courte bibliographie.

 

Jean Nicolas De Surmont

 

Places aux livres – #120 – hiver 2014

André Vanasse. La flûte de Rafi. Montréal, Éditions XYZ, 2013, 315 p.

r-5-9-120 Le titre de l’œuvre d’André Vanasse fait référence à la flûte de Claude Rafi, fleustier ou faiseur d’instruments, au XVIe siècle. Cette fiction romanesque engage les deux personnages principaux dans un long voyage, de Hambourg à Amsterdam et Rouen, pour finalement atteindre Trois-Rivières.

La connaissance des arts et l’apprentissage du commerce deviennent des éléments salvateurs dans la quête spirituelle de Pawel Szojchet. En rupture avec son père, le jeune Pawel quitte sa Cracovie natale, en 1626, pour suivre sa propre destinée.

Son parcours relate l’époque dans les moindres détails. Le roman d’André Vanasse raconte aussi une partie de l’histoire juive à travers le regard de Pawel et de son fils. Dans le contexte d’une Europe marquée par les stigmates de l’Inquisition et des persécutions qui s’y poursuivirent, l’auteur nous rappelle l’intolérance religieuse qui s’exprimait souvent de façon violente en forçant les conversions.

Sous forme de fiction, André Vanasse partage avec générosité le produit de ses recherches pour retrouver ses ancêtres et nous amène de Rouen à la Nouvelle-France. Nous suivons le parcours du fils de Pawel Szojchet, François Vanas, un flutiste de talent, qui s’embarquera sur le Saint-Jean-Baptiste, un voilier mobilisé par le roi de France pour coloniser la région. Voilà jusqu’où nous porte la musique de la flûte de Rafi : elle établit un lien entre la terre nouvelle avec ses surprises et le Vieux Monde qu’il fuit non sans regrets.

Diane Gaudreault

Les Services historiques Six-Associés. Crimes et châtiments. La justice à Québec du XVIIe au XIXe siècle. Québec, Les éditions du Septentrion, 2013, 95 p.

r-5-8-120 Cet opuscule se présente sous la forme d’un circuit touristique thématique portant sur le crime et la justice criminelle à Québec. Il nous montre notamment la maison Sewell, du nom du juge en chef du Bas-Canada située rue Saint-Louis. Nous découvrons des lieux aussi divers que les plaines d’Abraham où avaient lieu des duels au XVIIIe et XIXe siècles, puis la station de police située au coin de Sainte-Ursule et de la ruelle des Ursulines, la prison (Morrin Centre) sur la chaussée des Écossais, etc. Les auteurs rappellent non sans intérêt que George-Étienne Cartier a déjà pris part à un duel. Ils conduisent le lecteur dans les différentes stations, racontent des anecdotes au sujet de l’histoire criminelle de l’Ancien et du Nouveau Régime. À la fin du XVIIIe siècle apparaissent notamment les corps du guet qui se livrent à la surveillance urbaine. Il en va ainsi des cabaretiers qui ont tôt fait, pour plusieurs raisons, d’être en conflit d’intérêts, de se livrer à des abus, d’augmenter le nombre d’arrestation pour augmenter leur prime. On y apprend aussi que la dernière exécution publique à Québec eut lieu le matin du 22 mars 1864, soit celle de John Meehan, fil aîné d’un cultivateur de Sainte-Catherine-de-Fossambault, pendu pour meurtre. Il est aussi fait mention de prisonniers célèbres comme l’avocat et écrivain Philippe Aubert de Gaspé, emprisonné pour dettes, que tous connaissent pour être le premier auteur d’un roman historique (Les Anciens Canadiens, 1863) et le pamphlétaire Étienne Parent, devenu sourd en prison. L’ouvrage est habilement illustré et complété d’une bibliographie.

Jean Nicolas De Surmont

Jean-François Nadeau. Adrien Arcand, führer canadien. Montréal, Lux, 2010, 404 p.

r-5-7-120 Que ce soit de l’admiration, de la crainte ou de la curiosité, les mouvements fascistes ne laissent personne indifférent. Tandis que le monde reprend son souffle durant l’entre-deux-guerres, des personnalités fortes se démarquent en s’oxygénant des vicissitudes des régimes libéraux. Contrairement à la croyance populaire, il ne s’agit pas d’un phénomène exclusivement européen. Le Québec et plus largement le Canada goûtent également à ce type de doctrine extrémiste dont Adrien Arcand (1899-1967) se fait le porte-étendard. Journaliste engagé, détenant l’art de manier les mots (selon ses intérêts), il est expulsé de La Presse au début de l’année 1929 en raison de ses visées syndicalistes qui ne cadrent pas avec celles de la direction de l’époque. Dès lors, ce dernier emprunte un chemin sinueux où s’entremêlent journalisme et politique, un parcours atypique le conduisant même tout droit derrière les barreaux. Le vœu d’Arcand consiste à sortir le peuple de la misère oppressante et à son avis la meilleure façon d’y parvenir s’avère d’adhérer aux préceptes du fascisme. Sans calquer les programmes de Benito Mussolini ou d’Adolphe Hitler, pour ne nommer qu’eux, il élabore plutôt une plate-forme « correspondant » aux aspirations des Canadiens français. Sur toile d’antisémitisme et d’anticommunisme, il prône le nationalisme, sans envisager le séparatisme, suivant l’idéal de l’Empire britannique, si cher à son cœur. En observant son credo, le corporatisme fait office de panacée. Il laisse toujours une place de choix à la religion catholique, en dépit des récriminations qui fusent de la part des membres du clergé, notamment lorsque la situation s’envenime en Europe et que la comparaison est faite avec le régime sadique hitlérien. Fort de ses convictions, Arcand réussit à rallier un certain nombre de fidèles à sa cause. N’ayant pas les moyens de ses ambitions, il croise sur sa route des hommes influents tels Eugène Berthiaume, Maurice Duplessis et Richard Bedford Bennett, dont il s’attire la sympathie et qui lui permettront de mener sa barque, tant bien que mal. En dépit des nombreux échecs qu’il essuie, jamais il ne démord. Voilà donc un personnage qui mérite qu’on s’y attarde.

Jean-François Nadeau trace avec doigté le portait de l’énigmatique Adrien Arcand ainsi que ses réalisations. Il prend grand soin de remettre les pendules à l’heure en relativisant les faits, sans toutefois les dénaturer. Cet ouvrage étoffé repose sur la presse contemporaine, une correspondance abondante et des clichés soigneusement sélectionnés. Il n’est pas réservé qu’aux fins connaisseurs, mais également à tous ceux qui s’intéressent à la politique québécoise et au monde de la presse au XXe siècle. Bien que les mémoires individuelles et collectives puissent encore être sensibles, il serait dommage de se priver d’explorer de tels sujets qui sortent des histoires officielles. L’auteur a vu juste en dépoussiérant la vie de celui qu’on a surnommé autrefois le führer canadien.

Myriam Cyr

Rose-Line Brasset. À la mode de chez nous. 1860-1980. Québec, Les Publications du Québec, 2013, 206 p. (Coll. « Aux limites de la mémoire »).

r-5-6-120 La réputation de la collection « Aux limites de la mémoire » n’est plus à faire. Abordant une foule de thèmes des plus variés et ayant pour but de faire connaître les différents fonds d’archives publics et privés par le biais de la photographie, la collection a déjà publié plusieurs ouvrages. Elle nous offre son 21e livre et cette fois, en plus de dresser le portrait de la mode entre les années 1860 et 1980, elle nous présente également une vue d’ensemble de toute l’industrie de la beauté.

Rien n’est laissé au hasard. L’auteure évoque les thèmes de manière chronologique en commençant par l’époque où tout, ou presque, était fait maison. C’était les belles années des métiers à tisser. Les jeunes filles apprenaient la broderie dans les écoles ménagères et le savoir manuel se transmettait d’une génération à l’autre. Puis, l’industrialisation a fait son apparition et la production s’est mise à croître de manière impressionnante. On parlait dorénavant de l’industrie du vêtement.

L’auteure aborde ensuite des thèmes aussi diversifiés que les styles vestimentaires qui caractérisent le Québec entre 1860 et 1980. Elle nous décrit les grandes tendances depuis l’époque de la reine Victoria jusqu’aux années du retour à la terre et des revendications féministes. On découvre l’univers de la chaussure, du commerce au détail, des défilés de mode, des accessoires, de la mode pour enfants, de celle pour hommes également, de la coiffure, des sous-vêtements et finalement des maillots de bain. Bref, tous les aspects ou presque de l’industrie de la beauté sont exposés dans cet ouvrage magnifiquement illustré et rédigé dans un style fluide et accessible.

De la confection jusqu’à la vente, c’est avec un véritable plaisir que l’on comprend que la mode n’est pas seulement une question de frivolité, mais qu’il s’agit  plutôt d’une industrie gigantesque. Ce livre nous permet de suivre l’évolution de la mode de chez nous et la façon de la propager.

Pour tous les passionnés d’histoire ou de mode, ce livre est une véritable trouvaille, tout comme les autres volumes de cette collection. Une façon différente et imagée de découvrir de nombreux aspects du patrimoine québécois.

Johannie Cantin

Rose-Line Brasset. À la mode de chez nous. 1860-1980. Québec, Les Publications du Québec, 2013, 206 p. (Coll. « Aux limites de la mémoire »).

r-5-5-120 La réputation de la collection « Aux limites de la mémoire » n’est plus à faire. Abordant une foule de thèmes des plus variés et ayant pour but de faire connaître les différents fonds d’archives publics et privés par le biais de la photographie, la collection a déjà publié plusieurs ouvrages. Elle nous offre son 21e livre et cette fois, en plus de dresser le portrait de la mode entre les années 1860 et 1980, elle nous présente également une vue d’ensemble de toute l’industrie de la beauté.

Rien n’est laissé au hasard. L’auteure évoque les thèmes de manière chronologique en commençant par l’époque où tout, ou presque, était fait maison. C’était les belles années des métiers à tisser. Les jeunes filles apprenaient la broderie dans les écoles ménagères et le savoir manuel se transmettait d’une génération à l’autre. Puis, l’industrialisation a fait son apparition et la production s’est mise à croître de manière impressionnante. On parlait dorénavant de l’industrie du vêtement.

L’auteure aborde ensuite des thèmes aussi diversifiés que les styles vestimentaires qui caractérisent le Québec entre 1860 et 1980. Elle nous décrit les grandes tendances depuis l’époque de la reine Victoria jusqu’aux années du retour à la terre et des revendications féministes. On découvre l’univers de la chaussure, du commerce au détail, des défilés de mode, des accessoires, de la mode pour enfants, de celle pour hommes également, de la coiffure, des sous-vêtements et finalement des maillots de bain. Bref, tous les aspects ou presque de l’industrie de la beauté sont exposés dans cet ouvrage magnifiquement illustré et rédigé dans un style fluide et accessible.

De la confection jusqu’à la vente, c’est avec un véritable plaisir que l’on comprend que la mode n’est pas seulement une question de frivolité, mais qu’il s’agit  plutôt d’une industrie gigantesque. Ce livre nous permet de suivre l’évolution de la mode de chez nous et la façon de la propager.

Pour tous les passionnés d’histoire ou de mode, ce livre est une véritable trouvaille, tout comme les autres volumes de cette collection. Une façon différente et imagée de découvrir de nombreux aspects du patrimoine québécois.

Johannie Cantin

Patrick McGilligan. Alfred Hitchcock : une vie d’ombres et de lumière. Lyon et Arles, Institut Lumière et Actes Sud, 2011, 1127 p.

r-5-4-120 Alfred Hitchcock (1899-1980) fait partie des cinq plus importants réalisateurs ayant œuvré à Hollywood; pourtant, tout comme Charlie Chaplin, Friedrich Wilhelm Murnau et Fritz Lang avant lui, il était né en Europe et a choisi les États-Unis pour y tourner certains des meilleurs films de l’histoire du cinéma. Il existait déjà plusieurs biographies sur Alfred Hitchcock, mais celle-ci mérite une attention particulière, car elle a été écrite par un universitaire rigoureux qui avait déjà fait paraître d’excellents ouvrages sur des cinéastes comme George Cukor et Fritz Lang. Mais c’est surtout pour ses pages détaillées sur le tournage du long métrage I Confess (La loi du silence) que les lecteurs de Cap-aux-Diamants voudront lire cette excellente biographie.

Patrick McGilligan explique qu’Alfred Hitchcock avait choisi la ville de Québec pour ses extérieurs parce qu’il y avait remarqué durant ses repérages une quantité impressionnante de prêtres qui marchaient dans les rues en soutane, ce qui donnait de la plausibilité à son scénario basé sur le secret de la confession dans la religion catholique. Si les intérieurs étaient tournés en studio, les extérieurs permettaient de reconnaître le traversier de Lévis, le quartier de la place Royale, la place d’Armes, le Château Frontenac et la terrasse Dufferin (p. 589). À l’été 1951, Hitchcock s’est rendu à Québec et à Montréal pour les repérages; le choix des acteurs locaux pour les rôles secondaires s’est fait en avril 1952; le tournage a eu lieu à Québec en août 1952 et le film est sorti au début de 1953 (p. 591). On rappelle que les intérieurs de l’église ont été filmés hors du Vieux-Québec, dans la paroisse de Saint-Zéphirin-de-Stadacona, non loin du Colisée de Québec (p. 595).

On apprend aussi qu’Hitchcock fut intéressé par une affaire criminelle ayant fait les manchettes dans les journaux de plusieurs pays : bien que Patrick McGilligan ne le mentionne pas, cette « tragédie de Sault-au-Cochon » et son procès retentissant à Québec (en 1950 et 1951) allaient beaucoup plus tard devenir la trame du roman Le cime d’Ovide Plouffe (1982) de Roger Lemelin, adapté au cinéma par Denys Arcand en 1984 (p. 597). Enfin, Patrick McGilligan reconfirme que la censure canadienne avait retranché trois minutes de la version de I Confess projetée au Canada, provoquant l’indignation d’Hitchcock. Les deux scènes abrégées pour sauver la morale étaient celles où Ruth déclarait son amour au père Logan et par ailleurs l’évocation d’une nuit d’amour que le futur prêtre avait vécu bien avant d’entrer dans les ordres (p. 603). Patrick McGilligan rappelle néanmoins que ce long métrage a été un succès commercial dès sa sortie, même si son réalisateur n’en était pas satisfait, car il avait dû céder à trop de pressions et avait accepté trop de changements et de compromis, notamment dans le choix des acteurs principaux, imposés par les producteurs de la Warner (p. 603).

Chaque film d’Hitchcock est ici analysé et mis en contexte avec précision, en incluant sa période britannique et même ses films muets. L’excellente traduction de Jean-Pierre Coursodon rend le texte fluide et sans lourdeur. Patrick McGilligan peut se vanter d’avoir écrit la biographie la plus substantielle et la plus complète sur Alfred Hitchcock, à placer aux côtés des célèbres entretiens que le maître du suspense avait accordés à François Truffaut durant toute une semaine, en 1962 (le livre Hitchcock-Truffaut paru en 1966, souvent réédité, mais aujourd’hui épuisé).

Yves Laberge

Sophie Imbeault, Denis Vaugeois et Laurent Veyssière (dir.). 1763. Le traité de Paris bouleverse l’Amérique. Québec, Les éditions du Septentrion, 456 p.

r-5-3-120 En 1763, le traité de Paris confirmait la prise de possession de la Nouvelle-France par la Grande-Bretagne. Le 250e anniversaire de cet événement majeur de l’histoire nord-américaine semble toutefois avoir été occulté par les commémorations entourant la guerre de 1812. 1763. Le traité de Paris bouleverse l’Amérique veut donc souligner cet épisode de l’histoire canadienne. Écrits à l’aide de diverses sources et utilisant une riche historiographie, les 24 textes (de 17 auteurs) de ce recueil montrent, dans l’ensemble, un très bel effort de vulgarisation tout en conservant une excellente rigueur. On y retrouve un bon nombre de chercheurs issu du milieu universitaire québécois (entre autres, Laurent Turcot, Éric Bédard et Alain Laberge), des chercheurs français (dont Didier Poton et Jean-Pierre Poussou), de plus jeunes historiens (Joseph Gagné) ainsi que des personnes œuvrant à l’extérieur du milieu universitaire (parmi eux, Raymonde Litalien, Denis Vaugeois et Marcel Fournier).

Divisé en trois grandes sections plus ou moins hermétiques, l’ouvrage explore de nombreuses problématiques entourant la guerre de la Conquête et le traité de Paris. Premièrement, un état de la Nouvelle-France avant la guerre est proposé. Dans un second temps, l’attention du lecteur est portée sur le traité de Paris proprement dit. La troisième partie invite quant à elle à revoir l’après-Conquête et les conséquences du traité. Au fils de ces trois grands axes de réflexion, s’enchaînent les différents textes aux contenus aussi intéressants que diversifiés. L’économie, le droit, les négociations et les spéculations entourant la signature du traité, les mouvements de population, les habitudes alimentaires, le régime seigneurial et les enjeux culturels comptent parmi les thèmes abordés dans ce livre. Ainsi, en revisitant ces nombreux sujets, 1763. Le traité de Paris bouleverse l’Amérique s’avère un incontournable pour quiconque s’intéresse à la fin de la Nouvelle-France, à la guerre de Conquête et aux conséquences du traité de Paris sur l’Amérique du Nord.

Michel Morissette

Fernand Dumont, Raisons communes. Montréal, Boréal (Coll. « Boréal compact », N° 80), 1997 [1995], 260 p. Réédité en format numérique en 2013.

(Collectif), Les Cahiers Fernand Dumont. Pour l’avenir de la mémoire, Sur les traces de Fernand Dumont. N° 1. Montréal, Fides, 2011, 220 p.

Fernand Dumont, Récit d’une émigration. Mémoires. Montréal, Boréal, 1997, 372 p.

r-5-2-120 Grand Prix du livre de Montréal en 1995, Raisons communes est paru initialement en 1995 et fut réédité en « Boréal compact » dès 1997. Depuis 2013, Raisons communes est désormais disponible en format numérique. À première vue, le titre semblera peut-être vague; pourtant, il parvient à résumer l’ensemble de ces onze essais rédigés à diverses époques et partant des « raisons communes susceptibles d’inspirer le projet d’une société démocratique », c’est-à-dire le Québec de la fin du XXe siècle qui est ici examiné (p. 15). On réévalue successivement les lendemains de la Révolution tranquille, la place minimisée du Québec dans le multiculturalisme canadien, l’idée de nation canadienne versus la nation québécoise (p. 41), les débats entourant le rapatriement de la Constitution de 1982, mais aussi les fondements de l’identité québécoise : notre langue, notre culture, notre système scolaire et notre État providence (p. 195). Apportant des arguments convaincants, Fernand Dumont ose même critiquer la Charte canadienne des droits de 1982 et le multiculturalisme à la canadienne dans une argumentation approfondie qui en cerne les « effets pervers » (p. 45). Les constats faits par Fernand Dumont nous éclairent dans des textes élaborés utilisant des formules efficaces parfois énoncées en quelques mots. Ainsi, pour diagnostiquer les mutations de la société québécoise durant les années 1960, il écrira : « l’État a amplement remplacé l’Église » (p. 228). Plus loin, il précisera que les bouleversements vécus par la société québécoise ont véritablement débuté en 1945, et non à partir de 1960 (p. 251). Ailleurs, pour définir la nation, Fernand Dumont soumet cette formule qui parvient à résumer efficacement l’identité nationale : « un devenir proprement historique, où ont joué des solidarités, le partage d’un héritage de culture, l’adhésion à des institutions dont on est fier, la confiance dans un certain destin collectif » (p. 91). D’autres essais traitent successivement de notre « identité problématique » (p. 79), de l’enseignement de l’histoire (p. 108), du « français, langue d’exil », particulièrement dans le domaine du savoir, et enfin de la place excessive de l’anglais dans les ouvrages de référence prescrits dans les universités (p. 139). Ailleurs, critiquant ce qu’il nomme les « incohérences de la culture scolaire », Fernand Dumont rappelle les disparités salariales et les « discriminations entre catégories d’enseignants » existant dans les universités; il est un des rares professeurs à avoir pris la défense des chargés de cours dont le statut demeure précaire : « la superposition d’un corps d’enseignants parallèles que constituent les chargés de cours introduit une autre dualité, cette fois dans les traitements et les plans de carrière, et qui tend à engendrer à côté des professeurs en titre une sorte de prolétariat injustifiable […] » (p. 163). Compte tenu de la diversité des sujets abordés et de la finesse de son analyse, Raisons communes reste un livre d’une étonnante actualité que l’on gagne à relire.

Les écrits de Fernand Dumont ont droit à une postérité bien méritée, comme le prouve l’avènement des Cahiers Fernand Dumont, publiés par Fides. Ce premier numéro des Cahiers Fernand Dumont porte le titre Sur les traces de Fernand Dumont et réunit onze textes courts et méconnus rédigés par Fernand Dumont (1927-1997) lui-même entre 1949 et 1996. Seuls les présentations individuelles des chapitres et les deux derniers articles (l’un sur l’absence de Fernand Dumont en France, l’autre transcrivant des souvenirs de l’ami sociologue Georges Balandier) complétant ce recueil n’ont pas été rédigés par Fernand Dumont (p. 173-220). Il nous reste néanmoins dans ce recueil plus d’une centaine de pages de la main de Fernand Dumont : pages non pas inédites, mais suffisamment obscures pour ne pas figurer dans l’édition de ses Œuvres complètes aux Presses de l’Université Laval. Tous les objets de recherche privilégiés par Fernand Dumont sont représentés ici : la culture, le Québec, les idéologies, son approche de la poésie (qui ne saurait être résumée sans en altérer la force), sa position de chrétien dans une société en voie de sécularisation, sa conception transdisciplinaire de la philosophie. Parmi les essais les plus actuels touchant l’identité québécoise, retenons entre autres « De quelques obstacles à la prise de conscience chez les Canadiens français », datant de 1958 (p. 41 et suivantes). Comparant les concepts de nation et de patrie, Fernand Dumont constate la difficulté de se réinventer une identité collective : « Il faut qu’on nous donne une autre histoire qui ne nous apprenne pas seulement que nos pères ont été vaincus en 1760 et n’ont plus fait ensuite que défendre leur langue; une histoire qui nous les montre réclamant les libertés politiques en 1775 et en 1837; une histoire qui ne masque plus la naissance de notre prolétariat à la fin du XIXe siècle par un chapitre sur les écoles séparées » (p. 50). Ce numéro initial des Cahiers Fernand Dumont conviendra d’abord aux lecteurs déjà familiers de l’œuvre de cet intellectuel comme il ne s’en fait plus.

Pour le lecteur non initié à l’univers de Fernand Dumont, nous pouvons recommander la lecture de son autobiographie intellectuelle, Récit d’une émigration (Boréal, 1997), qui présente le cheminement d’un homme issu d’un milieu ouvrier qui a progressivement « émigré » vers le monde intellectuel et l’univers des idées pour devenir dès les années 1960 le sociologue le plus éminent au pays. Dans cet ouvrage posthume, Fernand Dumont se raconte avec franchise et dans des mots simples, évoquant avec humilité ses choix de carrière et les étapes déterminantes de son parcours intellectuel depuis ses études au Petit Séminaire de Québec, reliant logiquement certains événements de son quotidien à des considérations plus philosophiques.

Yves Laberge

David Mendel. Le Séminaire de Québec, un patrimoine exceptionnel. Québec, Éditions Sylvain Harvey, 2013, 160 p. (Coll. « Guides Mendel »).

r-5-1-120 Le Séminaire de Québec célébrait son 350e anniversaire en 2013, l’un des rares ensembles de bâtiments à avoir survécu du Régime français jusqu’à aujourd’hui à quelques incendies près. Fondée par Mgr François de Laval, en 1663, cette institution d’enseignement a vécu les moments forts comme les instants dramatiques de la colonie. Dans cet ouvrage de vulgarisation, David Mendel relate l’histoire du Séminaire de manière fluide et intéressante, couvrant les périodes de sa fondation à l’ère contemporaine. Ce Guide Mendel, divisé en quatre grands chapitres (1. Sous le Régime français; 2. Le Séminaire de 1759 à 1959; 3. Les années 1960 jusqu’à nos jours; 4. Le complexe du séminaire en 3D – section créée exclusivement pour ce livre), nous en apprend davantage sur les terres acquises par le Séminaire, l’architecture de ses édifices et ses trésors cachés. Aussi est-il parsemé de capsules historiques qui raccordent à merveille le texte à de l’information historique supplémentaire. Ponctué de photographies inédites prises par Luc-Antoine Couturier et de documents anciens sélectionnés avec soin par Mendel, le guide offre tour à tour texte et références visuelles de sorte à dynamiser la lecture.

À la lumière de cet ouvrage rafraichissant, on constate également à quel point les prêtres qui ont animé les salles de classe étaient des professeurs passionnés. En effet, afin d’agrémenter leurs heures de classe, ces derniers faisaient des acquisitions d’instruments scientifiques, d’objets historiques, et même, dans un cas, d’une… momie! Tous ces objets furent rassemblés, exposés puis remis aux bons soins du Musée de l’Amérique francophone (Musée de la civilisation). D’ailleurs, son conservateur des collections beaux-arts, Vincent Giguère, a pu rédiger un court texte sur ces objets singuliers, à la fois œuvres et instruments didactiques, concluant ainsi agréablement l’ouvrage. En refermant la couverture de ce nouveau Guide Mendel, une seule envie nous prend : aller visiter le Séminaire de Québec!

Annick Tremblay

 

Places aux livres – #119 – automne 2014

119-r5-7119-r5-8119-r5-09 Yves Bergeron et Philippe Dubé (dirs). Mémoire de Mémoires. Étude de l’exposition inaugurale du Musée de la civilisation. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2009, 307 p.

Collectif, Tunisie : terre de rencontre. Québec, Musée de la civilisation, 1990, 64 p.

Collectif, Visite libre. Les 20 ans du Musée de la civilisation. Québec et Montréal, Musée de la civilisation et Fides, 2009, 211 p.

Depuis 1988, le Musée de la civilisation à Québec a contribué à réinventer la conception que se font plusieurs « non-initiés » de ce que devrait être une institution muséologique, comptant parmi ses amis et ses fidèles visiteurs plusieurs personnes qui, de leur propre aveu, ne vont jamais au musée. Lieu privilégié de mise en valeur du patrimoine, de partage, de questionnement et d’éducation, le Musée de la civilisation est par ailleurs un coéditeur de plusieurs livres qui prolongent les multiples expositions temporaires qui s’y tiennent en parallèle. Trois de ces publications seront présentés successivement.

Parmi les tout premiers exemples des publications du Musée de la civilisation, le catalogue Tunisie : terre de rencontre, édité en 1990, accompagnait une de ces expositions qui était centrée non pas sur un thème transversal, mais sur un cas éloquent présentant sous de multiples facettes un lieu de civilisation plus que millénaire. À partir d’une série de chapitres thématiques et de nombreuses reproductions d’œuvres choisies pour le public québécois, ce catalogue décrivait différentes époques grandioses de la société tunisienne depuis l’ère préhistorique, les Phéniciens, puis l’inclusion dans l’Empire romain, la conversion vers l’Islam, l’entrée dans la modernité, la présence européenne et la décolonisation. La description conçue par l’équipe du conservateur François Tremblay évitait les clichés et se centrait sur ce monde arabe qui fascine et fait rêver : ainsi, l’exposition recréait audacieusement l’atmosphère d’un souk à partir de son artisanat tandis qu’une autre zone évoquait le désert saharien et un oasis, tout en montrant l’évolution de l’architecture romaine puis islamique qui sont aussi propres à la Tunisie.

Autre exemple de la production éditoriale du Musée de la civilisation, l’ouvrage Visite libre : les 20 ans du Musée de la civilisation (coédité avec les éditions Fides) regroupait une vingtaine de retours momentanés sur des expositions emblématiques comme Souffrir pour être belle, lancée lors de son inauguration et figurant parmi les plus populaires auprès d’un large public. C’était l’occasion de mettre en valeur des objets de provenances très diverses ayant pour point commun la recherche de la beauté ou d’une certaine conformité avec des normes de beauté beaucoup plus liées à l’exigence des modes – par définition éphémères – qu’à une véritable quête esthétique (p. 29). On y voyait de magnifiques robes de bal d’autrefois, des corsets anciens, des affiches publicitaires promouvant des modèles féminins, mais également des objets provenant du quotidien ou du monde du travail comme ce fauteuil rouge vif ayant servi dans un salon de coiffure féminin du Cap-de-la-Madeleine et datant de 1940 (p. 29). Les artefacts n’étaient pas toujours choisis pour leur esthétique, mais souvent pour leur représentativité d’une époque, d’un usage ou d’un courant.

D’autres expositions étaient axées sur un thème évocateur : Territoires liait des réalités québécoises (l’hiver, la chasse, le fleuve Saint-Laurent) à des éléments imaginaires ou propres à la culture matérielle (p. 123). Par ailleurs, une exposition patrimoniale présentée au Centre d’interprétation de Place-Royale (devenu une partie intégrante du Musée de la civilisation) mettait en évidence des aspects mythiques de notre passé : Champlain retracé recréait sous forme de maquette la zone entourant le cap Diamant et la fameuse Abitation de Samuel de Champlain à l’époque de la Nouvelle-France, en 1635 (voir p. 200). Bénéficiant de beaucoup plus de ressources que toutes les autres institutions québécoises vouées à l’action muséographique, le Musée de la civilisation demeure le grand musée de notre histoire et du patrimoine québécois.

Témoin de seulement quelques étapes de ce riche passé, le livre Visite libre : les 20 ans du Musée de la civilisation était le fruit d’une synthèse impressionnante effectuée par l’excellente équipe de Francine Légaré et Marie-Charlotte De Koninck. Visuellement, ce collectif réussit à montrer en quelques chapitres toute l’originalité du Musée de la civilisation à travers le caractère ludique de ses expositions, ses approches multidisciplinaires, ses mises en scène souvent théâtrales axées sur la nouvelle muséologie et le récit effectué par des objets apparemment épars rassemblés autour d’un thème transversal servant de fil conducteur. En outre, une bibliographie collecte tous les livres publiés ou coédités par le Musée de la civilisation (p. 208-209).

Ouvrage savant et plus étoffé que ceux qui le précèdent, le collectif Mémoire de Mémoires : étude de l’exposition inaugurale du Musée de la civilisation propose un bilan de l’exposition la plus ambitieuse de la courte histoire du Musée de la civilisation : Mémoires, centrée sur la patrimoinisation et la construction de l’identité collective québécoise. Les textes respectifs des professeurs Yves Bergeron et Philippe Dubé permettent de mesurer les multiples innovations liées à ce que j’aurais pu nommer « le nouveau modèle québécois de la muséologie » qui est apparu à cette occasion, en dépit du scepticisme du gouvernement libéral provincial en place depuis 1985 et de l’incompréhension des médias : dès son ouverture en 1988, le Musée de la civilisation était condamné à réussir! (p. 5).

Plusieurs des instigateurs de ce projet ambitieux comme les historiens Jacques Mathieu et Jacques Lacoursière témoignent de leurs expériences et des secrets de cette indéniable réussite (p. 55 et suivantes). Les premiers épisodes relatés ici sont passionnants. Engagé dès l’étape de la conception et coauteur du scénario à l’origine de Mémoires, le professeur Raymond Montpetit refait l’historique de la présence et des représentations du Québec dans les expositions universelles ayant eu lieu dans le monde depuis 1851 dans un survol qui comprend ultimement l’Expo 67 (Terre des Hommes) de Montréal; sur ces bases, il explique ensuite la mise en récit de l’exposition Mémoires afin de parler avec une certaine distance des Québécois et de leur histoire (p. 25 et suivantes).

Plus loin, la directrice des collections, Andrée Gendreau, se remémore quelques règles d’or ayant permis le succès de cette entreprise de recherche, notamment cette consigne donnée par Gérard Grandmont et Henri Dorion : « éviter le copinage et s’assurer d’engager les chercheurs les plus compétents pour développer les problématiques inscrites à la programmation » (p. 66). Toute l’innovation inhérente à ce vaste projet est présentée dans le chapitre du concepteur Laurent Marquat qui résume ainsi cette aventure transitoire : « nous sommes passés du domaine du design d’exposition à celui de la muséographie et de la scénographie, ou exprimé autrement, de l’objet mis en vitrine à l’environnement théâtral » (p. 70). Au fil des chapitres, l’ensemble est toutefois inégal et s’essouffle dans la dernière moitié où certains passages semblent flous ou manquent d’approfondissement. Néanmoins, d’autres textes sont plus étoffés tout en restant clairs, comme cette synthèse passionnante de Lucie Daignault sur les bases théoriques et conceptuelles de l’exposition Mémoires auxquelles s’ajoutent les résultats de plusieurs enquêtes réalisées auprès des visiteurs par l’équipe du Musée de la civilisation (p. 177 et suivantes). On y apprend l’intérêt du grand public pour l’histoire du Québec et particulièrement pour tout ce qui touche la Nouvelle-France (p. 194 et suivantes).

Chacun à sa manière, ces trois livres montrent à la fois l’originalité du concept inhérent au Musée de la civilisation (un musée multidisciplinaire, pour tous publics) et confirment son influence indéniable dans la famille des musées, au Québec comme ailleurs.

Yves Laberge

Serge Bernier. Le Royal 22e Régiment. Québec, Les Éditions GID, 2013, 214 p.

119-r5-6 Afin de souligner en beauté le 100e anniversaire du Royal 22e Régiment, Serge Bernier nous propose de faire un survol de l’implication de ce bataillon depuis sa création, en 1914, jusqu’à aujourd’hui.

L’auteur montre que le Royal 22e Régiment a su se distinguer dans différents conflits mondiaux. Il retrace les grandes étapes de la création du bataillon, la chronologie des combats auxquels il a pris part et les différentes missions pour le maintien de la paix auxquelles il a participé. Il nous présente également la formation et l’entraînement rigoureux des soldats.

Ayant œuvré dans le milieu militaire une grande partie de sa vie, Serge Bernier pose un regard très humain sur le sujet. De cette façon, le lecteur peut se laisser emporter par le récit sans pour autant avoir l’impression de revivre toutes les atrocités de la guerre. Il n’est pas toujours facile d’écrire sur des sujets aussi importants que les conflits armés.

Le livre dépeint une réalité extrêmement dure, mais le ton utilisé est toujours teinté d’une admiration sentie pour ces hommes et ces femmes qui ont parfois payé de leur propre vie le retour à la stabilité. L’ouvrage de Serge Bernier se veut donc un vibrant hommage au Royal 22e Régiment. Parions que ce livre saura rehausser encore un peu plus l’esprit de solidarité, de compassion et de sacrifice qui émane de ce bataillon depuis déjà 100 ans.

Le  Royal 22e Régiment n’a pas fini de faire parler de lui à cause de ses implications, de ses déploiements de soldats, de ses efforts, de ses réussites, mais aussi, inévitablement, à cause de ses pertes en vies humaines. Parce que l’homme est ainsi fait qu’il n’a toujours pas compris que la guerre ne fait que des perdants…

Johannie Cantin

Marc Vallières. Portneuf. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2012, 198 p. (Coll. « Les régions du Québec… histoire en bref »).

119-r5-5 La désignation de la région de Portneuf remonterait au premier établissement dans une seigneurie concédée à Jacques Leneuf de la Poterie. La seconde syllabe a été ajoutée pour former le nom de la seigneurie, de la rivière, de la paroisse, etc. et à partir de 1830, du comté provincial et fédéral et puis de la municipalité régionale de comté (MRC). L’opuscule de Marc Vallières tire son origine de la synthèse en trois tomes de l’Histoire de Québec et de sa région où l’auteur a puisé l’essentiel des informations. Vallières remonte à l’époque glacière, évoque les vestiges de la période paléo-indienne, etc. Il développe l’époque seigneuriale sous le Régime français et donne la liste des fiefs, des seigneuries et précise que plutôt que le « territoire seigneurial, ce sera celui de la paroisse qui se hissera au cœur de la vie sociale et culturelle des localités de Portneuf. (p. 35). » La croissance démographique que connaît Portneuf crée des surplus de population qui doivent se déplacer dans les rangs arrière des seigneuries, ce qui contribue à la formation de nouvelles paroisses comme celle de Sainte-Catherine, en 1824.

Le nombre et le tonnage des navires construits dans Portneuf fait l’objet d’un tableau qui permet de découvrir la dynamique activité de construction navale au XIXe siècle, particulièrement à Grondines et Deschambault. La période de baisse d’activité dans ce secteur voit aussi l’essor des exploitations agricoles, et celle du monde rural en général avec ses activités forestières, ses institutions paroissiales, municipales et scolaires et ses villages encore embryonnaires (p. 70). À la fin du XIXe siècle, plusieurs municipalités de la région de Portneuf connaissent une baisse de population, notamment Saint-Joseph-de-Deschambault, Cap-Santé et Sainte-Catherine-de-Portneuf, mais de manière générale, la population croît de 25 % en 40 ans, de 1871 à 1911, ce qui s’explique par une augmentation des exploitations agricoles dans les nouvelles parties de Portneuf. Portneuf est aussi témoin, dans les années 1870, de la construction d’un réseau ferroviaire qui a pour objectif de relier la région de Québec au lac Saint-Jean.

Les lacs situés aux limites des Laurentides vont jouir d’une activité touristique intense liée aux sports, en été comme en hiver. La crise économique entraîne la fermeture de concessions forestières. L’auteur aborde avec aisance les multiples facettes de la région comme les services éducatifs, les services médicaux et sociaux, le développement du complexe autoroutier, entre 1962 et 1976.

À compter de l’entrée en vigueur de la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme en 1979, et jusqu’en 1981, des consultations de la population et des municipalités permettent d’établir la reconfiguration des territoires des MRC. C’est à cette époque que Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, Fossambault-sur-le-Lac et Lac-Saint-Joseph choisissent de se rattacher à la MRC de La Jacques-Cartier plutôt qu’à celle de Portneuf. L’auteur termine son opuscule publié dans la collection « Les régions du Québec… histoire en bref » par des repères chronologiques qui remontent à l’époque paléo-indienne. Orné de tableaux, de photos, de cartes, ce petit ouvrage tient bien en main et constitue une façon agréable de s’initier à l’histoire régionale.

Jean-Nicolas De Surmont

 

119-r5-4 Musée des religions du monde. L’œil bleu : l’œuvre de sœur Jeanne Vanasse, rétrospective 1956-2013. Québec, Les éditions GID, 2013, 187 p.

Dès le premier coup d’œil, on remarque la qualité graphique unique de cet ouvrage. Puis, l’œuvre d’avant-garde de sœur Jeanne Vanasse surprend par sa transparence et sa lumière.

La recherche picturale et les productions de sœur Jeanne s’échelonnent sur plus de 50 années. Au cœur de sa création, une démarche de contemplation et un goût du risque qui remet en question les acquis s’appuyant sur ses succès. Elle choisit d’expérimenter sans s’encombrer des modes et des demandes du marché de l’art. Elle favorise l’approfondissement du monde mystérieux de la beauté. Son œuvre suscite plus de questions que de réponses, mais, assurément, une grande douceur en émerge.

Une part du livre est réservée à sa biographie. Ses études à l’École des beaux-arts de Québec, pendant qu’elle portait déjà le voile et habitait en communauté religieuse, et sa participation à la réforme du système d’éducation en font un être d’exception. Elle devient la première professeure du Département des arts plastiques au nouveau cégep de Trois-Rivières. Par la suite, elle occupera le poste de directrice pendant de nombreuses années. En tant que professeure, elle agit comme passeur auprès des étudiants et des étudiantes. L’art lui apparaissant être le parent pauvre de l’éducation, tout lui semble à faire. On peut parler d’une pionnière en son domaine.

Le livre L’œil bleu remplit sa mission de diffusion et rend accessible  la compréhension du travail de sœur Jeanne Vanasse. Son œuvre suscite la curiosité et la démarche qui en est à l’origine peut servir de modèle et d’inspiration à nombre d’artistes.

Diane Gaudreault

Michel Jean. Le vent en parle encore. Montréal, Éditions Libre Expression, 2013, 240 p.

119-r5-2 Michel Jean, bien connu pour sa carrière de journaliste télé, est également un auteur au talent confirmé. Le vent en parle encore est déjà son quatrième roman. Cette œuvre de fiction lève le voile sur une situation vécue par environ 150 000 jeunes Amérindiens, âgés de six à seize ans, au Québec, entre les années 1820 et 1980.

Durant cette période, des milliers d’enfants de diverses communautés autochtones furent envoyés, bien souvent de force, dans des pensionnats éloignés où on les a contraints à apprendre une autre langue et à vivre selon des coutumes qui leur étaient totalement étrangères, et ce, dans des conditions misérables.

L’histoire se déroule dans l’un de ces établissements, le pensionnat catholique de Fort George, dans le nord du Québec, entre 1936 et 1952. À travers les yeux de trois enfants, l’auteur décrit la vie dans ce collège où sont allés plusieurs membres de sa famille. Marie, Virginie et Thomas vivront différemment ces grands bouleversements, mais leur existence sera marquée à tout jamais.

Les sévices que les pensionnaires ont subis au quotidien sont décrits sans ménagement, mais tout en finesse. Michel Jean nous fait passer par une multitude d’émotions et sait capter notre attention du début à la fin du récit. Bien que l’œuvre soit fictive, le lecteur n’a aucune peine à imaginer la dure réalité de ces jeunes pendant leur séjour dans ces pensionnats tant les descriptions des évènements sont réalistes. Au-delà du roman de fiction, cet ouvrage a un devoir de mémoire. Il est important de savoir que de telles pratiques ont existé au Québec durant toutes ces années.

Même si le gouvernement travaille à réparer les blessures du passé et que des excuses publiques ont été faites par le premier ministre du Canada, en 2008, il n’en demeure pas moins que ces tristes évènements ont aggravé les problèmes sociaux qui sont présents dans plusieurs communautés autochtones encore aujourd’hui.

Michel Jean a mis son talent journalistique au service de la communauté, mais cette fois d’une manière complètement différente afin de révéler une réalité encore ignorée par plusieurs.

Johannie Cantin

Alain Beaulieu, Stéphanie Béreau et Jean Tanguay. Les Wendats du Québec : économie, territoire et identité, 1650-1930. Québec, Les Éditions GID, 2013, 240 p.

119-r5-1  Bien qu’ils aient choisi de traiter d’un thème étroitement associé aux revendications des Autochtones – le territoire –, les auteurs expliquent dès l’introduction que leur ouvrage « entend se situer en dehors de la tendance de plus en plus manifeste dans l’écriture de l’histoire des Wendats à ramener la plupart des enjeux à des préoccupations d’ordre juridique ». Évacuée, donc, toute tentative d’interpréter le controversé traité de Murray de 1760. Et évacuée, du même coup, la tentation de définir les contours du territoire sur lequel les Wendats pourraient aujourd’hui prétendre à des droits.

La perspective adoptée par les auteurs, tous trois spécialistes en histoire autochtone, est plutôt celle de l’étude des transformations globales de l’économie et du rapport au territoire des Wendats, entre leur installation dans la région de Québec, en 1650, et les premières décennies du XXe siècle. Une économie de subsistance basée sur l’agriculture, la chasse, la pêche, le commerce et l’artisanat, autant de facettes de l’indianité wendate qui connaîtront une évolution marquée au fur et à mesure de leur intégration au monde colonial.

À travers six chapitres denses et documentés, le lecteur suit le parcours de la communauté, à l’origine installée sur les bords de la baie Georgienne. La sédentarisation définitive des Wendats à proximité de Québec, dans un cadre seigneurial limitant les déplacements périodiques du village, entraîne inévitablement le déclin de l’agriculture. La chasse, élément identitaire fort au XIXe siècle, subit elle aussi le même sort face au mouvement de colonisation et à la dépossession territoriale qu’il entraîne. Tous ces changements amènent les Wendats à réorienter leur économie vers le commerce, notamment, ainsi que vers l’artisanat. Les passages traitant des « curiosités indiennes » sont d’ailleurs particulièrement captivants, tout comme ceux décrivant le partage des territoires de chasse entre les Autochtones « domiciliés » de la vallée du Saint-Laurent.

Au terme de cette évolution, vers 1930, l’économie wendate a perdu tout lien avec la culture traditionnelle. C’est désormais le travail salarié, à l’extérieur de la réserve, qui devient l’occupation principale de la majorité. Ce qui ne veut pas dire perte de l’indianité. Au contraire, les auteurs voient là un trait culturel fondamental des Wendats : leur capacité à s’intégrer à une société issue de la colonisation, sans pour autant renoncer à leur identité.

Cette recherche fouillée et passionnante, rédigée dans un style accessible, est particulièrement bien servie par la superbe édition proposée par les Éditions GID. L’ouvrage de plus de 300 pages contient une iconographie riche et variée (plus d’une centaine d’illustrations), où la très grande majorité des reproductions sont en couleurs. On y retrouve notamment de nombreuses toiles, dont les incontournables de Cornelius Krieghoff, ainsi que plusieurs magnifiques photographies du début du XXe siècle tirées du Fonds Marius Barbeau. Des représentations de Wendats à diverses époques côtoient des vues du village de Lorette (aujourd’hui Wendake) ou des scènes de chasse, des images de faune, de costumes et d’objets d’artisanat. Quelques cartes, encadrés et tableaux complètent et appuient le propos. Une mention particulière également pour le graphisme, impeccable.

Un ouvrage de grande qualité, en somme, et ce, à tout point de vue.

Jean-Philippe Jobin

 

Places aux livres – #118 – été 2014

Marc Simard. Histoire du mouvement étudiant 1956-2013. Des trois braves aux carrés rouges. Québec, Les Presses de l’université Laval, 2013, 313 p.

118-r5.2 Les étudiants québécois connaissent bien l’engouement que suscitent auprès des milieux associatifs estudiantins la question des frais de scolarité et le régime des prêts et bourses. L’auteur, Marc Simard, est professeur au Cégep Garneau là où je participais moi-même lors de mes études collégiales, en novembre 1987, à un numéro spécial du journal La crise consacré à la réforme des prêts et bourses.

C’est dans la foulée de la médiatisation des événements du printemps 2012, dit printemps érable, que Marc Simard, déjà auteur d’un ouvrage coécrit avec l’ancien sous-ministre de l’éducation Arthur Tremblay, a estimé que le mouvement étudiant méritait qu’on en dresse un tableau historique (depuis les années 1950), permettant de connaître ses origines, son cheminement, ses continuités et ses ruptures, ses thématiques, ses modes d’organisation et d’action, ses affiliations idéologiques, ses structures et le contexte historique et géopolitique entourant et influençant ses moments-clés. Le tout est assorti de tableaux, de graphiques, d’annexes, et de documents originaux. Simard dilue son propos dans des considérations géopolitiques qui nous semblent parfois sortir du cadre d’étude qu’il s’est fixé bien que la réflexion et l’analyse soient d’une qualité indéniable. L’auteur rappelle avec pertinence que l’enjeu du combat étudiant est étroitement centré sur des questions monétaires. Celle de l’abolition ou du gel des droits de scolarité revient en 1958, 1968, 1974, 1978, 1986, 1990, 1996 et 2012. L’auteur passe en revue les différentes associations étudiantes comme l’UGEQ, puis l’ANEQ, crée en 1975, la restructuration du mouvement étudiant au début des années 1970, l’importante hausse des droits de scolarité universitaires de 1990 à 1992. Une partie non négligeable de l’ouvrage est évidemment consacrée au printemps anarchiste d’avril 2012 et l’auteur présente dans ce cadre (le chapitre 7) un tableau avec des arguments en faveur et en défaveur de la hausse des droits. Le chapitre 8 est intitulé « Le mirage de la gratuité » et démystifie les revendications estudiantines valorisant le gel et la gratuité des droits de scolarité. Une médiagraphie et cinq annexes complètent l’ouvrage. Au-delà d’un survol de l’histoire du mouvement étudiant au Québec et d’une synthèse des revendications des étudiant(e)s au fil des décennies, cet essai est sans nul doute l’une des premières analyses du printemps érable publiée sous forme de livre, conférant à cette série d’événements, qui a eu un retentissement international, l’importance qu’il faut lui accorder.

Jean-Nicolas De Surmont

 

Places aux livres – #117 – printemps 2014

117-r6.9 Jacqueline Cardinal, Laurent Lapierre. Luc Beauregard, biographie. Québec, Presses de l’Université du Québec, 2012, 360 p.

Membres de la Chaire de leadership Pierre-Péladeau à HEC Montréal, les auteurs consacrent une partie de leurs activités à la rédaction de biographies (on leur doit aussi celle de Philippe de Gaspé Beaubien parue chez Logiques en 2006, une autre sur Pierre Jeanniot en 2009). Celle-ci est consacrée à Luc Beauregard, un des leaders québécois et canadiens en matière de relations publiques. Journaliste à La Presse avant de devenir attaché de presse du ministre Jean-Guy Cardinal, il s’installe à Montréal pour fonder, en octobre 1970, la compagnie Beauregard, Landry et Nantel. En 1976, il crée le cabinet de relations publiques National qui devient le plus important au Canada. L’ouvrage retrace le parcours de Luc Beauregard depuis sa tendre enfance, mentionnant au passage l’existence de la fratrie, des parents et des premiers collaborateurs comme Gérard Pelletier. Fin 1969, il est ensuite recruté par Pierre Lapointe de l’équipe de Pierre Laporte dans la campagne à la chefferie du Parti libéral. Deux jours après l’enlèvement de Laporte, il crée la société Beauregard, Landry et Nantel, formée d’un policier, d’un ancien militaire (Roger Nantel) et de Luc Beauregard. Ce cabinet propose une approche combinée des expertises associées aux relations publiques. Beauregard prend aussi la direction du journal Montréal-Matin, en 1973. De chapitre en chapitre, les deux auteurs font le relevé des circonstances d’embauche, de démission, de succès ou de défaite du dynamique Luc Beauregard en évoquant aussi des passages de sa vie privée comme son divorce. À la direction du journal Montréal-Matin, il a l’occasion de côtoyer Paul Desmarais et le négociateur syndical Brian Mulroney. Pendant vingt ans, il agit comme conseiller de Roger D. Landry qui assume la direction de La Presse à partir de 1978. À l’inverse, lorsque Beauregard fonde Luc Beauregard et associés, Roger D. Landry, qui était toujours chez ITT Rayonier comme vice-président, lui donnera ses premiers mandats qui l’occupent presque à temps plein. Une partie importante de l’ouvrage est ensuite consacrée à la compagnie National qui se développe sur le territoire canadien. S’ajoute à cela Relations publiques sans frontières (Res Publica), une organisation non gouvernementale fondée par Luc Beauregard, en 2006. Les auteurs passent aussi en revue quelques postes et fonctions administratives de Beauregard dont celui de président du conseil de l’AMARC et celui de membre du conseil d’administration de Molson, alors qu’Andrew Molson joint National à titre de conseiller en 1997 et à titre de président du conseil de Res Publica à partir de janvier 2012.

L’ouvrage est composé d’une préface, de 22 chapitres, d’un épilogue qui contient des discours de Luc Beauregard, d’une postface de Beauregard lui-même, d’une présentation des auteurs et d’un index.

Jean-Nicolas De Surmont

 

Places aux livres – #116 – hiver 2013

Suzanne Marchand. Partir pour la famille. Fécondité, grossesse et accouchement au Québec, 1900-1950. Québec, Les éditions du Septentrion, 2012, 266 p.

r-6-9-IMG À une certaine époque, l’expression « partir pour la famille » était, pour celle qui le vivait, lourde de sens et de conséquences. En effet, dans une société qui valorisait les familles nombreuses, cela signifiait qu’il ne saurait être question de se limiter à n’avoir qu’un seul enfant, mais qu’il fallait plutôt s’efforcer d’en avoir plusieurs afin d’assurer la lignée et de prouver, par le fait même, à quel point on était de bons chrétiens.

Suzanne Marchand nous fait replonger dans cet univers particulier situé entre les années 1900 et 1950 où le quotidien des femmes était, la plupart du temps, dicté par les grossesses.

Grâce à sa recherche impressionnante et aux nombreux témoignages recueillis un peu partout au Québec, l’auteure dresse un portrait vraiment complet de la situation. Elle fait également le parallèle avec la situation et les mœurs européennes qui, à bien des égards, ressemblaient aux nôtres. Fait intéressant, elle nous livre aussi le point de vue de certains hommes sur la question de la famille.

L’auteure réussit, toujours avec un très grand respect, à nous présenter la réalité des familles et à montrer la pression dont elles étaient souvent victimes de la part des autorités religieuses et de leur entourage immédiat. Qu’il s’agisse de la pression exercée sur les femmes, puisque leur rôle premier était bien sûr de donner la vie, mais également de celle que subissent les hommes qui risquaient de faire remettre en doute leur virilité s’ils n’avaient pas une descendance nombreuse.

L’auteur nous présente, outre le portrait de la famille typique, les différents aspects liés à la maternité et à la vie familiale du début du XXe siècle. On y aborde des sujets tels que l’accouchement, l’avortement, le contrôle des naissances, l’adoption, la stérilité, les craintes liées à l’enfant à naître et la mortalité infantile et maternelle.

Pour ceux et celles qui se passionnent pour l’histoire de la famille autant que moi, ce livre est un véritable petit bijou. Rédigé dans un style simple, sans fioriture et abondamment imagé, on le dévore littéralement. C’est avec un immense plaisir qu’on découvre comment les gens vivaient le fait de « partir pour la famille » à une époque qui paraît bien lointaine et qui pourtant n’est pas si éloignée de la nôtre…

Johanne Cantin

Rose-Line Brasset. À la mode de chez nous. 1860-1980. Québec, Les Publications du Québec (Coll. « Aux limites de la mémoire »), 2013, 206 p.

r-6-10-IMG Notre revue avait déjà louangé certains livres de la collection « Aux limites de la mémoire » (voir notre commentaire dans Cap-aux-Diamants, n° 70, 2002, p. 51), et cette nouvelle parution reconfirme la qualité de cette série comprenant une vingtaine d’ouvrages, tous axés sur les photographies anciennes et montrant la vie quotidienne au Québec. « La mode, c’est ce qui se démode », déclarait autrefois Jean Cocteau; mais la plupart de ces images de la mode d’autrefois ne sembleront ni « démodées » ni ridicules, mais au contraire classiques ou encore étroitement liées à une époque précise comme ces jupes à crinoline ne laissant rien paraître de l’époque victorienne (p. 38), ces chapeaux en cloche des années 1920 (durant les années folles), ou encore la minijupe des années 1960 et la mode unisexe des années 1970 (p. 63 et 173).

Comme les précédents, ce livre est d’une grande richesse iconographique avec plus de 180 photographies reproduites en format d’une pleine page. Ainsi, on peut y voir des métiers anciens liés à la fabrication domestique des vêtements (le filage, le tissage), la machine à coudre (inévitablement de marque Singer) que l’on trouvait dans presque chaque logis, mais aussi l’intérieur des grandes usines de textile comme la Dominion Corset de la Basse-Ville de Québec et sa salle de corsetières à la fin du XIXe siècle (p. 15), sans oublier les innombrables couturières et ces quelques dessinatrices de mode dans divers ateliers spécialisés de Montréal et Québec (p. 30). Autre moment mémorable, l’arrivée du pantalon pour dames durant les années 1930 choque ou ébranle les distinctions traditionnelles entre les genres; car auparavant, ce vêtement était exclusivement réservé aux messieurs ou à la pratique de certains sports féminins (p. 52). D’ailleurs, une autre photographie datée de 1932 montre quatre joueuses de tennis portant des robes allant jusqu’aux chevilles (p. 73). Les photographies du XIXe siècle sont les plus touchantes, car celles-ci témoignent d’une époque révolue où les Québécois achetaient des souliers et des vêtements manufacturés non pas en Chine, mais dans leur quartier. On peut découvrir une fabrique de chaussures comme la défunte Adam Shoe Company, qui était sise rue Saint-Vallier Est à Québec, dans le quartier Saint-Roch (p. 17).

La mode masculine n’est pas pour autant délaissée : on comparera plusieurs exemples de messieurs portant le canotier, les moustaches et les chemises blanches aux différents types de col (p. 125). Une autre image montre des hommes d’il y a un siècle portant fièrement des bottines cirées (p. 70). Même les coiffures du début du XXe siècle correspondent précisément aux canons de la beauté : la coupe à la garçonne pour ces dames et la raie au milieu pour les hommes désormais sans favoris (p. 170-171). Et toute la dernière section lève le voile sur les dessous féminins, les pyjamas et les maillots d’une pièce pour ces messieurs.

Le principal intérêt de cet album est d’offrir à un large public de multiples facettes de la mode telle qu’elle se manifestait au Québec, faisant contrepartie à tant d’images similaires provenant de la France ou des États-Unis. Certains clichés débordent même des limites du Québec et proviennent des collections du Guelph Museums (Guelph Museums ou Guelph Civic Museum?) (p. 43). En axant cet ouvrage sur la mode, ce qui inclut les portraits réalisés en studio, les défilés, etc., on découvre par le fait même une réflexion sur la manière dont se faisait la photographie au Québec au fil du temps : ses cadrages, ses angles de prises de vues, ses éclairages, les poses des modèles, leurs regards, le choix du décor en fond d’image. On aurait toutefois préféré un ordonnancement strictement chronologique au lieu du regroupement thématique des images choisies car ici, une image du XIXe siècle peut succéder à une photographie datant des années 1940 (p. 122-123). De plus, certaines photographies n’identifient pas les personnes que l’on y voit. Par exemple, le magnifique modèle sur la page couverture et en p. 62 (est-ce Élizabeth Lesieur?) ou encore l’animatrice Suzanne Lapointe (p. 183) ne sont pas nommées dans le texte accompagnant leurs photographies respectives. Cependant, la qualité de la recherche faite par Rose-Line Brasset reste remarquable; ainsi, elle a même su trouver un rare exemple de bottines à boutons sur une photographie datée de 1902 (p. 69). En somme, le livre À la mode de chez nous illustre brillamment et pour une rare fois un pan important de l’évolution de la mode au Québec.

Yves Laberge

Brunel, Suzel, et Sylvie Lacroix. Empreintes et mémoire : les arrondissements historiques de Sillery, Beauport et Charlesbourg. Québec, Les Publications du Québec, Ville de Québec et Commission des biens culturels du Québec, 2010, 275 p.

Layout 2 Nous avions déjà louangé dans un long compte rendu l’ouvrage précédent de Suzel Brunel et Sylvie Lacroix (Empreintes et mémoire : l’arrondissement historique du Vieux-Québec) en ces termes : « le plus important ouvrage parmi ceux que nous ayons reçus à l’occasion des célébrations du 400e anniversaire de la fondation de Québec » (Cap-aux-Diamants, n° 101, avril 2010, p. 46). Le présent ouvrage, qui le prolonge judicieusement, porte cette fois sur trois anciennes municipalités dont les origines remontent au Régime français : Sillery, Beauport et Charlesbourg, désormais fusionnées dans la grande ville de Québec depuis 2002. L’approche des auteures demeure la même et leur étude se concentre sur la valeur patrimoniale des lieux et des édifices, plutôt que sur leur beauté ou leur restauration.

Suzel Brunel et Sylvie Lacroix ont subdivisé leur livre en trois parties distinctes, abordant successivement chaque municipalité selon un schéma similaire : son histoire, son cadre urbain, ses paysages, son patrimoine et les résultats de fouilles archéologiques. Ainsi, Sillery regorge de bâtiments conventuels, de domaines et de parcs (p. 64); cette municipalité tire son nom d’un généreux donateur français, le chevalier Noël Brulart de Sillery, dont le texte n’indique cependant pas les années de naissance et de décès (p. 9).

Les pages sur les origines de Beauport sont intéressantes, mais souffrent cependant du manque de précision quant aux sources consultées, notamment à propos de l’invasion américaine de 1775 et de 1776; il aurait fallu ajouter plusieurs notes en bas de page (p. 103). En revanche, les nombreuses photographies des maisons ancestrales de l’avenue Royale mettent en valeur le passé de ce site méconnu. Les sites naturels ne sont pas pour autant négligés; on découvre, par exemple, une image des vestiges de l’ancien barrage du moulin Brown (p. 111 et 123). Les cartes sont également très utiles pour comprendre la subdivision originelle de la seigneurie de Beauport en 1663 (p. 98) et la proximité des différents secteurs de Beauport : Giffard, Beauport, Fargy, Villeneuve, Courville (p. 94).

La dernière section consacrée à Charlesbourg réussit à mettre en évidence le caractère unique de ce lieu : son organisation en étoile décrétée dès 1663 par le roi Louis XIV, « selon un découpage radial très ingénieux » (p. 189). L’actuelle église de Saint-Charles-Borromée est de style néoclassique et date de 1828; elle a été conçue d’après des plans de Thomas Baillairgé (p. 194). Son Moulin des Jésuites date du Régime français (vers 1740) (p. 194).

En maints endroits, l’ouvrage regorge de données intéressantes et insoupçonnées, par exemple sur les différents métiers pratiqués à Charlesbourg en 1871 : charron, forgeron, cordonnier, boulanger, sellier, chaufournier, journalier et de nombreux cultivateurs (p. 195). Toutefois, l’étude se concentre sur la partie la plus ancienne du village de Charlesbourg établie autour du Trait-Carré, et néglige de ce fait d’autres secteurs et lieux-dits pourtant très riches comme le carré De Tracy, Château-Bigot, Orsainville et Notre-Dame-des-Laurentides (autour du lac Clément).

L’iconographie de ce livre est un véritable ravissement, car on peut admirer des vues aériennes prises par le photographe Pierre Lahoud de plusieurs édifices religieux auxquels l’accès reste limité, comme le Montmartre canadien du chemin Saint-Louis (p. 21). Le principal défaut de ce livre réside dans le format souvent trop restreint des photographies montrant un vaste domaine (p. 28-33).

Encore plus que leur ouvrage précédent, Empreintes et mémoire : les arrondissements historiques de Sillery, Beauport et Charlesbourg sera une révélation même pour les résidants de la région de Québec qui découvriront ainsi les richesses cachées de ces anciennes villes désormais intégrées à la capitale nationale. Nous attendons maintenant avec intérêt et curiosité le prochain livre de l’équipe de Suzel Brunel et Sylvie Lacroix.

Yves Laberge

Jacques Mathieu et Sophie Imbeault. La guerre des Canadiens 1756-1763, Québec, Les éditions du Septentrion, 2013, 279 p.

r-6-7-IMG Pourquoi La guerre des Canadiens 1756-1763 (Septentrion, 2013)?

Jacques Mathieu et Sophie Imbeault veulent faire connaître la contribution importante des militaires canadiens, en particulier celle des miliciens, dans les affrontements qui ont opposé en Nouvelle-France les deux métropoles, Paris et Londres, en 1759-1760. Des listes et des répertoires existent déjà, tel l’ouvrage de Jean-Yves Bronze sur Les morts de la guerre de Sept Ans au cimetière de l’Hôpital-Général de Québec (Les Presses de l’Université Laval, 2001). Aussi importantes que soient ces contributions, elles laissaient le champ libre à de nouvelles découvertes, notamment en ce qui a trait aux soldats décédés sur les champs de bataille et inhumés dans des fosses communes.

Dans cette publication, les coauteurs entendent combler le vide au sujet de ceux dont la contribution est demeurée inconnue, mais qui n’en ont pas moins participé activement à la défense de la Nouvelle-France : nom, situation familiale, épouse, enfants, père, mère, frère et sœur. Pour mettre en lumière ces acteurs et leur apport, ils ont fait appel aux outils de recherche et aux sources suivantes : Dictionnaire généalogique Tanguay, base de données du Programme de recherche en démographie historique de l’Université de Montréal, registres de baptême, de mariage et de sépulture, registres de décès de l’Hôpital-Général de Québec, correspondances et papiers de famille dans le cas des nobles, ouvrage de Jean-Yves Bronze mentionné ci-dessus. Ces sources de première et de seconde main ont été utilisées en portant une attention particulière à la mention de militaires, par exemple lorsqu’il s’agit d’un acte de baptême, de sépulture ou de remariage d’une veuve identifiée par le nom du conjoint décédé.

L’ouvrage comprend sept chapitres, précédés d’une mise en contexte et suivis, en conclusion, d’une évaluation des retombées de cette recherche pour la mémoire collective. Précédé, en guise d’introduction, d’un survol historiographique et d’un tableau d’ensemble sur les miliciens de la colonie, le chapitre premier décrit les misères vécues par la population tout en soulignant les embûches qui guettent le chercheur s’aventurant dans les registres de baptême, de mariage et de sépulture des années 1759-1760 : inscriptions d’actes dans une paroisse concernant des habitants d’autres paroisses, témoignant ainsi des déplacements de population d’agglomérations en bordure du fleuve vers celles de l’intérieur des terres; des actes inscrits plusieurs jours après l’événement; des actes de sépulture commune, qui révèlent l’arrêt temporaire des services religieux; des actes de sépulture préparés à la suite d’exhumation d’un terrain profane et de réinhumation dans le cimetière paroissial, suggérant la fuite de paroissiens dans les forêts avoisinantes pour échapper aux destructions de l’armée britannique.

Les six chapitres suivants apportent une contribution à la connaissance de militaires dont les chercheurs ne soupçonnaient pas l’existence jusqu’à maintenant : militaires canadiens et militaires français ayant épousé des Canadiennes et qui ont été inhumés sur le champ de bataille (chap. 2 et 4), miliciens inhumés au cimetière de l’Hôpital-Général de Québec (chap. 3). On retrouve également des bien nantis, des pauvres et des prisonniers de guerre qui ont fait des allers-retours de part et d’autre de l’Atlantique (chap. 5 et 6) et des veuves acadiennes réfugiées à Québec, dont l’époux et les enfants ont pu échapper à la déportation, mais non à une épidémie de petite vérole sévissant à Québec en 1757-1758 (chap. 7). Un index onomastique de plus de 875 noms, placé en fin d’ouvrage, laisse entrevoir au premier coup d’œil le grand nombre et l’intérêt des portraits familiaux des militaires disséminés à travers la publication.

L’ouvrage de Jacques Mathieu et de Sophie Imbeault constitue un compagnon indispensable pour l’historien et le généalogiste. L’historien y trouvera des informations sur les misères vécues par les civils et les principaux événements qui ont mené à la capitulation de la Nouvelle-France en septembre 1760 : le siège de Québec par l’armée britannique à compter du 27 juin 1759, les bombardements de la ville et les dévastations en aval et en amont sur la rive sud et la rive nord, la bataille des plaines d’Abraham du 13 septembre 1759 et celle de Sainte-Foy du 28 avril 1760. Les coauteurs rappellent également l’intérêt des journaux des officiers militaires dont le texte ou des extraits ont été publiés, en particulier l’ouvrage de Jacques Lacoursière et d’Hélène Quimper intitulée Québec, ville assiégée, 1759-1760. D’après les acteurs et les témoins (Septentrion, 2009). Pour le généalogiste, c’est une porte ouverte sur les difficultés qu’il rencontrera lorsque la lignée qu’il reconstitue traverse la période de la guerre de la Conquête, mais peut-être aussi sur une découverte inattendue. Enfin, Jacques Mathieu et Sophie Imbault ne manquent pas d’insister sur l’intérêt de la reconstitution d’un ensemble de portraits de militaires : les conclusions générales qui s’en dégagent permettent de mieux connaître les populations qui ont su faire face à ces événements pénibles. L’histoire et la mémoire collective sortent gagnantes.

Gilles Durand

Fernand Gagnon. Les billets de Maxence. 1939-1944. Préface de Guy Fournier. Québec, Les éditions du Septentrion, 2009, 391 p.

r-6-6-IMG Ouvrage posthume, Les billets de Maxence. 1939-1944 regroupe l’intégralité des 241 chroniques du journaliste Fernand Gagnon (1913-1988) au quotidien Le Nouvelliste de Trois-Rivières, toutes parues sous la signature de « Maxence ». Chaque billet tenait en une seule page et était signé d’un pseudonyme, comme c’était l’habitude pour les billets satiriques publiés dans ce journal. Maxence était le pseudonyme de Fernand Gagnon, qui succédait à Victor, pseudonyme d’Edgar Fortin (p. 12). C’était durant la Seconde Guerre mondiale.

Au fil des jours et de son humeur, Maxence raconte ses journées, ses sorties, ses réflexions, de petits moments exceptionnels, comme le passage d’une fanfare dans les rues de Trois-Rivières : « Une ville sans musique est une ville sans âme; et il faut être bien blasé pour ne pas aimer la fanfare » (p. 158). Pour décrire l’univers de la radio de 1940, Maxence affirme que « la mode est aux programmes encyclopédiques, aux boîtes aux questions, à la course au trésor » (p. 198). En regard des contenus médiatiques, peu de choses ont changé depuis presque trois quarts de siècle. Plus philosophe dans le billet suivant, Maxence déplore la fragilité de nos jugements sur les autres : « Un homme peut avoir du talent comme dix, mais vous le trouvez imbécile, dépourvu de tout savoir et tout ce qu’il fabrique reçoit votre désapprobation. Que voulez-vous, le pauvre a eu un jour le malheur d’érafler votre vanité ou de mépriser l’un de vos caprices » (p. 199). Toute la pensée de Maxence se résume dans un billet intitulé « Philosophie ». « Cette philosophie que je préconise n’est donc rien d’autre que le simple bon sens, cet équilibre qui se trouve chez celui qui n’a aucun préjugé » (p. 229).

L’intérêt de ce livre est double : il permet de relire la production d’un journaliste de province en temps de guerre et donne par ailleurs un écho significatif à la vie quotidienne et aux mentalités dans une région qui n’est ni Montréal, ni Ottawa, ni Québec. Il faut souligner l’immense travail de recherche bibliographique et de compilation réalisé par la bibliothécaire Louise Tousignant et la pertinence des notes du fils de Maxence, Pierre Gagnon. L’édition est judicieusement annotée, ce qui rend possible une mise en contexte utile. Ainsi, un encart permet de se souvenir de la chanteuse Rina Ketty, à laquelle Maxence fait allusion (p. 93). Toutefois, certains passages auraient pu être mis en contexte, par exemple cette allusion ironique au radio-roman de Claude-Henri Grignon : « Tout le monde n’aime pas l’argent comme Séraphin » (p. 196). Ailleurs, Maxence écrivait en 1942 et sans aucune autre précision qu’une belle chanson raconte que « les enfants s’ennuient le dimanche » (p. 352); l’éditeur devrait ici préciser qu’il s’agit d’une composition de Charles Trenet.

Outre l’intérêt des textes rassemblés pour la première fois, le choix des photographies ravira les Trifluviens : l’ancien théâtre Rialto, en 1930 (p. 47), l’ancien théâtre Capitol, en 1934 (p. 48). On apprend beaucoup sur l’histoire de Trois-Rivières sans la réduire à la seule présence de Maurice Duplessis, d’ailleurs assez peu évoqué dans ces pages. Après la guerre, Fernand Gagnon poursuivra sa carrière de journaliste et prendra du galon; ces billets forment incontestablement un ensemble cohérent, comme une chronique sur les années de guerre vues du Québec. On célébra le centenaire de Fernand Gagnon en 2013.

Yves Laberge

Émilie Guilbault-Cayer. La crise d’Oka. Au-delà des barricades. Québec, Les éditions du Septentrion, 2013, 204 p.

r-6-5-IMG copie Pour bien connaitre les causes et les conséquences de la crise d’Oka, cet ouvrage, grandement issu des recherches de maîtrise de l’auteure, est un incontournable. Dans son livre, Émilie Guilbault-Cayer cherche effectivement à montrer que la crise d’Oka a été un moteur de changement dans les relations entre politiciens et Amérindiens dans les années 1980 à 2000. S’intéressant à la culture politique canadienne et aux rapports entre l’État et les Autochtones, elle se concentre surtout, à la fois dans cet ouvrage et dans ses actuelles recherches doctorales à l’Université Laval, sur les discours des politiciens et sur l’évolution des comportements gouvernementaux face aux revendications autochtones.

De manière chronologique, elle dresse d’abord le portrait des relations entre les Autochtones et l’État québécois avant 1990. Dans un second temps, elle se penche plus spécifiquement sur les événements entourant cet « été des Indiens ». Finalement, Émilie Guilbault-Cayer nous montre les répercussions occasionnées par la crise des années 1990 jusqu’à la Paix des braves de 2002.

Axé autour du trinôme diagnostic (estimation du problème politique), pronostic (estimation des conséquences si ce problème n’est pas pris en main rapidement) et thérapie (solution apportée au problème politique), elle démontre qu’après la crise d’Oka les éléments considérés dans ce trinôme politique changent. Au diagnostic des problèmes autochtones d’avant 1990 – problèmes sociaux, manque d’autonomie politique et des conflits Amérindiens / État – s’additionne entre autres celui de la réputation québécoise à l’internationale. Avec la peur d’un second « Oka » comme nouveau pronostic, les thérapies changent également : plus d’ouverture du gouvernement face aux revendications autochtones, signature de traités et plus grande autonomie des nations amérindiennes. Malgré tout, Émilie Guilbault-Cayer demeure consciente qu’Oka n’est pas l’unique facteur de changement dans les mentalités politiques québécoises vis-à-vis des Autochtones. Il s’agit cependant de l’événement le plus spectaculaire ayant affecté ces transformations dans les décisions politiques.

Mentionnons également que cette histoire des mentalités politiques a fait l’objet d’une recherche très fouillée. L’auteure y utilise, entre autres, les débats de l’Assemblée nationale du Québec entre les années 1985 et 1999, les archives de l’ancien ministre délégué aux Affaires autochtones (Christos Sirros), de nombreux articles de journaux ainsi qu’une historiographie très riche. La crise d’Oka. Au-delà des barricades apporte donc, en axant son propos sur l’évolution des relations entre les Amérindiens et l’État québécois, un nouvel éclairage sur cet événement marquant de l’histoire récente du Québec.

Michel Morissette

Pierre Gagné. Affiches de taverne du Québec. Montréal-Nord : Collectophile, 2008, 262 p.

r-6-4-IMG Comme son titre l’explique, cet album d’images en format à l’italienne (c’est-à-dire plus large que haut) présente une variété d’affiches de tavernes du Québec datant pour la plupart de la première moitié du XXe siècle. C’était l’âge d’or de la Boswell, de la Dow, mais aussi de la Black Horse, de la Champlain, de la Frontenac, et de plusieurs autres marques de bières disparues pour la plupart depuis longtemps. Une seule de ces anciennes compagnies est toujours en affaires de nos jours. Ces affiches publicitaires étaient à l’origine de format de 75 cm sur 32,5 cm; cet album en reproduit une centaine en pleine page et en couleurs. Le texte explique comment reconnaître et distinguer les différentes catégories d’affiches, avec des estimations de leur valeur de revente (p. 17-22). Certaines de ces affiches étaient bilingues, mais pas toutes.

Au-delà des collectionneurs, ce livre intéressera les historiens de la publicité qui voudraient comprendre quelles étaient les cordes sensibles des Québécois du XXe siècle pour les inciter à consommer régulièrement de l’alcool. Ainsi, la compagnie Boswell misait sur le sentiment d’appartenance (« La fameuse bière québécoise », p. 105), tandis que la Frontenac s’appuyait sur l’équipe de hockey « Les Canadiens », en 1930 (p. 221). Les personnages de Louis de Buade, comte de Frontenac, et de Jean Talon étaient d’ailleurs représentés héroïquement dans certaines de ces publicités qui évoquaient notre passé et nos racines (p. 123, 127, 129 et 131). Ailleurs, on utilisait l’humour et la caricature pour évoquer une scène courante dans les tavernes d’autrefois, dont l’accès était interdit aux femmes : on voyait sur une image un mari buveur téléphonant à son épouse perplexe pour la prévenir de son éventuel retard, pendant que ses joyeux compagnons commandent en chœur « quatre autres Boswell » (p. 141). Les affiches de cette époque devaient sans doute tenir compte de la mauvaise réputation de la consommation d’alcool et voulaient contrecarrer les messages dissuasifs des ligues de tempérance, du corps médical et du clergé. D’ailleurs, l’un des slogans de la bière Boswell était « Y goûter, c’est l’adopter » (p. 121). Il faut préciser que l’alcoolisme était alors un fléau et beaucoup de Canadiens français le considéraient comme tel.

La qualité de ce livre difficile à trouver est surprenante; les personnes intéressées à le consulter devraient se le procurer avant qu’il ne soit épuisé. La plupart des reproductions sont en couleurs et en format large; on découvre avec étonnement ce style de design québécois que plusieurs ont oublié ou négligé de remarquer. La quantité de données fournies est impressionnante. Lui-même collectionneur d’affiches anciennes et par ailleurs éditeur, Pierre Gagné a réussi à mettre en évidence la valeur patrimoniale cachée de ces affiches anciennes que peu de gens avaient conservées.

Yves Laberge

Anne-Marie Sicotte. Les Accoucheuses. La fierté. Tome 1. Montréal, VLB Éditeur, 2006, 880 p.

Anne-Marie Sicotte. Les Accoucheuses. La révolte. Tome 2. Montréal, VLB Éditeur, 2007, 848 p.

Anne-Marie Sicotte. Les Accoucheuses. La déroute. Tome 3. Montréal, VLB Éditeur, 2008, 864 p.

r-6-3-IMG Un réveil en pleine nuit pour assister sa mère dans un accouchement. La table est mise pour une saga historique grandiose.

Tout au long des trois tomes de cette série, le lecteur est convié à suivre le quotidien de deux femmes vraiment extraordinaires. Léonie, mère de famille et accoucheuse, caresse, entre autres projets, la création d’une école de sages-femmes et l’ouverture d’un refuge pour jeunes filles enceintes et démunies. Flavie, seize ans, suivra d’abord les traces de sa mère et voudra aller encore plus loin.

Anne-Marie Sicotte nous présente ici deux héroïnes au caractère bien trempé, vivant à une époque où le rôle des femmes est souvent limité aux tâches domestiques et à l’éducation des enfants. Au fil des pages, le lecteur sera témoin de leurs difficultés… Toutes deux, à leur manière, luttent contre les convenances du temps pour permettre aux femmes de faire leur place dans une société dominée par les hommes et par l’Église.

Léonie et Flavie devront également s’efforcer de faire reconnaître leur profession pour se tailler une place dans un milieu où les médecins sont généralement mieux perçus par les gens de la haute bourgeoisie. Pour ce faire, elles pourront compter sur l’appui de leur entourage, mais elles rencontreront bien des embûches.

Grâce à une écriture dynamique, Anne-Marie Sicotte réussit à nous tenir en haleine tout au long de son récit. Bachelière en histoire et en anthropologie, elle incorpore habilement à son récit des faits historiques importants tout en évitant de tomber dans le cours théorique. On y retrace, entre autres, de grands évènements marquants de notre passé comme l’épidémie de choléra et le grand incendie de Montréal. Ces bouleversements nous sont racontés à travers les yeux de Flavie, de Léonie, de leur famille, mais également à travers ceux de toute une collectivité. Anne-Marie Sicotte réussit le pari de faire connaître au lecteur l’histoire des accoucheuses en même temps que celle des femmes, de la médecine et des coutumes sociales du temps. Tout ça en moins de 3 000 pages…

Les Accoucheuses est sans conteste une grande saga historique qui vaut la peine d’être connue, lue et relue. Dès les premières pages, parions que vous ne pourrez plus vous arrêter…

Johanne Cantin

Esther Trépanier, et al. Peintres juifs de Montréal. Témoins de leur époque, 1930-1948. Montréal, Les Éditions de l’Homme, 2008, 287 p.

r-6-2-IMG Ce catalogue, comprenant 200 reproductions, reprend dans une version revue et corrigée un ouvrage antérieur et peu diffusé, Peintres juifs et modernité : Montréal, 1930-1945 (paru initialement en 1987). Les artistes regroupés sont tous des Québécois, mais la plupart d’entre eux sont nés en Europe centrale ou sont des descendants de familles originaires de cet endroit. Ces peintres ont également en commun d’être Juifs et de s’être établis à Montréal au début au siècle dernier. Ils ne sont pas « célèbres » pour le grand public, mais ils ont su capturer – chacun à leur manière – une dimension originale de la vie quotidienne montréalaise durant la première moitié du XXe siècle. Par exemple, le peintre d’origine lithuanienne Sam Borenstein (1908-1969) a peint, en 1943, l’église Saint-Jacques (aujourd’hui intégrée à l’Université du Québec à Montréal, rue Saint-Denis) d’une manière très différente d’Adrien Hébert, « notre » peintre de la modernité (voir p. 236). Les autres toiles reproduites sont très diversifiées, toujours figuratives et colorées; leur style et leur esthétique incarnent la modernité européenne des années 1930 et sembleront fort différentes de la plupart des œuvres canadiennes de cette période. La conclusion de l’ouvrage va en ce sens en insistant sur le fait que prises globalement, ces œuvres ne sauraient être considérées comme « un art typiquement juif », mais constituent plutôt une expression tangible de la modernité de leur temps (p. 205). De ce groupe, le plus intéressant à maints égards est sans doute Jack Beder (1910-1987), qui a peint des lieux familiers comme la rue Sherbrooke (p. 50) ou encore le carré Saint-Louis (p. 51). Cette dimension interculturelle mérite d’être soulignée et approfondie.

Comme toujours, le travail éditorial des Éditions de l’Homme est de haut niveau, avec beaucoup de reproductions offertes en couleurs et en pleine page (p. 69, 70, 71, 73, 142, 143). Le texte est généralement descriptif, l’analyse est essentiellement thématique, mais les dimensions sociales sont également abordées, surtout dans la deuxième moitié portant sur la réception des œuvres. La dernière section contient des biographies de plusieurs de ces artistes, rédigées par différents historiens de l’art. Elle constituera indéniablement une ressource très utile (p. 210-273).

Yves Laberge

Anik Meunier et Jean-François Piché. De l’idée à l’action : une histoire du syndicalisme enseignant. (Préface de Jacques Rouillard). Québec, Presses de l’Université du Québec, 2012, 212 p.

r-6-1-IMG Dans cet ouvrage, Anik Meunier et Jean-Francois Piché, respectivement professeure en muséologie et en éducation à l’Université du Québec à Montréal et conseiller à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), nous proposent un survol de l’histoire du syndicalisme enseignant au Québec depuis ses balbutiements, dans les années 1930, jusqu’à aujourd’hui. Ce livre se veut une synthèse de l’évolution du syndicalisme dans le monde de l’éducation et représente, en quelque sorte, une introduction à ce domaine encore peu étudié jusqu’ici.

Présenté dans un style léger et dynamique, les auteurs retracent brièvement les grandes lignes du syndicalisme enseignant en les intégrant, d’une part, aux grandes phases d’évolution des mouvements syndicaux québécois, et de l’autre, aux profondes transformations dans le monde de l’éducation au Québec dans la deuxième moitié du XXe siècle. La thèse soutenue est que l’action syndicale a joué un rôle crucial dans l’amélioration des conditions de travail des enseignants, mais aussi et surtout, dans l’amélioration et la démocratisation de l’éducation au Québec.

Les premiers chapitres sont consacrés aux origines et aux personnages précurseurs du syndicalisme enseignant tels Laure Gaudreault et Léo Guindon, ainsi qu’à leurs revendications. Les auteurs y exposent les conditions de travail et de vie difficiles des enseignants dans les années 1920 et 1930, plus spécialement celles des enseignantes, et ils traitent des premières formes d’organisation syndicale. Ils prennent soin de mettre en lumière l’influence et l’encadrement du clergé, ainsi que les tiraillements idéologiques de ces premières organisations, qui oscillent entre l’action syndicale à proprement parler et le corporatisme. Dans les chapitres suivants, Anik Meunier et Jean-François Piché s’attardent aux transformations de l’éducation dans les années 1960-1970, ainsi qu’à l’évolution des syndicats d’enseignants, qui, comme l’ensemble des syndicats nationaux à la même époque, se déconfessionnalisent et s’orientent graduellement vers un syndicalisme plus combatif et d’inspiration marxiste (lutte des classes). Dans les derniers chapitres, ils traitent de la réorientation du syndicalisme enseignant dans les années 1980 et 1990 vers des questions d’ordre professionnel telles la lutte au décrochage scolaire et la réforme de l’éducation. Finalement, les auteurs abordent brièvement la recrudescence du militantisme syndical sous le gouvernement de Jean Charest.

La force de l’ouvrage réside dans l’utilisation judicieuse de sources variées (témoignages, journaux, publications syndicales), le tout soutenu par une riche iconographie. De plus, il renferme de nombreuses informations pertinentes tel l’inventaire exhaustif des gains réalisés par les syndicats au fil des négociations. Malgré quelques carences sur le plan analytique, ainsi qu’un certain biais syndicaliste, cet ouvrage présente un portrait succinct et précis du syndicalisme enseignant et de sa contribution à l’éducation et à la société en général. Il reste un incontournable pour quiconque s’intéresse à la profession enseignante et aux questions syndicales.

Christian Belhumeur

 

Places aux livres – #115 – automne 2013

Benoît Grenier. Marie-Catherine Peuvret (1667-1739). Veuve et seigneuresse en Nouvelle-France. Québec, Les éditions du Septentrion, 2005, 260 p.

115-r6.9 Benoît Grenier, spécialiste du régime seigneurial en France et en Nouvelle-France, nous présente ici la biographie de Catherine Peuvret devenue seigneuresse de Beauport à la suite du décès de son mari, Ignace Juchereau Duchesnay.

Tout au cours de la vie de son conjoint, Catherine Preuvet resta plutôt discrète quant à la gestion de la seigneurie, sans doute trop occupée par ses nombreuses grossesses (17 enfants en 29 ans, p. 80). C’est seulement à la mort de son époux qu’elle en prendra véritablement le contrôle.

Le livre accorde une grande importance aux relations entretenues par la famille avec la bourgeoisie. Ces relations expliquent notamment pourquoi les jeunes époux se sont retrouvés si vite à la tête d’une seigneurie aussi importante et comment ils ont mené leurs affaires durant toutes ces années.

L’ouvrage donne beaucoup de détails sur la vie de Catherine Peuvret, mais aussi sur ses parents, ses nombreux enfants ainsi que sur plusieurs personnes de son entourage avec qui elle développe des liens au cours de sa vie. Ces multiples explications nous aident à mieux connaître le milieu dans lequel elle vivait, mais aussi à comprendre les contraintes sociales auxquelles elle devait faire face.

Avec toutes ces explications, le lecteur perd cependant de vue l’héroïne du livre tant les détails sur la vie des gens qui l’entourent sont nombreux. Un bémol pour certains, un avantage pour d’autres, car tous ces détails permettent malgré tout de se construire une idée bien précise de ce que devait être la réalité de Catherine Peuvret et de tous ceux qui ont vécu au temps du régime seigneurial. Benoît Grenier nous montre toute la passion qu’il porte à ce sujet tant le récit est détaillé et complet.

Le ton du livre demeure accessible et le style est clair. Bien que la recherche historique soit impressionnante, le texte n’est pas lourd pour autant, l’auteur ayant préféré mettre les notes à la fin de l’ouvrage plutôt qu’en bas de page, sans doute pour éviter de surcharger son œuvre. Les documents iconographiques qui sont intégrés dans le texte ont été choisis avec soin et apportent un complément d’information parfaitement adapté.

Cet ouvrage s’adresse donc autant à un public passionné par le sujet des seigneuries ou des biographies historiques qu’à un public qui désire en apprendre davantage au sujet des femmes dans l’histoire. Bref, un livre qui saura certainement rejoindre un vaste lectorat.

Johannie Cantin

Yvan Lamonde et Jonathan Livernois (dir.). Culture québécoise et valeurs universelles. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2010, 451 p. (Coll. « Cultures québécoises »).

115-r6.8 Tout ce collectif porte en fait sur l’identité québécoise, avec une certaine insistance sur des thèmes nouveaux comme l’altérité et la parole migrante (p. 67). Dans cet ensemble inévitablement inégal (surtout dans le dernier quart), ce sont certains chercheurs européens qui alimentent le mieux la réflexion sur la dynamique de l’identité québécoise, sans doute parce qu’ils réussissent à relier des expressions identitaires d’ici à des théories sociales pertinentes, mais venues d’ailleurs, sur les identités collectives et la construction sociale de la mémoire.

Parmi les textes les plus accomplis, le Polonais Józef Kwaterko (de l’Université de Varsovie) étudie certaines revues culturelles québécoises (mais en oubliant Cap-aux-Diamants), en se basant sur les théories sociologiques de penseurs allemands comme Max Weber, Walter Benjamin et Georg Simmel pour comprendre les réseaux d’intellectuels qui se sont créés au Québec durant les années 1970 (p. 102). Pour Hans-Jürgen Lüsebrink, le concept de métissage a été longtemps péjoratif, décrié même par François-René de Chateaubriand, avant d’être survalorisé au Québec et illustré dans les œuvres de Robert Lepage et de quelque autres écrivains (p. 33). La pensée métissée devient alors « synonyme d’hybridité culturelle », conclut le professeur Lüsebrink (p. 47). Dans la dernière section, les chapitres d’Helga Elisabeth Bories-Sawala (de l’Université de Brême) et de Jürgen Erfurt (de l’Université de Francfort) transposent la crise des accommodements raisonnables dans un contexte européen à partir d’exemples similaires en France et en Allemagne, en adoptant un ton nettement favorable aux immigrants.

Des références à des ouvrages anciens plus ou moins oubliés alimentent judicieusement cette réflexion interdisciplinaire sur l’identité québécoise; certains titres sont simplement mentionnés au passage, tandis que d’autres sont étudiés plus amplement, comme cet essai de Pierre Angers sur les Problèmes de culture au Canada français (Beauchemin, 1960) (p. 8). Dans un excellent chapitre discutant autant de notre sentiment d’attachement au Moyen Âge que des livres de Pierre Vadeboncoeur (p. 183), Jonathan Livernois citera fort à propos un texte d’Edmond de Nevers publié initialement en 1896 sous le titre L’Avenir du peuple canadien-français pour investiguer l’essai québécois (p. 181); Yvan Lamonde mentionnera un article de Fernand Dumont sur les « obstacles à la prise de conscience chez les Canadiens français », écrit en 1958 (p. 166). D’ailleurs, plusieurs auteurs de ce livre mentionneront les travaux du plus éminent sociologue québécois pour illustrer des thèmes aussi variés que le nationalisme, la culture, les idéologies et la mémoire.

En abordant de diverses manières l’épineuse question de l’identité québécoise, les auteurs de ce collectif apportent des réflexions intéressantes et parfois originales sur l’histoire des idées au Québec.

Yves Laberge

Marc Séguin. La foi du braconnier. Montréal, Bibliothèque québécoise, 2012 [2009], 154 p.

115-r6.7 Avec la réédition de son roman, l’artiste peintre Marc Séguin fait son entrée dans la grande collection des auteurs publiés chez Bibliothèque québécoise. Une belle et rapide notoriété pour un premier roman, rendant ainsi son ouvrage plus facilement accessible en librairie et à moindre prix, une équation bénéfique pour les étudiants. Car faut-il le rappeler, l’auteur est le récipiendaire, pour l’année 2010, du Prix littéraire des collégiens.

Le roman raconte l’histoire initiatique de Marc S. Morris, un Métis à demi-Mohawk qui, au lendemain d’un suicide raté, raconte les dix dernières années d’une vie dans une Amérique qui le désillusionne. On y traverse les années 1990, avec quelques références historiques, dont la crise d’Oka. Le protagoniste, masqué avec un fusil d’assaut dans les mains, était de ceux qui bloquaient le pont Mercier, non pas à cause d’un club de golf ou de la violation d’une sépulture ancestrale mohawk, mais bien en raison de sa « haine envers ce continent et ses valeurs capitalistes, son hypocrisie religieuse et sa surconsommation » (p. 36). Le récit, rempli de détails, explore différents thèmes : le road trip, où le protagoniste écrit sur la route son leitmotiv, au volant d’un pick-up Dakota bleu deux tons 1987; sa vocation religieuse avortée, lui qui ne pourra jamais devenir pape; ses nombreuses sorties en forêt pour braconner. L’auteur, qui connaît le poids d’une bête au sol, ne se fait d’ailleurs pas avare dans les descriptions.

Avec l’omniprésence d’une masculinité typée, une sexualité explicite et une gastronomie de bois décortiquée, en plus d’une écriture fragmentée, adoptant le style désabusé du tournant du millénaire, on peut dire que le peintre a fait bull’s-eye avec ce premier roman remarqué.

Pascal Huot

Denyse Légaré et Paul Labrecque. Histoire de raconter : la Villa Bagatelle. Arrondissement de Sainte-Foy – Sillery. Québec, Division de la culture, du loisir et de la vie communautaire de l’arrondissement de Sainte-Foy – Sillery, 2008, 20 p.

115-r6.6 Denyse Légaré et Paul Labrecque. Histoire de raconter : la Maison des Jésuites de Sillery. Arrondissement de Sainte-Foy – Sillery. Québec, Division de la culture, du loisir et de la vie communautaire de l’arrondissement de Sainte-Foy – Sillery, 2008, 24 p.

Denyse Légaré et Paul Labrecque, Histoire de raconter : l’arrondissement historique de Sillery. Québec, Division de la culture, du loisir et de la vie communautaire de l’arrondissement de Sainte-Foy – Sillery, 2008, 44 p.

Ce n’est que justice si l’administration de l’arrondissement de Sainte-Foy – Sillery a pu faire paraître des publications visant à valoriser l’histoire méconnue de ses quartiers nouvellement intégrés à la grande ville de Québec depuis les fusions de 2002. Ces trois brochures, disponibles dans les bureaux d’arrondissement, décrivent certains de ces attraits dont certains remontent au Régime français.

Le livret sur la Maison des Jésuites de Sillery relate plusieurs siècles de présence française et amérindienne au bord du fleuve Saint-Laurent depuis 1637; on y apprend même que ce lieu a servi à illustrer un roman obscur de Frances Moore, The History of Emily Montague, en 1769 (p. 14). Quelques photographies anciennes montrent l’intérieur de cette maison et les environs. Évidemment, il faut éviter de confondre la Maison des Jésuites de Sillery avec le moulin des Jésuites de Charlesbourg.

Bien que brève, la publication sur la Villa Bagatelle permet de découvrir cette résidence que l’on nommait autrefois Spencer Cottage, érigée en 1849 (p. 8). Cette superbe villa faisait partie d’un quartier très chic fréquenté par les élites de Québec au cours du XIXe siècle. Quelques photographies anciennes permettent même d’admirer l’immense résidence du lieutenant-gouverneur du Québec, située non loin de la Villa Bagatelle. Cette magnifique demeure officielle avait été incendiée en 1860, puis en février 1966; elle n’a pas été reconstruite (p. 3). Jadis inaccessible à la population, le Bois-de-Coulonge (autrefois Spencer Wood) est devenu un parc ouvert au public depuis seulement 1983 (p. 4).

Plus général et plus détaillé, le dépliant Histoire de raconter : l’arrondissement historique de Sillery décrit plusieurs lieux historiques : le Montmartre canadien, le sanctuaire du Sacré-Cœur, et différents lieux-dits qui remontent au XVIIe siècle comme les terres du Cap-aux-Diamants, l’arrière-fief de Monceaux, ou encore la pointe à Puiseaux (p. 18). Malgré leur format minuscule, les images incluses sont variées et parfois étonnantes, montrant par exemple des maisons ancestrales, mais aussi le chantier de la côte de Sillery où fut construite la partie centrale du pont de Québec (p. 24).

Complément indispensable à ces trois documents, une carte avec six itinéraires de randonnée pédestre (chemin Saint-Louis, côte de Sillery, chemin du Foulon, etc.) a été réalisée par la Division de la culture, du loisir et de la vie communautaire de l’arrondissement de Sainte-Foy – Sillery, avec l’aide de la Société d’histoire de Sillery.

Yves Laberge

Arlette Cousture. Petal’s Pub. Montréal, Libre Expression, 2012, 412 p.

115-r6.5 Après une trop longue absence, l’auteur à succès Arlette Cousture nous revient avec un roman historique captivant aux personnages tous plus attachants les uns que les autres. Pour notre plus grand plaisir, elle nous offre ici un roman empreint de vérité et parfumé à l’odeur de biscuits chauds et de pétales de fleurs…

L’histoire se déroule en 1884 et 1885 dans un quartier irlandais de Montréal et raconte l’histoire de trois jeunes filles bien différentes. Angélique, Marguerite et Violette devront apprendre à survivre et à faire face aux difficultés de la vie afin de pouvoir aller jusqu’au bout de leurs rêves.

Bien qu’il s’agisse d’un roman historique, la trame est véridique et la recherche qui découle de l’histoire est surprenante. Le roman traite de sujets aussi durs que réels comme l’immigration massive des Irlandais au pays et l’extrême pauvreté dans laquelle ces nouveaux arrivants se retrouvaient après une quarantaine déjà bien éprouvante.

L’amour étant plus fort que tout, il poussera nos trois héroïnes à poser des gestes incroyables. Ni la brutalité conjugale ni la barrière de la langue ne pourront venir à bout de ces jeunes filles prêtes à tout au nom de la passion. L’une d’entre elles, amoureuse d’un étudiant en médecine, ira même jusqu’à remettre en question sa vocation religieuse…

Amour, dévouement, passion, détermination et entraide sont réunis pour nous offrir un roman merveilleusement bien écrit que l’on dévore de la première à la dernière page et que l’on quitte à regret…

Enfin un roman historique qui met en scène des Canadiens français qui ont le goût de se dépasser et de se doter d’un avenir meilleur.

Espérons qu’Arlette Cousture nous offrira encore et encore des histoires aussi grandioses et inspirantes que celle-ci…

Johannie Cantin

Francine Adam et Claude Bouchard. Les moulins à eau du Québec : du temps des seigneurs au temps d’aujourd’hui. Montréal, Éditions de l’Homme, 2009, 190 p.

115-r6.4 Ce livre illustré n’a pas l’ambition de décrire tous les moulins à eau du Québec, mais exclusivement ceux situés dans la plaine du fleuve Saint-Laurent. La visite débute à Pointe-du-Lac, non loin de Trois-Rivières, pour continuer vers Grondines, Deschambault, Pont-Rouge (le vieux moulin Marcoux), Château-Richer (le moulin du Petit-Pré), puis la région de Charlevoix : Baie-Saint-Paul, Les Éboulements, l’Isle-aux-Coudres. On continue sur la rive sud à Gentilly, Lotbinière, Beaumont, Saint-Vallier, Saint-Raphaël, Cap-Saint-Ignace, Saint-Jean-Port-Joli (en incluant le moulin à eau de la seigneurie de Saint-Roch-des-Aulnaies), Kamouraska et enfin Saint-Pascal.

Le sujet est immensément vaste et l’iconographie réunie dans ce livre est superbe. Outre les photographies de Claude Bouchard pour chaque lieu exploré, Francine Adam a su trouver des images anciennes appropriées et plusieurs œuvres d’art inconnues mais judicieusement choisies montrant différents moulins ou des scènes de vie quotidienne (par exemple La fabrication du savon, peinte par Simone Mary Bouchard, en 1935) (p. 77).

Les textes de Francine Adam et les photographies de Claude Bouchard font de ce livre une présentation très complète des moulins à eau du Québec, principalement le long du fleuve Saint-Laurent. Cette prépondérance de la région bordant le Saint-Laurent nous prive inévitablement de très beaux exemples comme le moulin de Wakefield, datant de 1837 et situé au nord de Hull, près de la rivière Gatineau. Mais on comprend que les auteurs ont voulu se concentrer sur l’époque seigneuriale ou les décennies qui ont immédiatement suivi. On aurait toutefois apprécié des mentions plus précises quant aux sources utilisées (on ne trouve en fait que quelques notes en bas de page et une bibliographie succincte, sans renvois aux passages y faisant référence).

Yves Laberge

115-r6.3 Félix Bouvier et Michel Sarra-Bournet (dir.). L’enseignement de l’histoire au début du XXIe siècle au Québec. Les éditions du Septentrion, Québec, 2008, 174 p.

Cela fait déjà plusieurs années que le sujet de l’enseignement de l’histoire dans nos écoles génère des discussions et de vifs débats. Encore récemment, cette question défrayait la manchette : est-ce que le gouvernement fédéral doit s’immiscer dans un champ de compétence provinciale? Parions que le sujet n’a pas fini de faire couler beaucoup d’encre et qu’il en sera encore question dans les années à venir. Dirigé par Félix Bouvier et Michel Sarra-Bournet, L’enseignement de l’histoire au début du XXIe siècle au Québec se penche sur le sujet.

Dans cet ouvrage, on aborde la question de l’enseignement de l’histoire sous plusieurs angles. On remet en question la façon réformée d’enseigner l’histoire aux jeunes d’aujourd’hui en bouleversant l’ordre établi et en jetant aux oubliettes des personnages historiques et des évènements pourtant jugés marquants durant plusieurs années d’enseignement.

Grâce à ce livre, on se questionne sur l’importance de certains évènements déterminants qui sont aujourd’hui remplacés par d’autres comme marqueurs de périodes historiques. Sur quoi nous basons-nous pour savoir si un évènement est plus marquant qu’un autre et qu’il constitue un tournant de l’histoire alors que l’ordre a été établi il y a bien longtemps déjà? Certains collaborateurs tentent d’y répondre.

L’utilité même de l’enseignement de l’histoire est remise en question et se divise en deux clans. Ceux qui croient qu’il faut maintenir l’enseignement de l’histoire, d’un côté, et ceux qui croient qu’il faut se servir du passé pour enseigner le présent, de l’autre. Le livre nous propose donc diverses prises de position en ce qui a trait à l’enseignement de l’histoire et à la nouvelle méthode établie par la réforme pédagogique.

L’ouvrage comprend de nombreux textes très inspirants qui font réfléchir et qui ébranlent littéralement nos convictions face à l’enseignement de l’histoire. Il est, en fait, un véritable débat d’idées qui nous questionne sur la meilleure méthode de propager ce savoir identitaire.

On constate que l’objectif premier qui était d’enseigner l’histoire a été transformé pour en arriver aujourd’hui à ce qui ressemble davantage à de l’éducation à la citoyenneté. Les événements du passé servent dorénavant d’exemples à une bonne compréhension du présent et à une meilleure planification du futur.

Qu’adviendra-t-il de l’enseignement de l’histoire dans les prochaines années? Pour le moment, cette question demeure sans réponse, mais laissons ce livre nous questionner sur l’enseignement de l’histoire aujourd’hui.

Johanne Cantin

Serge Gauthier. Un Québec folklorique. Essais sur la folklorisation tranquille de Charlevoix et du Québec. Québec, Les éditions du Québécois, 2008, 198 p.

115-r6.2 Comment s’est opéré le processus de minorisation des Québécois? Comment sommes-nous passés sur le plan symbolique de Canadiens français, majoritaires de la province de Québec, à un groupe minoritaire partout en Amérique du Nord? Voici à quoi cherche réponse l’ethno-historien Serge Gauthier dans son plus récent essai, histoire de réussir à « sortir un peu du Québec folklorique dans le cadre multiculturel canadien qui semble nous emprisonner actuellement » (p. 18).

Avec la prémisse de base que le Québec est une réserve folklorique au sein de la Confédération canadienne, l’auteur expose par de nombreux exemples concrets comment un tel constat se répercute autant sur le travail des premiers folkloristes que dans la littérature, le cinéma, la télévision, le territoire et l’offre touristique. Le présent recueil est un assemblage de plusieurs articles, dont certains ont connu une première publication dans L’Action nationale ou la Revue d’histoire de Charlevoix. Le doctorant, qui connaît très bien Charlevoix, se sert de cette région en référence à l’image du Québec tout entier, rappelant qu’« un peuple ou une nation demeure inoffensif quand il se contente d’être folklorique » (p. 39). De plus, l’ouvrage constitue une excellente incursion pour aborder les travaux de recherche et la pensée de l’auteur à l’abondante bibliographie. Celui-ci y reprend plusieurs thèmes et personnages qui lui sont chers. Dès lors, d’aucuns seront surpris d’y retrouver des références omniprésentes au folkloriste et anthropologue canadien Marius Barbeau (1883-1969), « ce Québécois largement anglicisé » (p. 15) au service de la vision dominante anglaise dans le cadre fédéral. On y retrouve également des textes sur Boily le ramancheur, le cousinage lointain de Michel Tremblay en Charlevoix, l’utilisation malheureuse d’une région comme placement de produits dans le film Duo ou encore la recherche du Menaud d’origine.

Nonobstant une charge et une amertume sentie envers le milieu universitaire et le Département d’ethnologie de l’Université Laval, l’ouvrage a le mérite d’apporter un regard différent sur les études ethnologiques et sur la question politique au Québec. Il est intéressant d’y lire un auteur qui n’a pas peur de ses positions et assume pleinement ses conclusions sur certaines questions plus épineuses. La plume est belle et le style bref donne du panache au polémiste. Au final, on y retrouve un plaidoyer intelligent sur la question de l’image folklorique du Québec.

Pascal Huot

 

115-r6.1 Ringuet [Philippe Panneton]. Trente arpents. Montréal, Bibliothèque québécoise, 2012 [1938], 333 p.

Roman de la terre, sans doute le plus représentatif et le plus beau, Trente arpents est depuis longtemps considéré comme un classique de la littérature québécoise, paru initialement en 1938 aux Éditions Flammarion, à Paris. Son auteur, médecin érudit de Trois-Rivières, avait séjourné dans la capitale française pour ses études.

Roman linéaire organisé selon les saisons de la vie, Trente arpents raconte peu de choses en soi; il évoque un temps révolu et décrit l’aliénation d’un homme trop bon : sa jeunesse à la ferme, son mariage, la naissance de ses enfants et la vie adulte de certains de ceux-ci. Dépossédé à la fin de sa vie, privé de ses repères, Euchariste Moisan assiste à la transformation implacable du monde qu’il croyait connaître, mais qu’il ne reconnaît désormais plus.

Normalement, un roman a au moins quatre fonctions. Naturellement, il raconte un récit, avec un début, un milieu, une fin; c’est l’intrigue, avec une certaine dramatisation. Deuxièmement, il met en scène des personnages fictifs mais vraisemblables, entre autres au moyen de dialogues. Troisièmement, il rend compte d’un contexte social, historique, culturel, qu’il soit réel ou imaginaire. Enfin, le roman fournit plus ou moins subtilement un commentaire de l’auteur sur tous ces éléments : l’époque de l’intrigue, les personnages, la société décrite et, indirectement, celle du romancier.

La force de Ringuet, de son vrai nom Philippe Panneton (1895-1960), est d’avoir réussi à remplir élégamment et admirablement toutes ces conditions dans son roman. Le récit s’apparente à une chronique du Québec rural du début du XXe siècle. La famille décrite et son destin pourraient ressembler à la vie de beaucoup de nos ancêtres. Les dialogues sont savoureux et servent à définir les personnages; ainsi, lorsque le prude Oguinase, aîné et séminariste, s’offusque d’apercevoir sa sœur vêtue d’une robe sans manches, sa réaction indignée devient presque comique : « Tu n’as pas honte, toi, sœur de prêtre, de te montrer ainsi quasiment nue, comme une bonne à rien; surtout devant moi! » (p. 182).

Le style de Ringuet est remarquablement élégant : « Et un rire doux continua sa réponse, un rire ourlé de secret comme l’écume mobile sur la crête d’une vague » (p. 118). Par contre, certains dialogues épousent efficacement la langue parlée : « Mais alle est pas ben belle »; « mon couteau i’ est pu bon » (p. 138).

Ce roman traditionnel comporte également une méditation approfondie sur les « choses de la vie ». Ainsi, lorsque le père Moisan réalise silencieusement que son fils est maintenant devenu un prêtre, sa réaction intériorisée est ample et émue : « Pour la première fois il le voyait dans ses vêtements noirs de séminariste et pour la première fois il se rendait pleinement compte qu’il était père de prêtre, qu’il avait engendré quelque chose qui désormais le dépassait et était d’une autre essence » (p. 143). Grâce à l’art et à l’habileté du romancier, on remarquera que la réflexion intérieure du personnage du père Moisan est beaucoup plus élaborée et nuancée que ses répliques laconiques qui vont toujours à l’essentiel. Du point de vue identitaire, l’auteur parle parfois de « la paroisse canadienne-française » (p. 44), et il réfère quelquefois à la patrie en employant l’expression « dans le Québec » au lieu de faire nommément allusion au Canada (voir p. 30 et 59).

Pilier de notre littérature nationale, Trente arpents a reçu de nombreuses récompenses dont le Prix du Gouverneur général du Canada (1939). On compara parfois Trente arpents au roman La terre (1887) de Zola, et c’est parfaitement justifié. Il faudrait trouver ce livre emblématique dans toutes les maisons du Québec.

Yves Laberge

 

Places aux livres – #114 – été 2013

Hans-Jurgen Greif et Guy Boivin. Le temps figé. Québec, L’instant même, 2012, 275 p.

114-r6.11 Cette fois, ils font vivre la détresse et la dégénérescence des personnes âgées durement traitées par leur entourage et fréquemment négligées et exploitées malgré le dévouement du personnel dans certaines maisons d’hébergement.

Une histoire de famille est brillamment présentée avec ses joies et ses peines.

Une collection de femmes intelligentes entoure le narrateur qui nous offre tout un cours sur l’art de la reliure. L’une d’entre elles, Lydia, c’est le personnage clé du désert de l’amour de François Mauriac.

Une exceptionnelle description du quartier Saint-Jean-Baptiste de Québec dans les années 1970. L’attention ne se dément pas du début à la fin.

Raymond Deraspe

Jean Provencher. L’histoire du Vieux-Québec à travers son patrimoine. Québec, Les Publications du Québec et La Commission de la capitale nationale du Québec, 2007, 277 p

114-r6.9 Cette Histoire du Vieux-Québec à travers son patrimoine n’est pas un guide de promenade, mais il pourrait assurément servir aux visiteurs voulant connaître les racines européennes du Vieux-Québec, et ce, autant dans la haute-ville que dans la basse-ville. L’historien Jean Provencher a trouvé le meilleur angle pour présenter l’histoire du Vieux-Québec en misant non pas sur les beautés (innombrables) de la vieille ville, mais en mettant en valeur ses nombreux lieux patrimoniaux.

Le texte est ordonné chronologiquement en fonction de l’urbanisation des différents secteurs de la vieille ville, mais l’auteur procède en examinant successivement chaque rue, afin d’en faire ressortir les particularités et les vestiges du passé. Par exemple, on passe par le parc Montmorency pour se souvenir que c’était l’emplacement de la première terre du colon Louis Hébert en Nouvelle-France (p. 22); mais on reviendra sur ces mêmes lieux au quatrième chapitre et deux siècles plus tard pour signaler l’existence du parlement du Canada-Uni, de 1852 à 1854 (p. 144). Quelques images de Bibliothèque et Archives Canada, à Ottawa, montrent cet édifice détruit par un incendie en 1854 (p. 145). De nos jours, une plaque commémorative et un tracé déterminent les limites de cet édifice autrefois situé au sommet de la côte de la Montagne. C’est aussi sur ce site que s’érigeait provisoirement l’ancien parlement provincial du Québec avant la construction de l’édifice majestueux que nous connaissons aujourd’hui, à l’extérieur des remparts (p. 146). En plus de couvrir les lieux familiers du Vieux-Québec, Jean Provencher relate aussi l’évolution des quartiers méconnus comme le Cap-Blanc et en montre les différents lieux de culte à l’époque des chantiers navals (p. 159).

Conscient du fait que l’histoire est un processus en marche et que la préservation des lieux historiques n’est pas comprise par tous nos politiciens, Jean Provencher ne manque pas de présenter la façade de l’église Saint-Vincent-de-Paul dans la côte d’Abraham, construite en 1898 et disgracieusement détruite peu après la publication de son ouvrage (p. 211).

Contrairement à tant d’historiens avant lui, l’auteur évite de surestimer les dimensions militaires de notre histoire; par contre, il synthétise utilement une foule de détails sur la vie quotidienne en Nouvelle-France au XVIIe siècle obtenus par des fouilles archéologiques faites à la place Royale. Ainsi, on apprend qu’en plus du pain et des légumes (« pois, fèves, chou, rave, concombre »), l’entourage de Samuel de Champlain vivant à l’Abitation se nourrissait de « canards, cygnes, oies, perdrix, tourtes, bécassines, pluviers », sans oublier l’oie blanche et l’outarde, le porc et les bovins (p. 23).

Cet ouvrage important et beau contient plus de 250 illustrations d’archives et des photographies plus récentes; plusieurs sont admirables et toutes sont adéquatement choisies. Sur l’iconographie, il faudrait cependant formuler quelques reproches à l’éditeur, et non à l’auteur. On aurait aimé trouver, au fil des pages, des images en plus grand format, car il y a parfois deux photographies rares, mais minuscules juxtaposées sur la même page (p. 17, 117, 137, 144, 192, 199, 206, 213, 215, 251, 267). Il aurait été si simple d’accorder plus d’espace à des images si détaillées. On regrette aussi l’absence de notes bibliographiques en bas de page, ce qui est sans doute une exigence de l’éditeur, mais néanmoins, Jean Provencher mentionne toujours l’auteur pour toutes ses sources, à chaque occasion et pratiquement à chaque page.

En dépit de ces réserves sur le plan éditorial qui n’enlèvent rien à la rigueur du propos, ce livre admirable de Jean Provencher devrait servir aux cours d’histoire à tous les niveaux, même au secondaire; il est indispensable pour toutes les bibliothèques. Autre signe tangible de sa qualité, le livre L’histoire du Vieux-Québec à travers son patrimoine a reçu une mention d’honneur du jury lors des Prix du patrimoine 2009 de la Ville de Québec. Parmi une multitude de distinctions, Jean Provencher a reçu le Prix du Québec (prix Gérard-Morisset), en 2011.

Yves Laberge

Jean-Claude Dupont. Mythes et légendes des Amérindiens. Québec, Les Éditions GID, 2010, 156 p.

114-r6.9 Pourquoi le lièvre n’a pas de queue? Comment sont nés les esturgeons? Pourquoi la rivière Saint-Maurice fait tant de détours avant de se jeter dans le fleuve Saint-Laurent? Pourquoi, chaque automne, les feuilles des arbres rougissent et les chevreuils perdent leur panache? Ou encore, qui est à l’origine de la création du monde? Autant de questions auxquelles l’auteur de cet ouvrage répond grâce à l’univers des mythes et légendes des Premières Nations du Québec. Ethnologue reconnu par ses pairs, lauréat du prix Gérard-Morisset et ancien professeur à l’Université Laval, Jean-Claude Dupont connaît très bien cet héritage spirituel. On lui doit d’ailleurs un nombre considérable de livres et d’articles sur le sujet.

Cette incursion colorée entraîne le lecteur à travers bois, rivières et lacs où vivent des animaux dotés d’une intelligence humaine, côtoyant de bons et de mauvais manitous. Les textes invitent à découvrir des récits traditionnels des dix Premières Nations par le biais des mythes autochtones, d’anecdotes populaires et de légendes. Chacune des Premières Nations est introduite par une synthèse historique et une œuvre typée de Joanne Ouellet.

Ce corpus de 47 récits merveilleux, sans prétendre à l’exhaustivité, est une excellente incursion dans un patrimoine oral d’une grande richesse. De plus, l’auteur a eu la judicieuse idée d’offrir en fin de volume les sources bibliographiques pour chacun des mythes et des légendes rapportés.

Avec un travail d’édition soigné, l’ouvrage rejoint ces beaux livres à feuilleter, alliant parfaitement images et mots. L’universitaire est également un artiste peintre prolifique en art d’expression naïve, illustrant ainsi chaque histoire présentée. Une suite tout en logique de son précédent ouvrage Légendes du Québec. Un héritage culturel, paru en 2008.

Pascal Huot

Jacques de Blois [avec Gérard Paris]. Le rêve du Petit-Champlain : Vieux-Québec, 1976-1985. Québec, Les éditions du Septentrion, 2007, 144 p.

114-r6.8 Peu avant sa mort, l’architecte et dessinateur Jacques de Blois (1932-2008) avait réalisé un livre magnifique et assez unique sur le quartier du Petit-Champlain, situé au bord du fleuve Saint-Laurent, juste en contrebas du cap Diamant et du Château Frontenac. Par de petits textes précis accompagnés de nombreuses illustrations, l’auteur y raconte différents aspects de la vie quotidienne dans ce quartier autrefois pauvre à partir de ses propres souvenirs : d’abord la « redécouverte » de ce passé méconnu dans ce secteur ravagé par le temps, en évoquant successivement son délabrement au cours du XXe siècle, puis sa revitalisation progressive durant les années 1970 et son nouveau visage « branché » depuis les célébrations de l’été 1984 (p. 97).

Penseurs créatifs et innovateurs, Jacques de Blois et son compère Gérard Paris ont su capter et raviver l’âme du quartier du Petit-Champlain; ils en montrent le côté obscur, perdu ou disparu, tout comme on avait publié en France un ouvrage tel que Paris perdu : quarante ans de bouleversements de la ville (Éd. Carré, 1995). Autrement dit, Le rêve du Petit-Champlain fait revivre l’ancien quartier du Petit-Champlain et en montre les mutations, les vieux entrepôts (p. 51), l’école de la rue Sous-le-Fort (p. 85), son plan d’aménagement de 1962 (p. 42), et des images magnifiques du retour des grands voiliers à Québec, en 1984 (p. 96).

Il faut dire que Jacques de Blois et Gérard Paris avaient participé activement à la restauration du quartier du Petit-Champlain, assez peu fréquenté par les habitants de Québec et les touristes avant les années 1970. Ils avaient racheté plusieurs de ces immeubles appartenant à des Américains et ont fondé une coopérative. Ils ont ensuite restauré, revalorisé et animé ce quartier, en y incluant par la suite la rue Sous-le-Fort et la rue Cul-de-Sac (p. 101). Entre 1977 et 1983, ils ont dynamisé la valorisation et la transformation de ces lieux patrimoniaux : « ce sont des années de découvertes, de surprises, d’imprévus ». (p. 48).

On apprend beaucoup en lisant ce livre audacieux rédigé par des témoins privilégiés; presque toutes les images montrent des dimensions cachées ou des murs anciens qui n’existent plus tout à fait (p. 105). Ailleurs, une carte dessinée par l’archéologue Michel Gaumond indique même l’âge des bâtiments du Vieux-Québec (p. 28). Une photographie ancienne d’il y a un siècle présente la rue du Petit-Champlain entièrement recouverte de planches de bois (p. 100). Le graphisme parfois éclaté de ce livre est assez inhabituel : coupures de presse, esquisses, plans, croquis, images anciennes et notes manuscrites. Lors de sa parution, un critique avait déjà écrit fort à propos que ce livre de format à l’italienne pouvait se comparer à un scrapbook, et cette analogie inattendue, mais parfaitement appropriée n’a ici rien de péjoratif.

Yves Laberge

Marc Vallières. Côte-de-Beaupré et île d’Orléans. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2011, 196 p. (Coll. « Les régions du Québec… histoire en Bref »).

114-r6.7 Rien de mieux pour connaître une région que de se plonger directement dans son histoire et sa géographie et de suivre son évolution au fil des ans. C’est d’ailleurs ce que nous propose de faire la collection « Les régions du Québec… histoire en Bref ».

Côte-de-Beaupré et île d’Orléans débute en traitant de la géographie du territoire et en présentant les premiers habitants et leur mode de vie. Paysans pour la plupart, ils cultivent et entretiennent leur terre : « Au fil des saisons, les travaux agricoles occupent la plus grande partie de la population de la Côte-de-Beaupré et de l’île d’Orléans, tant les hommes que les femmes et les enfants…». On y parle également de la Compagnie des Cent-Associés, responsable du système seigneurial et du peuplement.

L’exploitation forestière est une autre activité importante. Le défrichement se fait d’abord dans le but de cultiver les terres, mais bien vite, les réserves sont utilisées pour produire du bois pour la construction et le chauffage. Comme les routes sont encore peu praticables, les producteurs utiliseront le fleuve pour atteindre les marchés avec leur précieuse cargaison.

On apprend aussi que la région a été très convoitée par l’armée britannique après la Conquête puisqu’elle se trouvait directement sur la route menant à Québec. Les militaires appréciaient donc la région pour les manœuvres ainsi que pour l’approvisionnement : « Jusqu’à la grande bataille décisive sur les plaines d’Abraham du 13 septembre 1759, l’armée britannique bombarde la ville et attaque l’armée française, installée à Beauport, à partir de l’île et de la Côte-de-Beaupré (L’Ange-Gardien). »

Bien que l’activité principale demeure l’agriculture, le cheptel bovin se développe et permet ainsi à plusieurs fermes de sortir du cadre de l’autosuffisance en leur permettant de vendre, en plus des fruits et des légumes, certains produits comme du beurre, du lait et de la viande.

La région se développera aussi dans le secteur du bois et des pâtes et papiers. La nature de l’exploitation changera quelque peu au fil des ans et en 1928, la Ste. Anne Paper Co. passera aux mains du plus grand producteur de papier journal au monde, l’Abitibi Power and Paper Company.

Le pont de l’île d’Orléans a été construit en 1935, mais les communications sont difficiles parce qu’il y avait un péage et que le déneigement était parfois long. Pour ces raisons, les ponts de glace ont existé jusqu’au début des années 1950. L’arrivée du chemin de fer a eu également un impact considérable en favorisant grandement le tourisme religieux à Saint-Anne-de-Beaupré.

Aujourd’hui, la région est reconnue pour son tourisme, ses activités de plein air comme le ski et la randonnée, ses artistes et ses petites productions locales. Son économie « s’appuie de plus en plus sur une nouvelle agriculture spécialisée et orientée vers des marchés ciblés et sélectifs, sur une mise en valeur des ressources culturelles et patrimoniales ».

Écrit dans un style simple et sans fioriture, ce livre est fidèle aux autres parutions de la collection. Se lisant aussi facilement qu’un livre d’histoire, il deviendra rapidement, pour celui qui le possède, un ouvrage de référence. Il y aurait encore beaucoup à dire si on se fie à la mine de renseignements contenue dans ces pages… Une fois votre lecture terminée, parions que vous aurez envie d’aller visiter la région.

Johannie Cantin

Henri Dorion et Jean-Paul Lacasse. Le Québec : territoire incertain. Québec, Les éditions du Septentrion, 2011, 328 p.

114-r6.6 Pourquoi le Québec a-t-il « perdu » le Labrador, autrefois partie constituante de son territoire? Ce livre important porte sur les frontières du Québec et particulièrement sur celle avec Terre-Neuve. Depuis un demi-siècle, le géographe Henri Dorion s’intéresse à ce problème et lui avait consacré son tout premier livre (La frontière Québec-Terreneuve. Contribution à l’étude systématique des frontières, Les Presses de l’Université Laval), en 1963.

La question du Labrador, longtemps débattue, n’est toujours pas résolue, car les traités restent encore flous sur plusieurs points. Au départ, une partie du Labrador devait rester accessible aux pêcheurs de Terre-Neuve, mais les interprétations de cette clause ont été abusives et ont nettement désavantagé le Québec en le privant d’un territoire immense (p. 138). Au passage, les auteurs ridiculisent la décision du gouvernement provincial terre-neuvien de renommer leur territoire Newfoundland and Labrador, dans une sorte de prétention à revendiquer jusque dans leur nom de province cette portion de territoire fièrement arrachée au Québec. Les auteurs jugent ce changement de nom « inepte à plus d’un point de vue » (p. 139). Leur conclusion est accablante : « il est difficile de trouver, ailleurs sur la planète, d’autres cas d’une frontière aussi illogique et peu défendable » (p. 257).

En plus des gouvernements qui veulent s’approprier ce territoire convoité et en tirer profit, les auteurs s’inquiètent du silence apparent des gouvernements québécois successifs à plusieurs moments, même lorsque sa frontière était modifiée ou contestée. D’autres frontières du Québec sont également examinées : avec le Nouveau-Brunswick, l’Ontario, le Maine, sans oublier les frontières maritimes dans le golfe du Saint-Laurent et dans le détroit d’Hudson, où notre territoire est dépossédé de certaines îles proches de la côte québécoise au profit du Nunavut, territoire fédéral à ne pas confondre avec le Nunavit québécois. Ayant mis en lumière des zones d’incertitude et de vulnérabilité sur le territoire québécois, les auteurs concluent en proposant des actions concrètes (p. 229). Ils font appel surtout aux citoyens et aux groupes pour qu’ils ne laissent pas les gouvernements et les juristes décider et trancher, car le territoire doit demeurer l’affaire de tous (p. 231). Enfin, les auteurs insistent sur l’importance de mobiliser des experts ayant une vision interdisciplinaire de ces questions complexes : « il importe de privilégier les analyses qui ne se confineront pas à des approches unidisciplinaires car il est évident qu’aucune discipline ne peut apporter seule des réponses à tous égards satisfaisantes à des questions situées à la croisée d’aspects juridiques, politiques, géographiques, géopolitiques, sociaux, géodésiques » (p. 242).

Dans un style accessible, riche et clairement écrit, Le Québec : territoire incertain est un ouvrage important qui va au-delà de l’étude juridique ou toponymique; bien plus qu’un constat, il propose des avenues pour résoudre cette mésentente. Les amateurs d’histoire, d’études québécoises et de politique seront ravis par ce travail impressionnant, assurément le meilleur livre en études québécoises des trois dernières années.

Le Québec : territoire incertain a reçu le Prix de la Présidence de l’Assemblée nationale, en avril 2012.

Yves Laberge

Hubert Reeves [textes] et Jacques Very [photographies]. Arbres aimés. Paris, Éditions du Seuil, 2009, 96 p.

114-r6.5 On aurait pu croire que l’astrophysicien avait toujours le regard porté vers le ciel, mais cela aurait été sans compter la lecture de son plus récent ouvrage. On y découvre un fin connaisseur et un amoureux de la flore, qui plante ses deux mains dans le sol pour y recréer les racines de ses souvenirs. Hubert Reeves, accompagné de son vieil ami, le photographe Jacques Very, invite le lecteur à faire une promenade poétique avec eux. Cette balade dans la biodiversité mène le lecteur à contempler les ormes le long des plaines d’Abraham à Québec, le buis d’une allée abandonnée à Puisaye, au nord de la Bourgogne, en passant par la survivance des ginkgos qui ont traversé les dernières glaciations et par le triste destin familial des chênes infanticides.

L’ensemble propose un assemblage réussi entre vulgarisation et poésie. Le scientifique avoue passer beaucoup de temps avec les arbres. Leur présence, intense et discrète, accompagne sa réflexion et sa rêverie. Leur rôle fondamental dans notre existence y est présenté par de courts textes, prenant appui sur ces arbres qui ont compté dans la vie d’Hubert Reeves. Le parti choisi relève donc de la description anecdotique, très personnelle, allant d’essences d’arbres soigneusement plantées par ses propres mains à celles qui ont peuplé son enfance et sa mémoire.

Pour sa part, Jacques Very propose à l’œil différentes photographies en noir et blanc, qui n’ont pas pour mission d’illustrer les textes, mais plutôt d’offrir une vision personnelle du photographe sur le sujet. Un petit livre qui se lit comme une pause, une respiration en forêt pour remplir nos narines d’une odeur enveloppante. Une flânerie inspirée et inspirante.

Pascal Huot

Rosaire Tremblay. Charlevoix, des secrets bien gardés. Québec, Éditions GID, 2010, 205 p. (Coll. « 100 ans noir sur blanc », no 29).

114-r6.4 Cet album contient près de 200 photographies anciennes de la région de Charlevoix prises entre 1880 et les années 1950, présentant surtout des paysages agricoles, des maisons ancestrales, des scènes de la vie quotidienne dans plusieurs villages (p. 53). Un bon nombre de ces images du début du XXe siècle montrent la rue principale d’un endroit, parfois sinueuse et non pavée, que ce soit à Saint-Hilarion (p. 8) ou à Baie-Saint-Paul (p. 27). Signe que les paysages champêtres de Charlevoix ont toujours représenté un intérêt visuel et un potentiel touristique, on peut apprécier une belle vue sur le fleuve prise à Cap-à-l’Aigle vers 1940 pour une carte postale de la compagnie maritime Canada Steamship Lines (p. 59). Un autre cliché fait voir le village de Saint-Urbain quelques années avant le terrible incendie de 1952 qui le ravagea presque entièrement (p. 65). D’autres photographies caractéristiques nous montrent une goélette (p. 66), un traversier (p. 75), puis les gares ferroviaires de La Malbaie et de Saint-Irénée (p. 78-79). Une photographie inusitée, datant des années 1940, montre la pêche à l’anguille à Petite-Rivière-Saint-François (p. 183). On reconnaît aussi l’intérieur d’un magasin général de Baie-Saint-Paul (p. 201).

On revoit avec plaisir un cliché d’enfants des Éboulements réalisé en 1950 par la photographe new-yorkaise Lida Moser (née en 1920) pour son reportage publié par le célèbre magazine américain Vogue (p. 182). Celle-ci avait également photographié Mgr Félix-Antoine Savard à l’Île-aux-Coudres (p. 167); cette même image se retrouve d’ailleurs sur la couverture du livre.

On apprécie la diversité des images choisies et les commentaires concis. Je me permettrai cependant une digression pour rectifier un détail important, lorsque Rosaire Tremblay montre l’ancienne villa du juge Adolphe-Basile Routhier, détruite en 1940; il est inexact d’affirmer que Me Routhier a écrit, « en 1880, la version française des paroles de l’hymne national Ô Canada! » car en fait, ce chant patriotique avait d’abord été conçu en français et n’a été traduit du français vers l’anglais que bien après (p. 114). Quoi qu’il en soit, le livre Charlevoix, des secrets bien gardés témoigne d’un passé révolu et constitue certainement l’un des plus beaux ouvrages de la collection « 100 ans noir sur blanc ». Les gens de Charlevoix se devraient naturellement de le posséder.

Yves Laberge

Martin Fournier. Les aventures de Radisson. L’enfer ne brûle pas. Québec, Les éditions du Septentrion, 2011, 317 p.

114-r6.3 Ce premier volet des aventures de Pierre-Esprit Radisson nous plonge dès le départ dans le récit des péripéties de ce jeune Français nouvellement débarqué en Nouvelle-France et qui sera fait prisonnier par des Iroquois.

L’auteur de ce livre, l’historien Martin Fournier, parvient sans problème à nous raconter l’histoire de cet incroyable aventurier sans jamais verser dans la théorie longue et parfois ardue des ouvrages historiques scientifiques.

Radisson, dont l’âge et les origines demeurent flous, serait arrivé en Nouvelle-France quelque temps avant sa capture par les Iroquois, aux environs de 1651. Ce que nous connaissons de lui nous vient principalement de ses propres écrits, mais grâce à l’extraordinaire talent de conteur de l’auteur, l’histoire de Radisson prend forme au fil des pages. Le lecteur aura parfois l’impression de faire un bond dans le temps et de vivre les évènements lui-même tant le récit est détaillé.

Parions que Martin Fournier n’a pas fini de nous entraîner dans des histoires palpitantes avec ses romans et c’est tant mieux, car son style littéraire est fascinant. Pas étonnant qu’on lui ait décerné l’un des Prix littéraires du Gouverneur général pour cet ouvrage.

Du début à la fin, le lecteur est captivé par la description minutieuse de l’environnement de ce héros et par le dénouement de chacune des situations dans lesquelles il se retrouve. Nul doute possible, Martin Fournier maîtrise son sujet à la perfection et son souci du détail est présent du début à la fin.

Son Radisson est tel que les livres d’histoire nous l’ont toujours décrit. Un explorateur-né, possédant une grande force physique et mentale, un bon jugement et une capacité d’adaptation hors du commun. Bref, un acteur important de notre histoire qui s’est adapté très vite à sa nouvelle vie et qui a su laisser sa trace dans l’histoire de notre nation.

Ce livre plaira à coup sûr à un vaste public puisqu’il marie roman historique et roman d’aventures. Les passionnés d’histoire y trouveront leur compte de même que les jeunes lecteurs avides d’action. Un livre qu’on dévore et dont on termine la lecture à regret. Il aurait tout de même été intéressant que l’auteur ajoute quelques éléments visuels pour les plus jeunes lecteurs tels que des cartes et des images afin de mieux illustrer les aventures de Radisson et de ses alliés.

Il nous tarde de connaître la suite, mais on se plaît également à espérer les récits d’aventures qui mettront en vedette d’autres héros de notre histoire. Grâce à ce premier tome sur l’histoire de Radisson, les éditions du Septentrion ouvrent la porte à un projet vraiment emballant, soit celui de faire découvrir l’histoire à un plus jeune public par le biais du roman historique.

Johannie Cantin

Jean-Pierre Paré. Les banques au Québec. Québec, Éditions GID, 2008, 413 p. (Coll. « Thèmes Québec »).

114-r6.2 Contrairement aux États-Unis où il existe des centaines de banques, on en trouve à peine une douzaine de ce côté-ci de la frontière. Or, il n’en a pas toujours été ainsi. L’histoire des banques au Québec, pays des caisses populaires, a fait l’objet de relativement peu de livres dans notre langue; même l’ouvrage Banking en français : les banques canadiennes-françaises de 1835 à 1925 (Boréal, 1988) de Ronald Rudin était une traduction de l’anglais.

Les banques au Québec raconte l’histoire de toutes ces banques plus ou moins éphémères ayant existé depuis deux siècles. Leurs noms ne sont pas tous familiers : la Montreal Bank dès 1817, la Quebec Bank (inaugurée l’année suivante), mais aussi la Banque du Peuple (1835-1895), la Banque Jacques-Cartier, (1861-1900), la Banque Mercantile du Canada (1953-1985), sans oublier le Mouvement Desjardins, depuis 1901. Certaines de ces institutions pouvaient même émettre des billets de banque et de la monnaie. D’autres noms plus près de nous sont aussi évoqués, en plus des sept banques principales du Canada. Une brève introduction résume l’histoire des premières banques en Europe et les premières monnaies en Nouvelle-France (p. 13-15). L’ouvrage est subdivisé en six parties, plus une annexe.

On devine que le numismate Jean-Pierre Paré a rassemblé patiemment des dizaines de documents, des billets de banque anciens, des photographies d’époque et des rapports annuels d’une multitude d’institutions bancaires canadiennes. L’iconographie est un point fort de cet ouvrage qui permet de voir des cartes postales anciennes de succursales bancaires, ou ce vieux billet de banque valant « Ten Dollars » émis par la Quebec Bank, en 1908 (p. 33).

Les historiens et les chercheurs seront sans doute déçus de ne pas trouver ici de notes en bas de page ou de bibliographie précise; seulement quelques références bibliographiques sans pagination sont indiquées à la fin de chaque présentation. Autre problème encore plus grave, certains passages de ce livre sont tirés de rapports annuels de la Banque Nationale (2003) et reproduits textuellement, sans utiliser de guillemets ou sans mention de la source, par exemple dans cette phrase : « Le principal défi de la Banque Nationale au cours des prochaines années sera de se tailler la place la plus appropriée dans le grand chambardement qui pourrait résulter de la fin du moratoire sur les fusions bancaires. » (p. 156).

Yves Laberge

Mathieu d’Avignon. Samuel de Champlain. Derniers récits de voyages en Nouvelle-France et autres récits 1620-1632. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2010, 302 p.

114-r6.1 Véritable fenêtre vers ce passé colonial marquant les tout premiers temps de la présence française en Amérique du Nord, cet ouvrage constitue la seconde partie des récits de voyages rédigés par Samuel de Champlain, entre 1620 et 1632. Il s’agit d’une réédition en français moderne par Mathieu d’Avignon des textes originaux de Champlain, dont le style et la plume sont évocateurs d’une époque lointaine. À partir du moment où Champlain retourne à Québec, en 1620, pour y découvrir une Abitation délabrée qu’il va entreprendre de rénover en entier, jusqu’à la fin du conflit entre l’Angleterre et la France, en 1632, l’œuvre est révélatrice du quotidien. On y découvre un Champlain qui se dépeint tantôt comme un juge magnanime, tranchant lors des litiges parfois violents entre colons et Amérindiens, tantôt comme un fin stratège, comme lors de ce fabuleux bluff qui fit reculer les frères David, Lewis et Thomas Kirke, en 1628. Dans cet épisode anecdotique, Champlain écrit à ses assaillants qu’il a suffisamment d’hommes et de vivres pour tenir un siège prolongé, alors qu’il est en vérité dans une position désastreuse, n’ayant, de son propre aveu, qu’une poignée d’hommes affamés contre plus d’une centaine dans le camp anglais. « La mort en combattant nous sera honorable», leur déclare-t-il! L’effort porte ses fruits : il convainc les Anglais de reporter d’un an leur assaut. Québec va tout de même tomber en 1629 et Champlain doit quitter la colonie jusqu’en 1632, date où il retourne à Québec et rédige ses derniers écrits. Pour lui, la rédaction de cet ouvrage est autant un geste pour faire reconnaître ses efforts devant la cour française qu’un acte de propagande de ses exploits. Il vise à convaincre Armand Jean du Plessis, le cardinal Richelieu, « grand maître et surintendant général du commerce et navigation de France », de lui confier une fois encore le commandement de la colonie. L’histoire, nous le savons, ne lui donnera pas raison.

Samuel Venière

 

Places aux livres – #113 – printemps 2013

Serge Bouchard. C’était au temps des mammouths laineux. Montréal, Boréal, 2012, 226 p. (Coll. « Papiers collés »)

 Homme de bitume et de lenteur, qui peut discourir aussi bien sur l’historique et toujours absurdement actuelle Loi sur les Indiens que sur le sort ignoré des trois sapins de la General Motors de Sainte-Thérèse, l’anthropologue patenté nous livre dans son plus récent ouvrage un dense condensé de ses réflexions et de son parcours. Serge Bouchard aime fréquenter l’oubli dans le nomadisme de l’esprit. Affectionnant le style de l’essai bref, il s’attarde autant à l’anecdotique nostalgique qu’au commentaire politique sur des dimensions oubliées de notre «histoire-fardoches». Parues à gauche et à droite entre 2004 et 2011, un grand nombre provenant de la collaboration de l’auteur avec la revue L’Inconvénient, ces 25 chroniques d’humeur, sont celles d’un grand-papa qui a connu l’époque où il n’y avait pas de télévision, qui se rappelle celle où l’ordinateur n’était pas dans nos vies, un temps qui semble si lointain, voire impossible pour certains.

Il se remémore sa soif de connaissances inutiles sur les autobus qui sillonnent Pointe-aux-Trembles durant son adolescence. Il témoigne d’une manière authentique et belle du digne combat de sa femme contre le cancer, là où mettre de la vie dans la mort prend tout son sens. Il lève le voile sur les événements d’Octobre 1970 à Mingan, si loin de Montréal et où pourtant tout un sort se joue. Il écorche au passage le héros fabriqué à grands coups d’omissions, Christophe Colomb, ce « marin médiocre, grand mythomane, grand parleur, menteur, peut-être le plus perdu des hommes de son temps, égaré dans sa tête, écarté dans ses voyages » (p. 132). Il est également drôlement non prophétique dans un texte écrit en janvier 2001 portant sur l’année à venir, 2001 qui n’a pas l’avantage du chiffre rond qui frappe l’imaginaire, année sans catastrophe annoncée, année anonyme. Bien sûr, c’était avant les attentats du 11 septembre qui ont donné à l’année 2001 sa notoriété. Il se raconte dans des souvenirs qu’il garde en cas de rien, au cas où, mais qui confèrent une valeur à l’existence, aux kilomètres qui le séparent de Chibougamau, à la mémoire des chemins parcourus.

Amoureux d’une esthétique des temps anciens, lui qui réfléchit sur nos identités conifériennes dans l’odeur de diesel, le chroniqueur nous touche autant qu’il nous fait réfléchir. Il faut noter au passage le très bel épilogue. Pour qui a eu le privilège de connaître l’anthropologue Bernard Arcand, l’hommage qu’en fait Serge Bouchard vaut la lecture ou la relecture, un acte souvenir qui nous rappelle l’homme qu’il était. À l’image d’un Jacques Poulin qu’il est réconfortant d’avoir entre les mains, tenir un Serge Bouchard est un moment que l’on veut sans fin. Il fait partie de ces livres que l’on commence rapidement, avidement, pour ensuite réduire le rythme pour ne pas le finir.

Pascal Huot

Denis Monière (dir.). Maurice Duplessis vous parle. Québec, Société du patrimoine politique du Québec, 2009, 238 p.

Xavier Gélinas et Lucia Ferretti (dir.). Duplessis, son milieu, son époque. Québec, Les éditions du Septentrion, 2010, 513 p.

Alain Lavigne. Duplessis, pièce manquante d’une légende. L’invention du marketing politique. Québec, Les éditions du Septentrion, 2012, 194 p.

 Presque tout a été dit sur Maurice Duplessis et son époque. Cependant, au lieu de véhiculer une vision manichéenne et simpliste entre la Grande Noirceur et la période de renouveau qui a immédiatement suivi, au tournant de 1960 (la Révolution tranquille), les historiens du XXIe siècle se doivent d’examiner d’une manière plus large et nuancée le duplessisme, son idéologie et la société québécoise des années 1930, 1940, et 1950. Les trois ouvrages recensés ci-dessous témoignent de l’intérêt actuel et de la diversité des approches pour mieux appréhender cette époque. Politicien redouté et puissant, Duplessis avait beaucoup d’adversaires et de détracteurs, même après sa disparition, et il aura été facile à ses opposants libéraux (tant au provincial qu’au fédéral) de noircir davantage cette époque de l’après-guerre qui contenait pourtant le ferment de la Révolution tranquille qui allait éclore dès le début des années 1960. D’ailleurs, ce renouveau était déjà palpable dans le slogan « désormais » de l’administration unioniste de l’éphémère premier ministre Paul Sauvé, entre septembre 1959 et janvier 1960.

Afin de mieux comprendre cette période du « règne » de Maurice Duplessis, l’historien n’ayant pas connu directement ce contexte dispose de plusieurs sources dont des documents écrits et des enregistrements de déclarations publiques. Le livre méconnu de Denis Monière intitulé Maurice Duplessis vous parle contient des dizaines de discours publics et des transcriptions de causeries prononcées par le premier ministre Maurice Duplessis entre 1929 et 1959. Plus de la moitié des textes reproduits ici sont des transcriptions d’interventions faites à l’Assemblée législative du  Québec.

Les textes réunis dans Maurice Duplessis vous parle sont subdivisés en cinq sections non chronologiques, séparant les discours parlementaires, constitutionnels, électoraux de ceux de circonstance. La section centrale regroupant des discours constitutionnels est probablement la plus intéressante pour les historiens et les politicologues, car elle rappelle non seulement que le Québec redoutait déjà tout changement constitutionnel qui serait opéré sans avertissement par le parlement fédéral, mais que ce débat remonte aux années 1940 et même auparavant. Parmi une multitude d’exemples sur les relations fédérales-provinciales, on trouve cette lettre ouverte datée de 1949 de Maurice Duplessis au premier ministre fédéral Louis St-Laurent dans laquelle le chef unioniste réitère « que le gouvernement actuel de Québec est en faveur de l’autonomie du Canada, mais qu’il tient aussi fermement au respect de l’autonomie des provinces, à celle de Québec en particulier » (p. 76).

Plusieurs pages de Maurice Duplessis vous parle donnent une vision désenchantée du statut du Québec dans la confédération canadienne au milieu du XXe siècle. Ainsi, faisant référence à l’union du Bas-Canada et du Haut-Canada ayant précédé la Confédération de 1867, Duplessis déclara en 1957 : « De toute évidence, si l’union de l’Ontario et du Québec n’a pas été un succès, l’union législative des dix provinces sous un seul gouvernement ne peut être que plus malheureuse » (p. 97). En somme, Maurice Duplessis vous parle est un document essentiel pour comprendre l’époque duplessiste et pour appréhender directement ce contexte en évitant un regard rétrospectif, subjectif ou déformé. Le travail de transcription des discours et des enregistrements radiophoniques opéré par Gaston Bernier est précieux et méticuleux; le résultat sera utile à plusieurs générations de chercheurs. Même les bibliothèques publiques et scolaires devraient posséder ce livre qui constitue une référence de première main sur l’histoire du Québec.

  Dans les actes du colloque Duplessis, son milieu, son époque, plusieurs historiens, chercheurs et témoins tracent un portrait de l’homme politique, de son entourage et de sa postérité. Dans un ensemble diversifié et inévitablement inégal, Xavier Gélinas signe l’excellent chapitre d’ouverture et présente un bilan concis, mais très instructif de quatre grandes périodes successives de l’historiographie autour de l’ancien premier ministre : d’abord l’anti-duplessisme des années 1960, puis la réhabilitation partielle (« la légende rose ») des années 1970, suivie de la période de révisionnisme relatif, et enfin du courant nommé « para-duplessisme » voulant étudier le contexte sociopolitique québécois d’une manière plus large, en s’éloignant du personnage central qu’était Duplessis (p. 26).

Plus loin, le chapitre de Denis Monière et Dominique Labbé sur « Maurice Duplessis orateur » prolonge l’analyse du discours et du vocabulaire du chef unioniste déjà contenue dans le recueil de discours déjà commenté ci-haut. Parmi les chapitres qui alimentent la thèse de la Grande Noirceur, les remarques pertinentes de l’historien Yves Lever à propos de la censure cinématographique sous le gouvernement Duplessis présentent plusieurs cas de films, mais aussi de magazines coupés ou interdits au Québec pour des motifs de moralité publique, entre 1944 et 1959 (p. 227).

Regroupés en fin de volume, les brefs commentaires de quelques contemporains de Duplessis, devenus ministres dans différents partis politiques, sont d’une grande justesse et plus nuancés, sans pour autant souhaiter une réhabilitation complète de ce régime. Pour le professeur Louis O’Neill, longtemps opposé à l’Union nationale, « il y avait, au temps de Maurice Duplessis, ceux qui avaient accédé à la modernité et ceux qui y aspiraient pour eux et pour d’autres mais avaient le sentiment qu’on leur bloquait la route » (p. 459). Pour l’ancien ministre Jean-Noël Tremblay, pourtant proche des libéraux, les commentateurs ont été injustes envers le chef unioniste : « on a qualifié son temps du mot odieux de Grande Noirceur » (p. 462), et « pour mieux le discréditer, on en a fait le bouc émissaire de la société québécoise en le chargeant de tous les défauts et de tous les péchés d’un peuple » (p. 462).

À ces souvenirs partagés devrait s’ajouter la magnifique préface de l’historien Denis Vaugeois (p. 9-14). Avec justesse et mesure, mettant les événements en ordre et en perspective, l’éditeur de Septentrion compare avantageusement l’époque de la Grande Noirceur avec les années précédant sa propre entrée en politique active : « je n’ai pas eu plus de griefs contre Duplessis que j’en ai eu contre Pierre Elliott Trudeau » (p. 13), ajoutant que « Duplessis pratiquait la chasse au communisme alors que Trudeau la faisait au séparatisme – et avec pas mal plus de dommages », citant la Loi des mesures de guerre de 1970 comme étant beaucoup plus lourde de conséquences que la fameuse « loi du cadenas » de Duplessis (p. 13).

D’un intérêt moindre que les ouvrages précédents, les Éditions du Septentrion ont aussi fait paraître un petit catalogue d’images hagiographiques et publicitaires de l’époque duplessiste, Duplessis, pièce manquante d’une légende : l’invention du marketing politique, où la riche iconographie réunie surpasse le commentaire historique.

Yves Laberge

Anne-Marie Sicotte. Le pays insoumis, les chevaliers de la croix, Québec, VLB éditeur, 2011, 592 p.

 L’auteur à succès Anne-Marie Sicotte, qui nous a offert il y a quelques années la grande série en trois tomes Les accoucheuses, nous revient cette fois avec une autre fresque historique tout aussi grandiose, celle des patriotes de la première moitié du XIXe siècle.

Le premier tome de Pays insoumis, les chevaliers de la croix, fait directement référence à la méthode de signature des habitants du Bas-Canada de l’époque surnommés ainsi à cause du « X » qu’ils apposaient près de leur nom sur un document. Cette première partie, que l’on peut déjà qualifier de grande saga historique, nous prépare aux évènements qui suivront quelques années plus tard.

L’histoire se passe dans le bourg de Saint-Denis près de la rivière Chambly. On y fait la connaissance de Vitaline Dudevoir, qui voudrait exercer le même métier que son père, maître potier, et de Gilbert, son frère, qui souhaite devenir un homme de lettres. Un de ces hommes qui tente de changer le monde avec ses écrits.

Le lecteur est donc invité à suivre ces deux attachants personnages dans leur milieu de vie respectif. C’est ainsi qu’on apprend à mieux les connaître et à comprendre de quelle manière ils ont vécu les tensions entre le peuple et les hautes sphères politiques. Elle, à travers son quotidien dans le bourg de Saint-Denis, et lui, en poursuivant sa formation académique au collège.

La révolte gronde contre les abus des Anglais et la menace d’un possible exil pèse plus que jamais sur la population. Les habitants du bourg sont frustrés par l’intimidation et le chantage dont ils sont victimes, mais la peur de s’opposer aux autorités en place les force à subir ces injustices en silence.

Le style littéraire utilisé par l’auteur est très coloré. C’est surtout à travers les dialogues que le lecteur pourra mesurer l’important fossé qui sépare les classes sociales. Le langage est certes bien différent entre les habitants du Haut et du Bas-Canada, mais il l’est également entre les hommes de lettres et les habitants de Saint-Denis.

Bien que cet ouvrage s’adresse à un vaste public, il rejoindra davantage les passionnés de l’histoire du mouvement patriote au Québec. Même s’il s’agit d’un roman, ce livre est une véritable mine d’informations historiques racontées à travers le quotidien de deux jeunes habitants épris de liberté.

L’auteur termine en nous donnant quelques détails sur ce qui attend les lecteurs dans le second tome. Déjà, il nous tarde de connaître la suite et de voir comment Vitaline et Gilbert feront face aux conflits et aux tensions qu’ils vivront. Iront-ils au bout de leurs rêves ou se contenteront-ils de se plier aux exigences de la société?

Johannie Cantin

Danielle Pigeon et Robert Lemire. Les maisons à loggia des Cantons-de-l’Est : un héritage à préserver. Verchères, Danielle Pigeon et Robert Lemire, 2010, 91 p.

 Ce livre généreusement illustré, publié à compte d’auteur, décrit une particularité méconnue : les luxueuses maisons à loggia de l’Estrie. Ce style architectural influencé par le néoclassicisme vient directement du Vermont et a été apporté au Québec par des loyalistes, au début du XIXe siècle. Autrefois, le mot « loggia » désignait « une galerie ouverte à colonnes » dans les palais italiens; par la suite, la loggia correspondait à « une pièce à l’étage, ouverte sur l’extérieur » (p. 6). On peut définir la maison à loggia comme étant caractérisée par un balcon couvert, mais ouvert et arrondi, situé au-dessus de la galerie du rez-de-chaussée (p. 6). Il existerait moins d’une centaine d’exemples de ces maisons au Québec, qui ne se trouvent qu’au sud des Cantons-de-l’Est, dans la région frontalière qui borde le Vermont (p. 7). Les auteurs ont parcouru cette région durant des années et partagent leurs images, qui incluent leurs propres clichés, mais aussi des photographies anciennes de maisons disparues, à Danville et ailleurs (p. 70-71). À lui seul, cet aspect rend ce livre indispensable pour les bibliothèques. On peut aussi y voir l’ancien Hôtel Brooks de Stanstead, construit en 1824 et incendié en 1978 (p. 87). D’autres exemples plus récents de maisons à loggia datent de 1980, dans la région de Cookshire-Eaton (p. 57). Les images sont abondantes, mais trop petites : on souhaiterait une réédition de ce livre avec cette fois des photographies occupant une pleine page.

Avec cette monographie sur les styles et les variantes de la maison à loggia, les auteurs savent nous convaincre de la nécessité de découvrir, mais aussi de préserver le patrimoine bâti et architectural de cette région. Introuvable en librairie, on pourra commander ce livre directement auprès de Mme Danielle Pigeon, 975, route Marie-Victorin, Verchères, Québec, J0L 2R0,  au coût de 24 $.

Yves Laberge

Eugénie Brouillet et Louis Massicotte (dir.). Comment changer une constitution? Les nouveaux processus constituants. Québec, PUL, 2011, X-152 p.

 Le présent ouvrage rassemble huit contributions : Eugénie Brouillet, Javier Corrales, John Dinan, Louis Massicotte, Bertrand Mathieu, Jonathan Rose et Karol Edward Soltan. C’est l’introduction d’Eugénie Brouillet et de Louis Massicotte qui ouvre cet essai de droit constitutionnel destiné aux spécialistes. Cette publication fait suite à un colloque international intitulé « Changer la donne politique. Nouveaux processus constituants ».

Les deux auteurs, directeurs scientifiques de l’ouvrage collectif, résument comme il se doit chacune des contributions. Parmi celles-ci, John Dinan s’intéresse aux législations infranationales par une revue des tendances et des évolutions dominantes qui marquent les processus de modification de leurs constitutions. Jonathan Rose, professeur à l’Université Queen, s’interroge quant à lui sur le concept d’assemblée citoyenne et sur la capacité des citoyens à participer « activement à la préparation d’un projet de réforme politique et juridique ». Il relate notamment des tentatives d’assemblées citoyennes en Colombie-Britannique, en Ontario et aux Pays-Bas. Bertrand Mathieu, pour sa part, s’intéresse à la révision constitutionnelle de 2008, en France, et aux travaux du Comité de réflexion et de proposition sur la modernisation et le rééquilibrage des institutions qui ont été réalisés au cours de cette réforme. Le chapitre 5, signé par Javier Corrales, est intitulé « Une explication des degrés de présidentialisme dans les constitutions récentes en Amérique Latine, 1987-2008 ». L’auteur y mentionne notamment que durant les négociations constitutionnelles, le gouvernement réclame souvent plus de pouvoir. Toutefois, depuis les années 1980, en Amérique Latine, cette réclamation s’est accentuée en raison de la crise économique. La dernière contribution, celle de Louis Massicotte, s’intéresse à la Conférence nationale du Mali, en 1991, qui décrit une expérience professionnelle de l’intéressé. En effet, Massicotte s’y est rendu à la demande des gouvernements américain et canadien. Cette conférence, souligne l’auteur, n’est pas aussi marquante que celle du Bénin puisqu’elle ne « donne pas lieu à un changement de pouvoir. » (p. 151).
Si les contributions sont à portée universelle, on remarquera néanmoins peu de commentaires portant sur la constitution canadienne. Les dispositions en vigueur dans certains continents comme l’Asie ou l’Australie auraient pu être explorées afin de proposer un état de la question dans le monde entier.

Jean-Nicolas De Surmont

Gilles Verlant et Loïc Picaud. L’intégrale Gainsbourg. La petite histoire de toutes ses chansons. Paris, Fetjaine, 2011, 609 p.

 En tant qu’auteur-compositeur, Serge Gainsbourg (1928-1991) était capable du meilleur comme du pire. Retenons donc le meilleur. Ce nouveau livre consacré à ses chansons ne reproduit pas ses textes, mais situe plutôt le contexte et les influences ayant inspiré ses compositions, des premières jusqu’aux toutes dernières. La créativité de Gainsbourg culminait durant les années 1960 avec des textes raffinés comme « La Javanaise », « La chanson de Prévert », « Les goémons », « Comic Strip », « Initials B.B. », et beaucoup de succès pour des chanteuses telles que Juliette Gréco, France Gall, Petula Clark. Plus tard, il écrira pour des actrices : Anna Karina, Brigitte Bardot, Jane Birkin, Isabelle Adjani, Catherine Deneuve et plusieurs autres. Combinant habilement poésie, prosodie, césures inattendues et sonorités sophistiquées, le style inimitable de Gainsbourg consistait à souder parfaitement des mots à la mélodie, par exemple dans « Elaeudanla téïtéïa » et « Sous le soleil exactement ». Ainsi, pour « Comment te dire adieu », adaptée en français pour Françoise Hardy, Gainsbourg aurait ajouté des paroles françaises avec des rimes en « ex » sur une mélodie anglaise : « It Hurts to Say Goodbye ».

En plus des commentaires pour chaque titre, on trouve également la liste de tous les interprètes ayant repris chacune des chansons de Gainsbourg; ainsi, on mentionne quelques interprétations québécoises comme « Poupée de cire, poupée de son » adaptée en 1983 par Nathalie Simard dans une version abrégée du dernier vers (p. 155), mais aussi de « La chanson de Prévert » reprise par Stéphane Lucas et Marie Carmen (p. 64), et d’« Hélicoptère » refaite par Stéphane Lucas et Geneviève Borne en 2009 (p. 268).

Le point fort de ce livre est d’identifier les « emprunts » musicaux, discrets ou flagrants, avoués ou non, effectués par le prolifique Gainsbourg à d’innombrables mélodies, depuis Chopin et Brahms jusqu’à la chanteuse sud-africaine Miriam Makeba et surtout au percussionniste africain Babatunde Olatunji, dont les rythmes passionnés (sur son 33 tours Drums of Passion) avaient inspiré trois pièces du très beau disque Gainsbourg percussions, en 1964. Mais cet univers des plagiats « gainsbourgeois » reste encore à être exploré : ainsi, à propos de la chanson « Tatoué Jérémie », pourtant signée Serge Gainsbourg, le commentaire de Gilles Verlant et Loïc Picaud ne signale pas qu’il s’agissait en fait de la copie inavouée de « The Jack-Ass Song », tirée du disque Calypso (1956) d’Harry Belafonte. En somme, cette immense Intégrale Gainsbourg n’est pas une initiation à l’œuvre de Gainsbourg (il faudrait plutôt commencer par écouter ses premiers disques), mais ses nombreux admirateurs y trouveront ici une référence utile et rigoureuse.

Yves Laberge

Denis Vaugeois. Les premiers Juifs d’Amérique 1760-1860, l’extraordinaire histoire de la famille Hart. Québec, Les éditions du Septentrion, 2011, 378 p.

 La réputation de Denis Vaugeois n’est plus à faire tant dans le domaine de l’histoire que dans celui de l’édition. Il nous démontre encore une fois, avec cet ouvrage, que son talent pour l’écriture et sa passion pour l’histoire font de lui un auteur extraordinaire.

Depuis longtemps, il s’intéresse à l’histoire des premiers Juifs en Amérique. Avec un style anecdotique et une écriture personnelle, l’auteur nous fait découvrir les secrets de cette famille mal connue et qui a fait sa marque dans l’histoire du Québec.

On se retrouve au cœur même des fonds d’archives qui ont servi à l’élaboration de l’œuvre tant les documents visuels sont riches et bien présentés. Au fil des pages, l’histoire de cette famille remarquable nous est révélée et on découvre aussi les multiples difficultés liées au travail d’historien. Et c’est justement ce dernier élément qui rend l’œuvre encore plus intéressante à mon sens.

Pensons aux textes en langues étrangères, aux documents que le temps n’a pas épargnés et dont la qualité a été altérée, aux centres d’archives qu’il faut repérer et où il faut ensuite se rendre, aux autorisations à obtenir, aux contraintes de la publication…

Malgré tout, Denis Vaugeois nous fait découvrir une histoire passionnante, truffée de détails et d’informations, qui regorge de faits cocasses, d’éléments surprenants, de drôleries qu’on croirait tout droit sorties de son imagination et qui sont pourtant des faits incontestables.

Que ce soit sur le plan politique, économique ou social, les membres de la famille Hart ont su laisser leur marque dans l’histoire par leur influence, leurs mœurs, leurs idées ou leurs projets. Bien qu’au début, le sujet ne m’interpellait pas beaucoup, je l’admets, c’est avec le sourire aux lèvres que j’ai découvert la fascinante histoire de la famille Hart.

Je connaissais l’historien de nom, j’ai connu l’homme en travaillant en collaboration avec lui il y a quelques années et avec cet ouvrage, je découvre aujourd’hui… le passionné.

Johannie Cantin

Jacques Faucher, Sur les chemins de ma mémoire. Un écho de la Basse-Ville d’Ottawa. 2e édition revue et augmentée. Ottawa, Éditions Baico, 2011, 311 p.

 Ce livre de souvenirs fait revivre le quartier francophone d’Ottawa, situé à l’est du parlement et du Château Laurier, au nord de la rue Rideau et à l’ouest de Rideau Hall, le long de la rivière Outaouais. De nos jours, on y trouve entre autres l’immense basilique-cathédrale Notre-Dame et l’actuel Musée des beaux-arts du Canada. Une carte ancienne des rues d’Ottawa datant de 1940 et reproduite en couleurs situe les limites de ce secteur populaire et ouvrier (p. 28). L’auteur y a grandi au cours des années 1940, et il évoque des lieux et un mode de vie communautaire qui semblent révolus. Aujourd’hui, Jacques Faucher sursaute encore lorsqu’il entend des gens désigner cette partie « branchée » de la capitale comme étant le « quartier du marché By », car cette appellation relativement récente ne rend pas compte du caractère français de ce qu’on nomme encore « la Basse-Ville d’Ottawa », secteur qui ne doit en aucun cas être confondu avec l’arrondissement de l’Université d’Ottawa et du quartier historique de la Côte-de-Sable (p. 8).

Sur les chemins de ma mémoire est le premier livre à être exclusivement consacré à « la Basse-Ville d’Ottawa », qui abrita des institutions emblématiques comme la célèbre école Guigues, lieu où débutèrent l’opposition et la résistance des Franco-Ontariens voulant protester contre le Règlement XVII de 1912 (p. 104). Ce sinistre règlement interdisait l’enseignement en français dans les écoles de l’Ontario; il a été aboli en 1944. Jacques Faucher évoque brièvement cette période de revendications de la part de la minorité francophone voulant faire respecter son droit fondamental à l’enseignement dans sa langue maternelle.

Tout au long de ces pages, les propos de Jacques Faucher témoignent de faits peu souvent racontés ou difficiles à cerner, par exemple sur la manière dont les cours d’histoire du Canada français étaient enseignés durant les années 1940 (chap. 7). Ses observations sur le parler et l’accent dans son quartier natal au cours des années 1950 sont précieuses, par exemple à propos de la prononciation locale de certains noms de rues; il cite l’exemple de la rue Dalhousie, dont la prononciation à la française avait subtilement été imposée aux anglophones par les francophones de la Basse-Ville d’Ottawa (p. 35).

L’auteur rappelle que la population francophone de la Basse-Ville s’est progressivement dispersée dans différentes zones et nouveaux développements de la région autour des années 1960, brisant irrémédiablement la masse critique minimale qui permettait alors une vie presque normale dans notre langue (p. 222). Sur le plan urbain, ce quartier existe toujours, mais désormais sans son visage français d’autrefois, et selon Jacques Faucher, « il ne semble pas vraisemblable que de véritables arrondissements à majorité francophone puissent se reconstituer dans un avenir prévisible au sein du nouvel Ottawa régional » (p. 222).

L’iconographie rassemblée dans ce livre est impressionnante et souvent inédite parce que l’auteur a puisé dans sa collection d’archives personnelles. Ainsi, on peut y voir une image aérienne de l’immense usine Eddy de l’ancien Hull ou encore cette photo saisissante de l’incendie du vieux pont Alexandra, en 1946 (p. 236-237). Une autre photo montre l’entrée du pont Alexandra où l’on pouvait encore apercevoir les rails du chemin de fer et du tramway menant vers Hull (p. 30). On y voit en outre plusieurs édifices anciens qui n’existent plus et des institutions de langue française qui ont changé de vocation comme l’ancienne école Duhamel, rue Cumberland (p. 108).

Plus qu’un simple témoignage, cet écho de la Basse-Ville d’Ottawa de Jacques Faucher rend enfin justice à cette population, aux lieux de mémoire et aux témoins de cette présence française à Ottawa, dont l’histoire est sous-estimée ou trop peu signalée (p. 106). C’est un livre important, clair et bien écrit, que les bibliothèques publiques et scolaires devraient déjà posséder. Difficile à trouver en librairie hors de la région d’Ottawa/Gatineau, on pourra se le procurer sur le site Internet de l’éditeur.

Yves Laberge

Marcel Myre. Madeleine Émond, la vie scandaleuse d’une cabaretière. Nouvelle-France, 1664-1699. Québec, Les éditions GID, 2011, 175 p.

 Dans cet ouvrage, Marcel Myre nous revient une fois de plus avec une biographie fort intéressante, celle d’une cabaretière au temps de la Nouvelle-France. Passionné pour le quotidien des premiers habitants, il nous présente une jeune femme qui, au cours de son existence, a connu plusieurs hommes et a mis au monde quelques enfants hors mariage. Évidemment, cette pratique ne plaisait pas aux autorités religieuses et judiciaires de l’époque et Madeleine Émond a dû payer cher son mode de vie.

Il nous raconte, avec un style littéraire bien particulier, la vie de cette cabaretière entre 1664 et 1699, en Nouvelle-France, et que l’on a qualifiée de scandaleuse. C’est à travers de nombreux éléments d’archives comme des témoignages et des rapports de procès que nous apprenons à connaître cette jeune femme. Les références, placées à la fin du livre, donnent à la lecture plus de légèreté même si les sujets traités sont parfois lourds et dépeignent une réalité que nous aimerions mieux ignorer.

Madeleine Émond n’a pas eu une vie de tout repos. D’abord servante chez un cabaretier de Québec puis mariée à Nicolas Dupuy, un homme dont elle était plus ou moins amoureuse et qui s’intéressait principalement aux voyages et au commerce des fourrures, elle a vite été laissée à elle-même. Devant travailler pour survivre et subvenir aux besoins de ses enfants, elle décide d’ouvrir son propre cabaret clandestin à Ville-Marie. Il va sans dire que les gens de l’époque ont eu tôt fait de la juger. Pour éviter l’humiliation, elle retournera finir ses jours à l’île d’Orléans et s’éteindra à l’âge de 35 ans seulement.

En lisant ce livre, vous comprendrez sans doute mieux ce qui a poussé Madeleine Émond à faire cette vie. Et vous vous direz peut-être, vous aussi, qu’elle était simplement en avance sur son temps… Un ouvrage à lire absolument!

Johannie Cantin

Jacques Saint-Pierre. Laval. Québec, Les Presses de l’Université Laval et INRS. 2011, 194 p. (Coll. « Les régions du Québec… histoire en Bref », n° 17).

 À ne pas confondre avec Histoire de Laval (2008), ouvrage plus substantiel corédigé trois ans plus tôt par Jacques Saint-Pierre, Jean-Charles Fortin, Normand Perron, et aussi paru aux Presses de l’Université Laval, ce plus petit livre (intitulé simplement Laval) publié sous la seule signature de l’historien Jacques Saint-Pierre présente la grande voisine de Montréal sous ses aspects historiques, géographiques, économiques, patrimoniaux et environnementaux. Aujourd’hui, cette grande ville qui porte le nom de Laval se confond avec l’île Jésus; or, elle est en réalité la résultante de plusieurs fusions municipales, consolidées en 1965, à partir d’une quinzaine de municipalités et de paroisses (p. 143). On comptait parmi ces anciennes villes entourant l’île Jésus les municipalités de Laval-Ouest, Auteuil, Pont-Viau, Saint-Vincent-de-Paul, Vimont, Laval-sur-le-Lac, Îles-Laval (p. 142), sans oublier Fabreville, Laval-des-Rapides, Sainte-Dorothée, Saint-François-de-Sales, et Sainte-Rose (p. 143). Aujourd’hui, sa population actuelle de « près de 400 000 habitants » fait de Laval la troisième ville en importance au Québec (p. 7). En outre, si on débordait des limites de l’île Jésus pour y ajouter les régions des Laurentides et de Lanaudière, sans pour autant inclure l’île de Montréal, la population totale de ce vaste secteur atteindrait alors 1,2 million de résidents (p. 153).

Ce livre clair destiné aux non-historiens comme aux universitaires se subdivise en cinq chapitres couvrant sa géomorphologie, l’époque seigneuriale, les débuts de l’urbanisation au milieu du XIXe siècle, tandis que les deux derniers chapitres se concentrent sur le XXe siècle. Fruit d’une recherche méticuleuse, le texte fournit beaucoup de données précises. Par exemple, on rappelle que l’autoroute 15, surnommée « autoroute des Laurentides », a été mise en chantier en 1957 et inaugurée en octobre 1959 par le premier ministre Paul Sauvé (p. 117). Mais au-delà de la simple description et des statistiques, on sent dans ce livre une véritable réflexion sur l’identité régionale de Laval, qui en l’espace d’un demi-siècle passa du statut de zone agricole à celui de pôle industriel, faisant mentir cette réputation de « ville-dortoir » ou de « ville de banlieue » qu’elle ne mérite pas. Ainsi, il n’y a pas en tant que telle d’université à Laval, mais l’ancien Institut de microbiologie et d’hygiène de Montréal s’y était établi en 1964 et porte depuis 1975 le nom d’Institut Armand-Frappier (p. 155). Si les finissants des cégeps ne peuvent pas y étudier, des équipes de chercheurs en biotechnologies y effectuent des travaux de pointe.

Les dernières pages de l’ouvrage comprennent de nombreuses pistes bibliographiques commentées (p. 183). On apprécie la documentation diversifiée provenant de plusieurs sources dont de nombreux livres rares publiés à compte d’auteur et d’innombrables monographies paroissiales parues au cours du siècle précédent (p. 183). La portion la plus intéressante de ce livre reste celle consacrée au XIXe siècle, car Laval était alors le point de départ de la colonisation vers les Pays-d’en-Haut, à partir de 1850, à la suite de l’appel du célèbre curé Antoine Labelle, un « natif de Sainte-Rose-de-Lima » (p. 80). En somme, l’histoire de Laval est longue et reste relativement méconnue, même pour ses résidents, mais ce riche bilan de Jacques Saint-Pierre comblera bien des lacunes; d’ailleurs, la moitié de cette synthèse se concentre exclusivement sur la période d’avant 1900, ce qui est méritoire. Une fois de plus, l’excellente collection « Les régions du Québec… histoire en Bref» confirme la diversité et la spécificité des régions québécoises, et Laval ne fait pas figure de parent pauvre.

Yves Laberge

 

Places aux livres – #112 – hiver 2012

Hannah Crafts. Autobiographie d’une esclave. Présentation par Henry Louis Gates Jr. Traduction de l’américain par Isabelle Maillet. Paris, Payot, 2007, 395 p. (Coll. « Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs », n° 631).

 Ce texte ancien et pourtant inconnu il y a encore douze ans est la traduction française de The Bondwoman’s Narrative, paru à Toronto chez Penguin Books Canada, et aurait été l’œuvre d’une ancienne esclave ayant vécu aux États-Unis au XIXe siècle. L’aventure de la « découverte » de ce manuscrit ancien et inédit est en soi périlleuse : acquis en 2001 dans une vente aux enchères, il daterait « d’avant 1860 » si l’on en juge par l’aspect du papier et de l’encre (d’après le préfacier, p. 17). Rédigé sous la forme d’un roman à la première personne, Autobiographie d’une esclave relate les souvenirs d’une ancienne esclave nommée Hannah Crafts, ayant vécu d’abord en Virginie, puis en Caroline du Nord, autour de 1850. On revit son enfance malheureuse, son « acquisition » par un marchand d’esclaves, son quotidien pénible, ses tâches harassantes; on découvre ses croyances religieuses et son émancipation. Curieusement, le style littéraire de Hannah Crafts est parfois recherché, ce qui pourrait étonner, compte tenu de sa condition d’esclave, probablement illettrée. Elle écrit lyriquement, en utilisant fréquemment (mais pas systématiquement) le passé simple : « Enfin, le vent tomba et les branches du tilleul se turent, mais l’air était toujours suffisamment vif et tonifiant pour rafraîchir la joue et aiguiser l’appétit » (p. 108). On suppose que Hannah Crafts aurait appris à écrire après la fin « officielle » de l’esclavage. Difficile à authentifier, ce roman autobiographique n’en est pas moins dynamique et instructif; les jeunes lecteurs pourront certainement y découvrir en filigrane l’histoire des mœurs dans les États-Unis de la deuxième moitié du XIXe siècle.

Dans la longue introduction qui précède le roman, Hannah Crafts est présentée par le professeur Henry Louis Gates Jr. comme « la première romancière noire » (p. 77). Rattaché à l’Université de Harvard depuis plusieurs années, Henry Louis Gates Jr. avait par la suite codirigé (avec Hollis Robbins, en 2004) un ouvrage collectif sur ce que l’on pourrait nommer « le phénomène Hannah Crafts » : « Searching for Hannah Crafts: Essays in the Bondwoman’s Narrative » (New York, Basic Civitas Books, 2004).

Je me permettrai d’ajouter une anecdote à ce commentaire. En plus d’avoir beaucoup écrit sur la condition des Afro-Américains, Henry Louis Gates Jr. est ce fameux propriétaire de la région de Boston devenu célèbre malgré lui, car un jour de 2009, en essayant d’ouvrir la porte coincée de sa maison, il avait malencontreusement été arrêté par la police de Cambridge qui le prenait pour un cambrioleur. L’affaire était alors remontée jusqu’au bureau du président Barack Obama qui invita à la Maison-Blanche le faux cambrioleur et le policier qui l’avait injustement emprisonné.

D’une manière plus générale, il faut nous souvenir que la pratique de l’esclavage existait occasionnellement chez les Amérindiens avant la venue des premiers Européens, et que certains notables britanniques arrivés au Canada après 1763 apportaient avec eux leurs esclaves acquis en Angleterre. L’historien Marcel Trudel avait d’ailleurs produit dès 1960 plusieurs livres sur l’esclavage au Canada (dont L’esclavage au Canada français : histoire et conditions de l’esclavage. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1960).

Yves Laberge

Gilles Deschênes et Gérald-M. Deschênes (coll.). Quand le vent faisait tourner les moulins. Trois siècles de meuneries banale et marchande au Québec. Québec, Les éditions du Septentrion, 2009, 312 p.

 Ils font partie de notre paysage et de notre folklore depuis toujours. Ils sont le reflet d’une ingéniosité hors du commun et encore aujourd’hui, certains d’entre eux se dressent sur notre territoire comme des vigiles qui montent la garde.

Quand le vent faisait tourner les moulins est un ouvrage merveilleusement bien réalisé qui nous permet d’en apprendre davantage sur le fonctionnement et l’utilité des moulins à vent.

La mise en contexte des débuts de la colonie est excellente pour comprendre l’avènement de ces installations et le rôle primordial qu’elles jouaient. Toute la pertinence de créer une telle machine est brillamment expliquée dans ce livre.

L’ouvrage nous renseigne évidemment sur les diverses sortes de blé cultivés au pays et sur les variétés de farine qu’on en tirait, mais il nous apprend également que les moulins pouvaient parfois servir de postes d’observation pour prévenir les attaques iroquoises.

On y découvre l’histoire particulière de plusieurs moulins du Québec dont certains ont été restaurés et peuvent être encore visités aujourd’hui grâce à l’implication de nombreuses personnes qui ont à cœur la sauvegarde du patrimoine.

Aidé de son frère architecte, l’auteur nous explique, à l’aide d’innombrables illustrations, la mécanique du moulin à vent, les différents genres de structure, la composition des bâtiments et nous fait aussi découvrir le métier de meunier.

La rigueur de la démarche historique est surprenante. Les recherches qui ont été entreprises pour écrire ce livre sont incroyables et reflètent la passion que l’auteur porte au sujet.

Les moulins ont jadis occupé une place importante dans le quotidien des gens, puis dans la culture populaire québécoise, que ce soit dans les chansons, les comptines, les poèmes, les livres ou les légendes.

Avec cet ouvrage étonnamment bien écrit et abondamment illustré, Gilles Deschênes démystifie pour nous cet incroyable engin et redonne au moulin à vent la part qui lui revient dans notre histoire.

Ne laissons pas cette machine merveilleuse tomber dans l’oubli et rappelons-nous que jadis le vent faisait tourner les moulins…

Johannie Cantin

Jacques Saint-Pierre, Yves Beauregard et Simon Beauregard. Le Québec d’antan à travers la carte postale ancienne. Paris, HC Éditions, 2010, 157 p. (Coll. « Images d’antan »).

 C’est un événement exceptionnel et une consécration flatteuse que de retrouver un album sur le Québec dans la très belle collection « Images d’antan » sur les cartes postales régionales de l’éditeur parisien HC, après la publication, au fil des ans, de plusieurs ouvrages magnifiques sur Paris, Aix-en-Provence, l’Alsace, l’Algérie, l’Arménie et les Antilles. Suivant la formule des titres précédents, on découvre ici plus de 400 cartes postales anciennes montrant successivement toutes les régions du Québec, de l’Abitibi à la Gaspésie, en passant par Québec, Trois-Rivières et Montréal. Les images retenues par les historiens québécois Jacques Saint-Pierre et Yves Beauregard sont souvent de grand format; on en apprécie à la fois leur richesse esthétique et les significations ethnographiques sur la vie quotidienne d’autrefois, témoignant de modes de vie révolus.

Comme on pouvait s’y attendre, Le Québec d’antan à travers la carte postale ancienne comble le lecteur dès les premières pages : chaque photographie montre un aspect « différent » de la capitale. Par exemple, on peut voir des voiliers amarrés dans le Vieux-Port de Québec, le cap Diamant vu du fleuve à la fin du XIXe siècle sans la tour centrale du Château Frontenac, la rue Saint-Jean sans sa porte Saint-Jean vue de la place D’Youville, ou encore l’hôtel du Parlement exempt d’arbres et de jardins aux alentours (p. 11). Mais ce sont aussi d’innombrables villages québécois que l’on redécouvre avec autant d’images rares d’une rue principale ou d’une gare ferroviaire, par exemple Chicoutimi, Val-d’Or, Grandes-Piles (p. 31), Joliette (p. 37), Drummondville (p. 119), Chambly (p. 136), Fraserville (Rivière-du-Loup, p. 101) ou de nouvelles agglomérations de l’époque de la colonisation comme le village de Labelle (p. 65). Certaines régions rurales – pourtant peu touristiques il y a un siècle – comme Lotbinière (p. 116), Plessisville (p. 116) et Nicolet (p. 122) avaient aussi eu droit à quelques cartes postales.

La plupart de ces images en noir et blanc sont d’une qualité surprenante, compte tenu du grand âge et de la rareté de ces cartes postales. Les textes contiennent beaucoup de dates et précisent l’année de fondation de tel lieu, ou encore la raison d’être de tel édifice ou de tel monument. On rappelle également que le Canadien Pacifique reliait les villes de Québec et Liverpool dès 1906 (p. 9). Pratiquement chaque image raconte à elle seule une petite histoire : dans les Cantons-de-l’Est, on voit un ancien poste-frontière convivial entre les États-Unis et le Canada situé à Rock Island; ou encore un moulin de Stanstead emporté par une inondation de la rivière Tomifobia, près des limites du Vermont (p. 153). On se réjouit que des lecteurs et des cartophiles vivant en Europe puissent désormais avoir accès à un choix si éclairé et représentatif de ce que fut le Québec à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Cet album est indéniablement une réussite, certainement le plus étoffé et le plus exhaustif sur les cartes postales québécoises. Naturellement, on trouvera facilement cet album sous jaquette dans les bonnes librairies du Québec.

Yves Laberge

Louise Côté et Jacques Dorion. Découvrir Québec : arrondissement de Beauport. Québec, Ville de Québec, 2009, 96 p.

 Deuxième titre de cette belle entreprise consacrée à présenter les arrondissements de la ville de Québec, ce cahier place Beauport sous les projecteurs. Les auteurs proposent, avec des textes simples et dynamiques, une synthèse de ce territoire historique au riche patrimoine naturel, sis entre terrasses et rivières, enrichi de cascades et de chutes. Sont aussi abordés les industries qui y cherchent bénéfice, la religion qui verra naître un fief de la tempérance, l’architecture des anciens noyaux villageois et le phénomène de la banlieue qui se déploie autour des grandes villes à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

L’ouvrage se divise en trois parties. La première, des lieux d’intérêt, se subdivise en huit zones géographiques. Du domaine seigneurial offert en 1634 à l’apothicaire, médecin et chirurgien Robert Giffard aux maisons préfabriquées d’Adélard Deslauriers à la fin des années 1940, on y suit les faits marquants de l’établissement d’une population. On aborde ainsi la notoriété de sa spécialisation maraîchère des petits oignons verts,  l’association féconde entre l’agriculture et la psychiatrie, l’effacement de toute trace du patrimoine agricole beauportois, sans oublier le développement des enclaves ouvrières, dont le Bas-du-Sault, un noyau villageois qui voisine les moulins à scie construits au pied de la chute Montmorency.

La seconde partie, le patrimoine et ses curiosités, relate l’importance brassicole du secteur, la ferveur religieuse qui s’y exprime par diverses manifestations dont le parc des Martyrs en face d’un cimetière unique où l’on aperçoit de longues rangées de croix blanches identiques, œuvre du curé Joseph-Arthur Gauthier à Giffard. Le parcours se termine par l’observation de plusieurs maisons classées monuments historiques. La dernière fraction de l’ouvrage, plus succincte, regroupe quelques repères pour découvrir l’arrondissement, une chronologie et une bibliographie sommaire.

Ce guide de promenade, de découverte et de connaissance, offert à prix modique, propose un excellent tour d’horizon, avec un visuel agrémenté de cartes ainsi que de nombreuses photographies anciennes et actuelles. Un livre instructif qui permet de mieux connaître l’arrondissement et qui donne le goût de l’arpenter davantage in situ.

Pascal Huot

Claude-Henri Grignon, Albert Chartier (illustrateur) et Michel Viau (édition et restauration). Séraphin illustré. Montréal, Les 400 coups, 2010 [1951-1970], 263 p.

 Entre 1951 et 1970, le romancier Claude-Henri Grignon (1894-1976) avait fait revivre son personnage de Séraphin Poudrier pour en composer une nouvelle série de courtes aventures ou saynètes dans une version illustrée par Albert Chartier (1912-2004). Cet album sous forme de bandes dessinées en noir et blanc contient l’intégrale des petites histoires de Séraphin parues chaque mois dans Le Bulletin des agriculteurs, et ce, durant deux décennies. Dans ces épisodes d’une page chacun, tous les personnages des Belles histoires des pays d’en haut apparaissent progressivement sous les mêmes traits que sur le grand et le petit écran, puisque cette bande dessinée avait été créée à l’époque des longs métrages Un homme et son péché et Séraphin; mais progressivement, les mêmes personnages adoptèrent les traits des acteurs du célèbre téléroman. Comme toujours, les dialogues de Claude-Henri Grignon sont savoureux et retranscrits selon la langue parlée : « J’vas I montrer à vivre » (p. 132), « Que j’sus don content » (p. 189), « C’est toute un aria que d’attendre après l’Père Ovide » (p. 229), « J’aurais aimé mieux un cadeau en argin [argent] » (p. 237).

Dans l’histoire de la littérature québécoise, c’est certainement Un homme et son péché qui aura donné lieu au plus grand nombre d’adaptations et de variantes : roman, radioroman, téléroman, longs métrages et remakes, sans compter cette bande dessinée méconnue. C’est un plaisir de retrouver ces personnages de Sainte-Adèle des Laurentides dans des situations typiques, souvent prévisibles et caricaturales. Par son style épuré, mais efficace, Albert Chartier était considéré à juste titre comme le plus talentueux dessinateur de bandes dessinées de toute l’histoire du Québec, et cet album sobre confirme son statut. On ne peut que remercier les éditions Les 400 coups d’avoir sorti de l’oubli ces planches magnifiques, qui marquent un grand moment dans l’histoire de la bande dessinée au Québec.

 

Yves Laberge

Clément Moisan. Kerouac. L’écriture comme errance. Montréal, Éditions Hurtubise, 2010, 149 p. (Coll. « Constantes »).

 Ce court essai s’ajoute à la liste déjà longue d’études sur la vie et l’œuvre de Jack Kerouac (1922-1969), représentant phare et prototype exemplaire de la beat generation. Conscient de ce fait, Clément Moisan aborde, dès les premières lignes, l’approche qu’il souhaite développer dans le présent ouvrage « qui ne veut en rien répéter les autres, ni redire une fois de plus ce que l’on sait déjà. Il s’agira plutôt de ressaisir le message de l’auteur dans ce qu’il a d’essentiel, mais surtout de considérer, d’un autre point de vue, ce que l’on appelait son “style”, sa façon d’écrire et d’exprimer sa vision du monde » (p. 9). L’originalité de l’étude réside justement dans le fait que l’essayiste porte son regard sur cette littérature de l’instant qui n’est pas le résultat du mode de vie frénétique de Kerouac, mais un effet littéraire, habilement mesuré, pour lui permettre de traduire son mode de vie frénétique. « Il y a donc dans cette écriture les deux modes de la prose spontanée et de la structuration du récit » (p. 73), précise l’auteur.

Universitaire et auteur reconnu, Clément Moisan cherche à aller au-delà des stéréotypes et des lieux communs. Pour ce faire, il retourne aux écrits de Kerouac et à ceux de ses détracteurs contemporains. En filigrane de cette synthèse sur les mépris et la médisance subis par cet Homère hippie, il fait ressortir sa démarche, celle véridique d’une âme oscillant entre responsabilité et désir d’émancipation. En effet, deux tendances se retrouvent dans son œuvre de nature autobiographique, tributaire d’une mémoire affective de l’enfance, soit une quête de la route, du voyage et de l’amitié, mais aussi à l’opposé, le désir de repos, de retraite et de solitude.

À partir de ce postulat renouvelé, l’essayiste expose une proximité possible entre certains de ces nouveaux artistes américains ennemis des conventions, libres et indépendants issus de l’Amérique des années 1950 et 1960. Si Kerouac s’apparente au jazz de Louis Armstrong (1901-1971) en musique, l’auteur fait également le rapprochement avec l’action painting du peintre Jackson Pollock (1912-1956).

En somme, le présent essai, concis et bien documenté, fait connaître le travail littéraire de Kerouac et sa filiation avec la production de certains artistes qui lui étaient contemporains. Il contribue ainsi à une meilleure compréhension d’une œuvre qui fait encore aujourd’hui couler beaucoup d’encre.

Pascal Huot

 Ian MacDonald. Revolution in the Head : les enregistrements des Beatles et les sixties. Traduction d’Aymeric Leroy. Marseille. Éditions Le Mot et le reste. 2010, 607 p. (Coll. « Formes »).

Ian MacDonald. Revolution in the Head : the Beatles’ Records and the Sixties. 2nd edition. London, Fourth Estate, 1997 [1994], 473 p.

La popularité des Beatles au Québec reste toujours considérable, près d’un demi-siècle après leur premier passage au Forum de Montréal (le 8 septembre 1964), si l’on en juge par le succès récent de groupe montréalais Beatles Story, qui reprend sur scène les grands succès du groupe légendaire.

Par ailleurs, la parution de l’ouvrage Revolution in the Head en version française (mais avec son titre laissé en anglais) est une agréable surprise. Publiée initialement en 1994, la version anglaise de cette « bible » sur les Beatles était disponible en plusieurs versions sous un titre similaire Revolution in the Head: the Beatles’ Records and the Sixties (London : Fourth Estate, et diffusée au Canada par Raincoast Books).

Peu importe la version, Revolution in the Head demeure l’ouvrage de référence le plus important et le plus utile pour comprendre le travail des Beatles en tant que musiciens polyvalents. Ce n’est certainement pas « un livre de plus sur les Beatles ». Au lieu d’une biographie ou d’une suite d’anecdotes, le critique anglais Ian MacDonald (1948-2003) a étudié les archives de la compagnie Apple et des studios d’Abbey Road pour identifier clairement et pour chaque chanson du groupe « qui fait quoi ». Normalement, Paul tenait la basse électrique, John et George jouaient la guitare, et Ringo était à la batterie; mais les fonctions respectives du quatuor varièrent considérablement avec l’évolution du groupe et la complexification de leurs arrangements musicaux. Ainsi, sur l’enregistrement de « Yesterday », c’est Paul qui joue la guitare, accompagné d’un quatuor à cordes dirigé par George Martin, en l’absence des trois autres membres du groupe (p. 226). D’ailleurs, le producteur George Martin (souvent surnommé « le cinquième Beatle ») accompagnait le groupe au piano sur une multitude de leurs titres, dont « Misery » (p. 101), « You Really Got a Hold on Me » (p. 126), « A Hard Day’s Night » (p. 166), « Slow Down » (p. 171), « In my Life » (p. 247); il jouait du clavecin sur « Fixing a Hole » (p. 340). Contre toute attente, c’est McCartney qui interprétait les solos de guitare électrique sur plusieurs titres, dont « Drive my Car » (p. 240), et qui, en l’absence de Ringo, tiendra la batterie sur les deux premières pièces du double « album blanc » : « Back in the USSR » et « Dear Prudence » (p. 440-441). Parfois, c’est Lennon qui était absent lors de l’enregistrement des pièces « Savoy Truffle », « Martha my Dear », « Long, Long, Long » (p. 457-459), mais qui enregistra seul sa chanson « Julia » (p. 463). Autre révélation : les harmonies vocales entendues dans la chanson « She Said she Said » ne sont pas de Lennon et McCartney, mais bien de Lennon et Harrison, sans la voix de McCartney (p. 305). Enfin, sur « The Ballad of John and Yoko », ce sont Lennon et McCartney qui se partagent tous les instruments et les voix en l’absence des deux autres membres du groupe (p. 492).

En complément, on découvre pour chaque chanson du groupe les noms de tous les musiciens occasionnels (classiques ou de rock) ayant accompagné les Beatles en studio, que ce soit sur des pièces aux consonances indiennes de George Harrison ou pour des morceaux plus classiques comme « Eleanor Rigby ».

La traduction française d’Aymeric Leroy est élégante et évite l’argot parisien; ainsi, il parle fort à propos de « panoramisation stéréo très marquée » au début de la chanson « Day Tripper » (p. 243). Pour ceux qui n’ont qu’un intérêt partiel envers les Beatles, ces renseignements sembleront totalement superflus; mais pour le musicien ou l’amateur qui connaît par cœur et depuis toujours toutes ces pièces, ces données seront comme un trésor indispensable pour accompagner une écoute attentive du plus important groupe de tous les temps.

Yves Laberge

J. Andrew Ross, Andrew D. Smith. Les entrepreneurs Canadiens. Du commerce des fourrures au krach de 1929. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2011, 571 p.

 Ce recueil de textes, présenté par le Dictionnaire biographique du Canada (DBC) dans le cadre de son 50e anniversaire (en 2011), contient 61 biographies portant sur différents entrepreneurs qui ont marqué l’histoire canadienne. Codirigé par J. Andrew Ross (étudiant au postdoctorat à l’University of Guelph en Ontario) et Andrew D. Smith (professeur agrégé d’histoire à la Coventry University en Angleterre), ce livre rassemble les textes de 62 auteurs, parmi lesquels d’éminents historiens, dont Brian Young, Gerald Tulchinsky et Louise Dechêne. Ces biographies, écrites entre 1966 et 2005, ont fait l’objet d’un dur travail de sélection puisqu’elles ont été retenues parmi les 2 100 que compte la catégorie « gens d’affaires » du DBC. Plusieurs d’entre elles ont cependant été retouchées afin de les mettre à jour avec les plus récentes recherches. Également, le style de présentation y a été uniformisé.

L‘ouvrage veut donc nous raconter l’histoire de l’entreprenariat canadien entre les débuts de la Nouvelle-France et le krach de 1929. L’un des objectifs est d’aller au-delà des « leaders » politiques, militaires et religieux et donc, de montrer la diversité des activités commerciales canadiennes. Ce recueil cherche également à inclure des gens de diverses origines, des Canadiens de souche, mais également des immigrants venus de France, des îles Britanniques, d’Allemagne et même de Chine. Une place est aussi faite aux femmes et aux membres des Premières Nations. Bref, cet ouvrage veut montrer la diversité des entrepreneurs canadiens au fil de son histoire, et par le fait même, la diversité canadienne dans son ensemble.

Ce recueil se compose de sept grands chapitres selon une organisation à la fois  chronologique et thématique, comme L’empire commercial du Saint-Laurent après 1763 (chapitre 2), Homme de chemins de fer et créateur de réseaux (chapitre 5) et Les boums de l’Ouest (chapitre 7). C’est donc dans ces différentes sections que le lecteur intéressé peut aborder la biographie de certains personnages de l’histoire canadienne, dont les célèbres John Molson et Alphonse Desjardins, mais aussi d’autres personnes moins connues comme Rosetta Ernestine Watson et John Guy.

Mentionnons en terminant que le DBC contient plusieurs milliers de biographies de grands personnages ayant marqué l’histoire canadienne entre l’an 1000 et 1930. Le tout est compilé en quinze volumes en plus d’être accessible à tous sur le web à l’adresse suivante : http://www.biographi.ca.

Michel Morissette

Karine Garcia et Claudine Déom. L’architecture Art déco et les écoles de la Commission scolaire de Montréal. Montréal. Fondation des amis du patrimoine scolaire et Commission scolaire de Montréal, 2010, 44 p.

 Ce petit livre illustré reprend partiellement un rapport de recherche rédigé par Karine Garcia, en 2005, sous le titre La manifestation de l’Art déco au sein des bâtiments de la Commission scolaire de Montréal. Il présente une vingtaine d’écoles de l’île de Montréal érigées durant les années 1920 et 1930; celles-ci ont en commun leur architecture de style Art déco, caractérisée par une ornementation réduite et leur impression de verticalité (p. 8). Une carte figurant dans les pages centrales situe ces immeubles répartis dans différents quartiers comme Cartierville, Notre-Dame-de Grâce, Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, Rosemont et sur le Plateau Mont-Royal (p. 22-23). Le texte est précis et montre également la façade de certains bains publics de Montréal conçus selon le style Art déco (p. 14). On apprend même – quel scandale! – que l’école Jacques-Viger, datant de 1932, avait été démolie en 1982 pour faire place à des terrains de tennis! (p. 42). On ne peut que féliciter Karine Garcia pour l’originalité et l’excellence de son travail. Compte tenu du grand intérêt de cette recherche – et en raison de la petitesse de ses photos –, on espère la publication intégrale et en grand format du rapport initial, dont on ne trouve ici que quelques extraits.

Yves Laberge

Albert Camus. L’Étranger accompagné des dessins de José Munños, Paris, Futuropolis Gallimard, 2012, 144 p.

 1er mai 1940. Albert Camus écrit : « Je viens de terminer mon roman […] Sans doute, mon travail n’est pas fini […] Mais le fait est que j’ai tracé la dernière phrase. » André Malraux, un des premiers lecteurs de ce qui n’est encore qu’un manuscrit, est secoué et recommande le jeune auteur à son éditeur Gaston Gallimard. Dans sa fiche de lecture, Jean Paulhan est dithyrambique. « C’est un roman de grande classe. À publier sans hésiter ». L’édition originale de L’Étranger – 4 000 exemplaires – est publiée en mai 1942. Un roman culte venait de naître. La seule collection Folio en a vendu plus de 7 millions d’exemplaires à ce jour. En  1999, le récit de Camus est  couronné  « meilleur roman du XXe siècle » par le quotidien français Le Monde.

1942 est également l’année de naissance de l’artiste visuel argentin José Munños. Ses premières bandes dessinées, réalisées en collaboration avec son compatriote l’écrivain Carlos Sampayo et publiées en 1976, lui valent immédiatement une notoriété qui trouvera son apogée en 2007 alors qu’il reçoit le Grand Prix de la ville d’Angoulême, la Mecque de la bande dessinée.

Munños a-t-il lu ce texte écrit par Camus en octobre 1938 à propos de La Nausée de Jean-Paul Sartre? « Un roman n’est jamais qu’une philosophie mise en images. Et dans un bon roman, toute la philosophie est passée dans les images ».

Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans ce nouveau formatage du célébrissime opus de Camus. Maître incontesté du dessin en noir et blanc, José Munños propose une mise en images pour le moins surprenante en insérant dans le texte 72 illustrations dont 60 sont de format pleine page. Ce sont des œuvres sombres et dramatiques où l’on reconnaît aisément l’influence du bédéiste Hugo Pratt auquel il emprunte sa technique du tachisme pour suggérer des lieux et des décors. On pense également au photographe américain Richard Avedon et à la galerie de personnages si incroyablement typés qu’il donne à voir dans son livre In the American West. Si les influences picturales de Munños sont nettement du côté des artistes expressionnistes, il ne faut pas négliger pour autant l’affection toute particulière que porte l’artiste argentin au cinéma noir américain des années 1940. L’utilisation fréquente du gros plan et de faciès aux mimiques presque caricaturales en témoignent.

L’interprétation visuelle d’une œuvre aussi gigantesque constitue un pari que Munños relève avec brio mais les inconditionnels de l’écrivain « nobellisé » auront peut-être quelques grincements de dents lorsqu’ils constateront la mise en pages qu’on a fait subir au texte. Les longs paragraphes, qui amplifiaient la neutralité du ton et faisaient le lien entre le récit classique du XIXe siècle et la modernité narrative du XXe siècle, ont été découpés en petites unités qui transforment complètement la façon dont le lecteur est amené à appréhender le texte. Ainsi, le chapitre I de la première partie, qui est composé de 27 paragraphes dans la version originale, éclate en 46 paragraphes dans la version Futuropolis. D’aucuns condamneront ce lifting douteux qui soumet la structure du récit aux contingences de la représentation visuelle. D’autres invoqueront la richesse polymorphe de ce texte intemporel qui conserve la même vigueur dans un contexte spatial différent.

Soulignons enfin la qualité exceptionnelle de l’édition. Grand format vertical. Couverture rigide. Cahiers retenus par une tranchefile. Papier subtilement texturé. Impression de qualité exceptionnelle qui pousse à son maximum l’efficacité de ce récit en noir et blanc.

Camus décède en 1960 dans un accident de voiture. Mais avant sa grande rupture avec la communauté humaine, il y a cet événement qui le relie à nous d’une façon particulière.

Mai 1946. Albert Camus est à New York. Il prend l’autobus en direction de Montréal et Québec. S’extasiant devant « la pointe du cap Diamond [sic] », il écrit dans son Journal de voyage en Amérique du Nord. « Pour la première fois dans ce continent l’impression réelle de la beauté et de la vraie grandeur. Il me semble que j’aurais quelque chose à dire sur Québec et sur ce passé d’hommes venus lutter dans la solitude poussés par une force qui les dépassait. Mais à quoi bon? […] La seule chose que je voudrais dire j’en ai été incapable jusqu’à maintenant et je ne le dirai sans doute jamais… »

Étrange Camus dont un fragment de son continent intérieur lui était à lui-même étranger.

Serge Pallascio

Réjean Olivier. Le temps des fêtes dans Lanaudière. L’Assomption, Éditions Point du jour, 2011, 258 p.

Depuis son enfance, Réjean Olivier, bibliothécaire à la retraite de Joliette, se passionne pour les traditions du temps des fêtes. Il s’est bâti une impressionnante collection de livres, de disques, d’ornements et d’œuvres d’art reliée aux célébrations des fêtes de Noël et du jour de l’An. Il a aussi incité les membres de sa famille et ses amis à consigner par écrit leurs souvenirs ou encore à composer des poèmes et des récits sur le thème des fêtes.

Dans Le temps des fêtes dans Lanaudière, Réjean Olivier présente un mélange de souvenirs, de légendes, de contes et de récits de résidents et d’anciens résidents de Lanaudière. Les uns ont vu le jour au XIXe siècle et les autres au XXe. Ainsi, parmi les 60 textes de la plume de 36 auteurs, on peut lire quelques contes d’Honoré Beaugrand, né en 1848, et un poème de Chantal Olivier, née en 1976.

Parmi les textes particulièrement intéressants, mentionnons « Souvenirs pour Félix-Antoine et Gabrielle » de Claude St-Jean. L’auteur transporte le lecteur aux années de son adolescence, à la fin des années 1950, et raconte avec force détails les activités qui se déroulaient dans sa famille et à l’école du début de l’avent jusqu’aux grandes fêtes familiales typiquement québécoises du jour de l’An dans sa famille maternelle, les Landry de Saint-Alexis.

L’ouvrage réserve une belle place aux artistes visuels de Lanaudière qui ont documenté le temps des fêtes et la saison hivernale. Des photos de leurs œuvres, certaines en couleur, sont parsemées à travers le livre et sont accompagnées de courtes notices biographiques. Parmi les autres illustrations, mentionnons des photos prises lors de fêtes de famille, surtout à l’occasion du jour de l’An. Les photos, par contre, sont relativement récentes. La plus vieille date de 1943.

Grâce à ce livre et aux autres publications de Réjean Olivier, Lanaudière est sans doute la région québécoise la mieux documentée sur le temps des fêtes.

Georges Arseneault

 

Places aux livres – #110 – été 2012

Gilles Pageau. Évocations du fleuve Saint-Laurent dans l’œuvre d’Henri-Raymond Casgrain (1831-1904). La Pocatière, Société historique de la Côte-du-Sud, 241 p.

 Né en 1831, l’abbé Henri-Raymond Casgrain, qui a consacré sa vie à l’écriture, est l’un des intellectuels les plus influents de son époque. Auteur de 85 ouvrages et de plus de 200 articles, il est l’écrivain canadien-français le plus prolifique du XIXe siècle et le plus lu à l’étranger. Pourtant, il reste méconnu d’une bonne partie des lecteurs québécois. Cela tient surtout au fait que la plupart de ses œuvres n’ont pas été rééditées. Le livre de Gilles Pageau, qui, comme Casgrain, est un ancien du Collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, vise à faire sortir de l’ombre l’œuvre de cet homme qui fut à la fois auteur et éditeur.C’est une anthologie de textes sur le fleuve que nous présente Gilles Pageau dans ce cahier d’histoire de la Société historique de la Côte-du-Sud. Les œuvres littéraires et historiques de l’abbé Casgrain contiennent de nombreuses références à des événements, coutumes et légendes reliées au majestueux Saint-Laurent. Il faut dire que Casgrain a été imprégné de la présence du cours d’eau puisqu’il a passé son enfance à Rivière-Ouelle, entre la rivière sinueuse et cette véritable mer intérieure. Tout le pays de Kamouraska vit en symbiose avec le Saint-Laurent au moins jusqu’au début du XXe siècle.

Les textes sont regroupés autour de dix thèmes. Le fleuve est voie de communication, lieu de loisir et de plaisance, mais aussi théâtre de drames et de guerre. Après une brève mise en contexte, dans laquelle il présente Casgrain, Gilles Pageau cède la parole à celui qui a écrit de très belles pages sur ce fleuve qui nous est tellement familier qu’on finit par l’oublier. Des poèmes, des souvenirs, des récits historiques, des légendes, accompagnés de textes explicatifs et d’illustrations anciennes; voilà de quoi apprécier à sa juste valeur l’œuvre de ce pionnier de la littérature québécoise. Un livre à apporter avec soi au bord de la mer cet été et des textes à méditer l’hiver prochain au coin du feu!

Jacques Saint-Pierre

Hélène-Andrée Bizier. À chacun son métier. Québec, Éditions Fides, 2010, 388 p.

 Avec À chacun son métier, l’auteur nous offre, une fois de plus, de découvrir l’histoire du Québec non pas en mots, mais en photos. Faisant suite à Une histoire du Québec en photos, Une histoire des Québécoises en photos et Une histoire des hommes québécois en photos, ce quatrième tome dresse le portrait des métiers qui nous définissaient autrefois et qui font parfois encore partie de notre quotidien.

Tirés d’archives de photographes amateurs ou professionnels, les documents visuels présents dans cet ouvrage lèvent le voile sur certains métiers aujourd’hui disparus et sur d’autres qui sont présents dans nos vies depuis fort longtemps… D’une qualité exceptionnelle, ces photographies d’époque nous racontent l’histoire des gens de métiers.

Le livre débute par les grandes réalisations humaines qui ont eu un impact important sur les paysages des régions. Les vastes demeures des seigneurs, les nobles maisons des colons, les moulins, les ports, les ponts et les églises ont tous été bâtis par des gens de métiers afin de combler les besoins de ce pays en devenir. Dès les débuts, les tailleurs de pierres, les ramoneurs, les forgerons, les aubergistes, les boulangers furent aussi essentiels que les curés et les médecins.

Viennent ensuite les métiers d’ici et d’ailleurs, ceux que nous ont appris les Amérindiens et sans lesquels nous aurions sans doute trouvé les hivers bien longs…

Ce sont ensuite les gens d’affaires qui sont mis à l’honneur dans la troisième partie du livre. Les notaires, les avocats, les banquiers, les industriels et les voyageurs de commerce posent fièrement pour l’objectif.

Puis viennent les métiers de la terre. Un domaine marqué par l’évolution et les changements des techniques agricoles, mais également par les changements de mentalité et l’exode rural. Les techniques se raffinent et les agriculteurs se spécialisent. Les terres, quant à elles, diminuent, mais leurs productions augmentent.

À chacun son métier, c’est également le nom du chapitre qui se trouve au cœur de l’œuvre. On y regroupe une multitude de métiers hétéroclites classés par ordre alphabétique pour faciliter la recherche.

Les  divers producteurs trouvent leur place dans le chapitre suivant. Viennent ensuite les travailleurs de chantiers, les ingénieurs et les hommes de la voierie. L’ouvrage se termine finalement en faisant une place toute particulière aux gens du bâtiment. Comme tout le monde le sait, quand le bâtiment va, tout va…

À chacun son métier est un livre surprenant tant par la qualité de ses images que par la quantité d’informations qu’il renferme. C’est une façon différente d’apprendre l’histoire, en la regardant à travers l’œil d’un photographe et des sujets qu’il a immortalisés…

Johannie Cantin

George Melnyk. One Hundred Years of Canadian Cinema. Toronto, University of Toronto Press, 2004, 361 p.

 Professeur de cinéma à l’Université de Calgary, George Melnyk a fait paraître en 2004 la première histoire du cinéma au Canada, seize ans après la première édition de la magistrale Histoire générale du cinéma au Québec (Boréal, 1988) d’Yves Lever. Comme pour toute histoire d’une cinématographie nationale, l’auteur relate chronologiquement les grands films ayant marqué la production depuis les origines et l’époque du muet, avec comme toile de fond le contexte sociopolitique et culturel. Fait important, George Melnyk attache un soin particulier à rendre compte de la réception critique des films étudiés, autant du côté anglophone que francophone. De plus, Melnyk n’isole pas la production canadienne et rend bien compte du contexte mondial en matière de culture de masse, faisant fréquemment allusion aux productions hollywoodiennes du moment et particulièrement à celles tournées au Canada, comme Nanook of the North (1922) de Robert Flaherty (p. 52). Naturellement, tous les grands films canadiens de nos réalisateurs plus importants, de Norman McLaren à Claude Jutra, de Michel Brault à Denys Arcand, de Pierre Perrault à Robert Lepage, sont ici décrits, mis en contexte, et commentés. De nombreuses pages sont aussi consacrées à des réalisateurs canadiens comme Allan King, Atom Egoyan, David Cronenberg, Guy Maddin.

Avec intelligence, George Melnyk raconte un siècle de cinéma au Canada en faisant une large place au Québec et en démontrant l’apport innovateur des cinéastes québécois, non seulement à l’époque du cinéma direct, mais aussi par la suite. Selon Melnyk, le Québec a su construire une identité filmique distincte dès ses débuts, en 1896, par son attachement à sa langue française et à la religion catholique, ce qui l’a rapproché de la France et de l’Europe plutôt que de Hollywood, comme ce fut plutôt le cas au Canada anglais (p. 8). L’auteur reconnaît en outre l’apport essentiel des magazines québécois sur le cinéma comme Séquences et de nos grands historiens du cinéma, nommément Yves Lever et Pierre Véronneau (p. 241). Plusieurs pages synthétisent les études savantes consacrées au cinéma canadien qui ont été écrites par des chercheurs étrangers comme les professeurs Bill Marshall et Janis Pallister (p. 240). Il déplore également le divorce apparent entre les films produits au Canada et leur auditoire, au-delà du phénomène des « deux solitudes », qui fait en sorte que même les films les plus populaires ou les plus primés ne sont pas vus par les spectateurs canadiens (p. 258).

En somme, One Hundred Years of Canadian Cinema répond aux attentes des lecteurs les plus exigeants et peut être considéré comme l’initiation parfaite au cinéma canadien. On lit avec plaisir ce texte clair et vivant. Très peu d’universitaires au Canada auraient pu écrire un aussi bon livre sur l’histoire du cinéma canadien. Il est dommage qu’un ouvrage aussi sensé et exhaustif n’ait pas reçu l’accueil qu’il aurait mérité.

Yves Laberge

Pierre Lepage. Mythes et réalités sur les peuples autochtones. Québec, Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, 2009 [2002], 88 p.

 La réédition de ce volume prouve qu’il reste encore beaucoup de chemin à faire pour comprendre la réalité dans laquelle vivent les Autochtones au Québec. Cet ouvrage décrit la réalité contemporaine des Autochtones, qui est plus que jamais tributaire de son histoire. En remontant jusqu’aux premiers contacts, l’auteur rappelle l’importance pour la colonie française de faire des Amérindiens des alliés dans son lucratif commerce de fourrures, en plus de déconstruire le mythe qui veut que ceux-ci aient été conquis. Les chapitres suivants abordent la question des droits ancestraux et les objectifs d’assimilation avoués, principalement avec le régime de tutelle des Premières Nations soumises à l’approche paternaliste de la Loi sur les Indiens. La question du territoire à partager fait également l’objet de clarification avec une brève présentation des onze nations autochtones qui composent le Québec. Agrémenté d’un bon nombre de photos couleur, de cartes, de tableaux et d’encadrés, cette présentation offre plusieurs pistes de réflexion fort intéressantes pour qui ne connaît des Autochtones que le fait qu’ils vivent dans des réserves et qu’ils ne payent pas de taxes.

Instrument pédagogique pour les écoles secondaires, sa portée informationnelle dépasse de loin les besoins du milieu scolaire québécois. Il va sans dire que la population en général y trouvera également son compte et pourra ainsi questionner ses préjugés et ses croyances. Cela dit, l’exercice en est un d’introduction. La notion d’Autochtone inclut tout autant les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Or, malgré un titre inclusif, le premier groupe, très bien représenté, laisse peu de place aux deux suivants. La question métisse au Québec, notamment, n’est que très sommairement soulevée. Pourtant, elle est des plus importantes aujourd’hui face aux nombreux regroupements métis qui commencent à faire entendre leur voix. Leur réalité demeure encore trop méconnue. Nonobstant ce point, cette publication est une lecture indispensable pour lutter contre la méconnaissance, voire l’indifférence et le mépris dont sont encore victimes les peuples autochtones.

Pascal Huot

Stéphanie Angers et Gérard Fabre. Échanges intellectuels entre la France et le Québec (1930-2000). Les réseaux de la revue Esprit avec La Relève, Cité libre, Parti pris et Possibles. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2004, 248 p.

 Ce livre méconnu touchant l’histoire des idées et les relations France-Québec analyse certains échanges culturels et transatlantiques entre deux groupes d’intellectuels, ceux de Paris et ceux de Montréal, à travers leurs revues respectives, au cours du XXe siècle. En France, la revue Esprit propageait une influence considérable et rayonnait dans toute la francophonie, tandis qu’au Québec, les revues La Relève, Cité libre, Parti pris et plus tard Possibles s’inspiraient partiellement du modèle français pour proposer un nouveau modèle de société canadienne-française.

Le point de départ de cet ouvrage est la fondation, en 1932, de la revue Esprit, définie par Stéphanie Angers et Gérard Fabre comme « une revue française de sensibilité catholique » (p. 1). Cette revendication ouverte pour la spiritualité et le catholicisme de la part d’intellectuels engagés pourrait peut-être sembler étonnante, voire discutable pour le jeune lecteur du XXIe siècle; toutefois, dans une longue note en bas de page, Stéphanie Angers et Gérard Fabre précisent que le fondateur de la revue Esprit, Emmanuel Mounier (1905-1950), voulait au départ ancrer « sa philosophie dans un christianisme rénové et réaffirmé » (p. 9), « autour du constat de décadence de la société française » (p. 10). Or, si le ciment idéologique qui reliait ce groupe de revues d’idées au cours des années 1930 était un catholicisme progressiste et engagé pour appeler un monde meilleur, les revues des années 1960 et d’après avaient toutefois remplacé le spirituel par un autre idéal : la promotion de la francophonie, à laquelle s’ajoutaient différents mouvements sociaux, une volonté d’équité et de justice sociale, la manifestation des identités nationales.

Pionnière des revues d’idées au Canada, la revue La Relève a existé entre 1934 et 1948 (p. 31). Au départ, les échanges et les collaborations entre la revue parisienne Esprit et la revue montréalaise La Relève résultaient d’un partage des idées et d’une vision du monde commune découlant du catholicisme. Pour reprendre la formule de Stéphanie Angers et Gérard Fabre, Esprit était à la fois la « caution et source d’inspiration de La Relève » (p. 38).

L’intérêt de ce livre sur les Échanges intellectuels entre la France et le Québec se situe dans l’étude approfondie des origines de la pensée intellectuelle au Canada français, et rappelle que le renouveau des idées et des mentalités associés à la Révolution tranquille ne résulte pas d’une génération spontanée apparue au moment du décès de Maurice Duplessis : « Ce qui explique, à l’origine, l’intérêt d’Esprit pour le Québec, c’est le terreau catholique partagé » (p. 173). L’ouvrage Échanges intellectuels entre la France et le Québec est bien documenté et aborde un sujet relativement peu fréquenté. Il faut en outre souligner l’utilité de ses annexes, contenant entre autres la liste des articles de la revue Esprit consacrés au Québec entre 1952 et 1997, et une lettre inédite de Jean-Marie Domenach (longtemps directeur de la revue Esprit) à Gérard Pelletier. Des cinq revues étudiées ici, seules Esprit et Possibles existent toujours. Mais l’histoire, les numéros anciens, les archives, et les souvenirs de leurs artisans nous restent comme un témoignage.

Yves Laberge

Marc Robillard. Le Québec au temps du baby-boom, 1950-1959. Québec, Les Éditions GID, 2010, 351 p.

 S’il y a une époque où le Québec fut témoin de grands bouleversements, c’est bien durant les années 1950 à 1960. À ce moment, le mot changement est sur toutes les lèvres et la société doit s’adapter rapidement aux nouvelles réalités.

Le Québec au temps du baby-boom, 1950-1959 dresse donc le portrait global de cette époque en abordant des thèmes aussi divers que la famille, l’habitation, l’alimentation, les vêtements, l’éducation et la santé, mais aussi les loisirs, la vie culturelle, la religion, les droits des femmes et bien d’autres sujets encore …

L’introduction détaillée de l’ouvrage permet de mieux comprendre dans quel contexte les gens se trouvaient plongés et pour quelles raisons les habitudes de vie ont été aussi bouleversées.

Il aurait été intéressant que le livre explique davantage les conséquences de la Seconde Guerre mondiale sur le quotidien des gens, car il faut bien le dire, c’est en grande partie à cause des années de privation et de rationnement que la société s’est autant transformée par la suite. Malgré ce léger oubli, il s’agit d’un ouvrage vraiment passionnant pour quiconque s’intéresse un tant soit peu à l’histoire du Québec.

Marc Robillard nous plonge dans cette décennie merveilleuse avec un langage simple, vivant et teinté d’humour. Au fil des pages, ce n’est pas seulement l’histoire du Québec qu’on découvre, mais celle de l’auteur lui-même qui raconte des anecdotes et fait de nombreux commentaires amusants.

L’ouvrage est abondamment illustré, ce qui ajoute à la richesse de l’information qu’il contient. C’est avec plaisir qu’on découvre, en images, les produits à la mode, les nouvelles technologies, les publicités du temps et le mode de vie des gens.

Le livre est avant tout une œuvre de vulgarisation et c’est sans doute sa plus grande force. Loin d’être un recueil ennuyant de faits et de dates, il raconte l’histoire de façon à ce que le lecteur ait l’impression d’en être le témoin privilégié.

Les baby-boomers seront nostalgiques à n’en pas douter et les gens des générations suivantes découvriront avec un regard amusé cette société dont on a dit jadis qu’elle était plongée dans le noir…

Le livre se referme sur une seule question : à quand Le Québec au temps de la Révolution tranquille par le même auteur passionné et passionnant?

Johannie Cantin

Daniel Mercure (dir.). L’analyse du social. Les modes d’explication. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2005, 320 p.

 Une douzaine de sociologues, dont certains réputés internationalement, ont contribué à cet ouvrage collectif, notamment Howard Becker et Alain Touraine. Seulement le quart des textes touchent directement le Québec. Cependant, les historiens devraient retenir de cette publication le chapitre du sociologue Guy Rocher, de l’Université de Montréal, qui livre ici un regard rétrospectif sur son propre cheminement intellectuel et ses recherches sur le Québec du milieu du XXe siècle. Pour Guy Rocher, il importe de transmettre aux jeunes chercheurs une « fascination inaltérable pour les énigmes sans nombre et sans fin que nous présente la réalité de la vie humaine en société » (p. 21). Résumant certains de ses travaux antérieurs, il explique que la Nouvelle-France a connu une mutation autour de 1660, en passant du type « société du comptoir » axée sur les échanges avec les Amérindiens à une société coloniale orientée par l’immigration (p. 27). Ensuite, il explique comment les recherches fondatrices du sociologue américain Everett Hughes sur le Québec rural des années 1950 ont influencé ses propres travaux et ceux de Jean-Charles Falardeau (p. 29). Mais Guy Rocher s’est aussi penché sur la génération des baby-boomers (p. 35) et la jeunesse québécoise ayant vécu la Révolution tranquille, période caractérisée par une série de réformes simultanées, avec « de rapides changements de mentalité dans plusieurs couches de la population, particulièrement dans la jeune génération, ainsi que d’une sécularisation fulgurante et d’un changement de statut et de pouvoir de l’Église catholique » (p. 31). Comme on le voit, certains chercheurs aguerris parviennent admirablement à décrire et à synthétiser une époque familière ou un contexte précis en utilisant peu de mots, qu’ils ont néanmoins bien choisis.

Yves Laberge

René Gilbert. Présence autochtone à Québec et Wendake. Québec, Les Éditions GID, 2010, 189 p.

 Pénétrer dans les sentiers d’une présence autochtone en milieu urbain, où passé et présent marquent le pas pour l’avenir, dans une mémoire toujours vivante et fleurissante, histoire d’aller de rappel en découverte. L’auteur, qui souhaite montrer tout l’apport des Premières Nations dans sa ville natale, a construit son ouvrage à l’image d’un guide touristique. Motivé par un intérêt manifeste pour les Autochtones, René Gilbert, avec la collaboration de son fils Zakari à la photographie, recense les influences et l’héritage des groupes amérindiens dans la ville de Québec et de ses environs. Il va sans dire qu’une part importante de l’ouvrage porte sur les Hurons-Wendats, mais au détour de l’histoire, on y révèle des faits moins connus. Entre autres, notons que Louis Riel, chef des Métis de l’Ouest du Canada, est interné à l’asile d’aliénés de Beauport sous le nom de Louis Larochelle en 1876 ou soulignons cette histoire tragique d’une fosse commune pour les Inuits décédés de la tuberculose et inhumés entre 1948 et 1975 au cimetière Mount Hermon à Sillery.

L’ouvrage comprend deux parties. La première, très succincte, présente un historique allant de la fin de la dernière période de glaciation jusqu’au XXIe siècle, en passant par une préhistoire qui se joue sur des sites hypothétiques et un trou historique de 75 ans entre la dernière visite de Jacques Cartier à Stadaconé et la fondation de Québec par Samuel de Champlain. Ce court exposé sert d’introduction pour la seconde partie qui est le cœur et l’intérêt de la présente publication. L’auteur répertorie dans ce véritable guide de terrain l’ensemble des signes et des manifestations représentatifs du paysage autochtone de la ville de Québec, de Wendake et des sites en périphérie. L’ensemble couvre autant les lieux, les monuments, les rues, les évènements historiques, les organismes et les artistes, tels que le Buffalo Bill Wild West Show de passage à Québec le 24 juin 1897, la disparition du mât totémique le Nid de l’aigle qui a vécu une partie de son existence au Jardin zoologique de Québec, sans oublier la petite histoire des principales maisons du Vieux-Wendake.

L’entreprise se termine par une liste détaillée de repères chronologiques, un lexique en langue wendate et une bibliographie. À l’instar des guides verts et autres éditions destinées au voyageur, la publication de René Gilbert a fière allure. À mettre entre les mains de toute personne qui voyage dans la Vieille Capitale, mais également et surtout de celles qui vivent sur ce territoire et qui ne connaissent souvent qu’une partie de son histoire.

Pascal Huot

Michel L’Hébreux. Ce sera le plus grand pont du monde! La construction du pont de Québec 1900-1917. Montréal, Les 400 coups, 2005, 30 p.

 D’abord destiné à un jeune public au niveau du primaire, ce petit livre – illustré raconte la construction du vieux pont de Québec, qui demeure encore à ce jour le plus long pont de type cantilever au monde, dont la structure parfaitement linéaire et régulière permet  contrairement aux ponts suspendus – de faire traverser les trains. Auteur et conférencier, Michel L’Hébreux est le grand spécialiste du vieux pont de Québec, et notre revue avait louangé son ouvrage précédent, Le pont de Québec (2001), d’abord paru en 1986 aux Éditions La Liberté et réédité chez Septentrion (voir notre critique dans Cap-aux-Diamants, n° 69, 2002, p. 57).

Dans Ce sera le plus grand pont du monde!, on mesure l’ambition initiale des concepteurs de ce pont immense, qui dépassa même de 28 mètres le majestueux Firth of Forth Bridge (1890), en Écosse, un peu plus ancien, mais qui à première vue ressemble étrangement à notre pont de Québec (p. 11).

Le principe du pont cantilever, le choix de l’emplacement, et les diverses étapes du projet sont expliqués brièvement. On évoque également les deux « chutes » (en 1907 et en 1916), survenues non pas une fois parachevé, mais durant sa construction, faisant chaque fois des dizaines de victimes parmi les ouvriers du chantier. Une photographie rare nous montre à quoi ressemblait le premier pont de Québec avant sa chute, avec sa base plus arrondie et sa forme plus allongée; toute cette structure avait été démolie avant d’être reconstruite après 1907 (p. 10).

En raison de son gigantisme et de son destin tragique, ce sujet reste toujours fascinant, les textes sont vivants et brefs, les photographies d’archives sont bien choisies; mais hélas! le travail de coloration et le graphisme outrancier de certaines pages gâchent parfois certaines images anciennes (p. 17, 24, 31). Néanmoins, le lecteur intéressé par le pont de Québec pourra rapidement se référer aux autres ouvrages de Michel L’Hébreux, qui sont beaucoup plus approfondis. D’ailleurs, on célébrera en 2017 le centenaire de l’ouverture du pont de Québec.

Yves Laberge

Micheline Lachance. Rosalie Jetté et les filles-mères au XIXe siècle. Montréal, Leméac, 2010, 205 p.

 La réputation de l’auteure Micheline Lachance n’est plus à faire. Celle qui nous a offert de grandes œuvres littéraires telles que Le Roman de Julie Papineau et Lady Cartier nous revient une fois de plus avec une passionnante biographie.

Exploitant un sujet très peu abordé dans la littérature jusqu’à présent, c’est-à-dire les filles-mères au XIXe siècle, l’auteure nous fait découvrir un personnage méconnu de l’histoire québécoise. Femme exemplaire, au service de la cause qu’elle défendait, Rosalie Jetté sort aujourd’hui de l’ombre et reprend la place qu’elle aurait dû occuper dans l’histoire sociale au Québec depuis longtemps.

Dès le début, on éprouve de l’attachement et de l’admiration pour cette femme qui a consacré sa vie à aider les filles-mères. Ces filles qu’on appelait aussi « filles tombées » étaient victimes de nombreux préjugés tout au long de leur grossesse, mais aussi longtemps après, ne pouvant se défaire facilement de la réputation qui accompagnait inévitablement leur statut.

C’est à travers les témoignages de collègues et auprès de filles ayant trouvé refuge dans ses maisons de naissance que l’histoire de Rosalie Jetté nous est racontée. Cette femme exemplaire a dû faire preuve de courage et de détermination en travaillant dans une maison mal chauffée, sans équipement et beaucoup trop petite pour contenir toutes ses pensionnaires.

Une biographie captivante qui nous donne envie de connaître l’histoire de cette femme extraordinaire. De la même auteure, le roman Les filles tombées tome 1 et 2 traite également du sujet des filles-mères au Québec.

Johannie Cantin

Places aux livres – #109 – printemps 2012 

 Pierre Perrault. Nous autres icitte à l’île. Montréal, Éditions de L’Hexagone, 1999, 245 p. 

Vingt-quatrième livre du cinéaste Pierre Perrault (1927-1999) et peut-être le plus accessible, Nous autres icitte à l’île emprunte, comme beaucoup de titres de ses films, des mots des gens de l’Île-aux-Coudres, lieu presque mythique décrit, en 1535, dans les récits de voyage de Jacques Cartier et magnifié par l’imaginaire cinématographique d’un poète montréalais intrigué par la région de Charlevoix, fasciné par cette communauté, par sa légende, son identité collective, ses traits distinctifs. Une communauté où l’on répétait constamment cette phrase, comme une revendication, comme une devise : « Nous autres icitte à l’île, on est des insulaires » (p. 36).

Ouvrage posthume, Nous autres icitte à l’île propose dans de courts chapitres une série de portraits des gens que Perrault a fréquentés, filmés et aimés lors de ses séjours à Saint-Joseph-de-la-Rive : Alexis Tremblay, Marie Tremblay, Grand-Louis Harvey, Léopold Tremblay. Tous figuraient, authentiques et pourtant magnifiés, dans La trilogie de l’Île-aux-Coudres, commencée avec le documentaire vécu Pour la suite de monde (1963). Perrault partage ses souvenirs et donne dans cet essai sa conception du récit mis en images, lui qui a toujours filmé le réel et l’expérience de la vie quotidienne par le truchement du documentaire pour créer un imaginaire, une vision de légende basée sur le Québec rural, méconnu, presque banal, qui deviendra dans ses films plus grand que nature. Il demande d’ailleurs : « L’aventure est-elle à portée du réel ou de l’imaginaire? » (p. 31).

Perrault évoque également dans ses portraits le Québec et des Québécois, ceux qu’il admire : le cinéaste Michel Brault, son ami Gaston Miron, le poète Michel Garneau, l’écrivain français Michel Serres, le savant Didier Dufour (spécialiste des souris canadiennes-françaises dans le film Un pays sans bon sens), et le professeur Fernand Dumont, à propos duquel il écrivait, admiratif : « grand sociologue […], un anthropologue inconnu du grand public mais qui fréquentait assidûment l’homme et sa délignée » (p. 243).

Plus que quiconque, Pierre Perrault aura été le cinéaste par excellence de la définition de l’identité québécoise, de la quête des origines, de la célébration d’un passé qu’il veut mythifier en filmant des gens apparemment « ordinaires », mais qui deviennent des conteurs magnifiques lorsqu’on leur donne la parole. Les livres de Pierre Perrault gardent le même attachement aux racines issues de la France, aux descendants, à la continuité et à la parole populaire. Et Nous autres icitte à l’île confirme cette préoccupation en lui donnant un caractère presque définitif, immuable, incontestable. Du début à la fin, les écrits de Jacques Cartier découvrant le fleuve Saint-Laurent y sont constamment cités, et les personnages de l’île-aux-Coudres apparaissant dans ses films y font fréquemment écho, comme à des textes fondateurs, comme s’il s’agissait d’une mythologie des origines du Québec. À propos de l’un deux, Perrault écrira : « Alexis se reconnaît dans les dires de Cartier » (p. 48). Et Perrault ajoutera plus loin, avec la même émotion devant les origines françaises et la filiation transmise sur plus de quatre siècles : « Alexis, porte-parole sans trop le savoir d’un peuple en mal de mémoire […], qui me parlait d’un Cartier comme d’un acte notarié. Comme preuve à l’appui de sa présence » (p. 62).

Yves Laberge

Jacques Bernard et Normand Perron. La Beauce-Etchemin-Amiante. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2009, 184 p. (Coll. « Les régions du Québec… histoire en Bref »)

 Fidèle aux autres livres de cette passionnante collection, La Beauce-Etchemin-Amiante est incontournable en matière d’histoire régionale.

L’ouvrage est divisé de façon chronologique suivant les événements qui ont marqué la région. Le climat, le relief particulier du territoire ainsi que l’hydrographie sont autant de thèmes abordés dès le premier chapitre afin de bien décrire le territoire au lecteur. Grâce aux explications des auteurs, on comprend enfin pourquoi la région est si souvent victime d’inondations au printemps.

Le livre nous apprend également que la région a servi de point de contact entre les peuplades de l’époque et que les premiers villages à se constituer furent Sainte-Marie, Saint-Joseph et Sainte-Claire.

L’une des ressources naturelles les plus exploitées demeure la production acéricole. En effet, le sucre d’érable connaît des progrès fulgurants, passant de 860 000 livres, en 1851, à 1 300 000 livres, vingt ans plus tard. L’exploitation forestière est également un domaine important de l’économie. Les bûcherons sont nombreux, de même que les moulins à scie.

Au début des années 1900, la région de Beauce-Etchemin-Amiante connaît une brève période de ruée vers l’or. Cependant, la précieuse matière se fait trop rare et l’investissement ne peut être rentabilisé quelle que soit la compagnie qui finance l’extraction. Les projets découlant de l’exploitation de l’or finiront tous par échouer.

L’ouvrage nous apprend cependant qu’un autre minerai a eu plus de succès, l’amiante. La grève des travailleurs de l’amiante de 1949 demeure un point tournant dans l’histoire des relations ouvrières au Québec.

La réputation des gens de la Beauce dans le monde des affaires n’est plus à faire. Les habitants ont à cœur de faire fructifier leurs économies. Les auteurs nous apprennent à ce propos : « qu’en 1920, les coopératives financières de la région détiennent près de 1 200 000 $, ce qui représente environ 20 % de l’actif des caisses populaires du Québec à l’époque ».

De nombreuses entreprises ont vu le jour dans cette région et sont aujourd’hui connues à travers toute l’Amérique. La famille Vachon, célèbre pour ses petits gâteaux, en est un bon exemple.

La Beauce a également contribué à l’effort de guerre et le régiment de la Chaudière, aujourd’hui annexé au régiment de Lévis, reste bien vivant dans le souvenir des gens du coin. À cet effet, un monument commémoratif orne le parc Mathieu à Beauceville et, en 1995, la Ville de Lévis a choisi de nommer l’un de ces espaces verts en l’honneur du régiment de la Chaudière.

L’ouvrage nous apprend également que la région, comme bien d’autres au Québec, a connu des périodes de gloire et des périodes plus difficiles sur le plan religieux. Encore aujourd’hui, les églises du territoire sont le reflet d’une époque et les témoins silencieux de la très riche histoire religieuse.

Avec ses cégeps, ses écoles d’entrepreneurs et ses industries, la région est plus que jamais tournée vers l’avenir. Parions qu’elle n’a pas fini de faire parler d’elle…

Bref, il s’agit là d’un petit livre rempli d’informations plus utiles les unes les autres pour en apprendre davantage sur la magnifique région de Beauce-Etchemin-Amiante.

Johannie Cantin

Richard Baillargeon. 401 petits et grands chefs-d’œuvre de la chanson et de la musique québécoises, Québec, Varia, 2009, 206 p. 

 Soulignons la parution de 401 petits et grands chefs-d’œuvre de la chanson et de la musique québécoise, de Richard Baillargeon, qui en réalité aurait dû être intitulé « Petit dictionnaire des meilleures chansons québécoises ». Richard Baillargeon connaît la musique : il est édimestre de l’excellent site Internet Québec Info Musique; il avait participé à d’importants ouvrages de référence devenus introuvables comme Les 1 000 succès du dernier millénaire (SARMA, 2002) et Une histoire de la musique populaire au Québec (coécrit avec Christian Côté, Tryptique, 1991). Ici, l’auteur présente alphabétiquement 401 chansons marquantes composées pour la plupart par des artistes québécois : des rengaines folkloriques comme « Dondaine la ridaine » d’Aldor Morin (p. 43), des mélodies populaires comme « Ton amour a changé ma vie » des Classels, ou encore « Pour cet amour [qui vient au monde] », composée en 1968 par Roger Dumas et Jean-Jacques Debout pour Monique Leyrac et reprise plus récemment par Marie-Élaine Thibert (p. 135). Naturellement, plusieurs « classiques » des Leclerc, Vigneault, Charlebois, Léveillée, Ferland, Rivard sont inclus, mais on se remémore aussi des refrains oubliés de Donald Lautrec (« Manon, viens danser le ska »), Marc Gélinas (« Tu te souviendras de moi »), mais aussi « À Québec au clair de lune » de Marius Delisle (p. 17). Des chansons d’artistes actuels comme Richard Desjardins (« À un cœur de cristal ») sont également incluses. Chaque titre a droit à un paragraphe de mise en contexte, avec la liste des différents interprètes ayant repris tel ou tel succès. On ne trouve toutefois pas les paroles des chansons. Ce livre sans prétention de Richard Baillargeon est une véritable invitation à la chanson et confirme une fois de plus la richesse des mélodies produites au Québec, incomparablement plus foisonnante qu’au Canada anglais. On le lit avec plaisir.

Yves Laberge

Jean-Nicolas De Surmont. La Poésie vocale et la chanson québécoise. Québec, L’instant même, 2010, 159 p. (Coll. « Connaître », no 6)

 Spécialiste du littéraire et de la chanson, Jean-Nicolas De Surmont était déjà l’auteur de plusieurs ouvrages sur la chanson (on lira la critique de Bertrand Guay pour son premier livre sur La Bonne chanson, dans Cap-aux-Diamants, Québec, n° 73, printemps 2003, p. 64). L’auteur vient de faire paraître presque simultanément deux autres livres sur la chanson au Québec. Dans La poésie vocale et la chanson québécoise, Jean-Nicolas De Surmont poursuit son exploration de la culture avec une volonté de conceptualiser dans le contexte québécois ce qu’il nomme « l’objet-chanson », qui résulte de la performance d’un chansonnier combinant les fonctions d’auteur-compositeur-interprète (p. 14 et 115). Le titre de l’ouvrage fait référence autant à la poésie récitée (la « vocalité linguistique ») qu’à la « vocalité musicale », là « où la poésie est mélodisée » (p. 129). Après une première partie étoffée sur l’histoire de la chanson au Québec (du XVIIe siècle à nos jours) qui mentionne successivement les apports des chants traditionnels venus de France, puis de Madame Bolduc, des tenants de l’art lyrique, de l’âge d’or de la chanson canadienne (entre 1939 et 1950), et l’émergence de la chanson québécoise à partir des années 1960, la seconde moitié examine le rôle du chansonnier, son influence au-delà des sphères artistiques (dans la politique, dans l’image collective du Québec) et ses diverses inspirations, principalement de la France et des États-Unis. Utilisant des notions historiques, ethnographiques et sociologiques, Jean-Nicolas De Surmont s’intéresse également à la manière dont les chansons d’autrefois sortent quelquefois de l’oubli, soit par des reprises ou de nouvelles versions, soit par les performances des formations folkloriques (comme Le Rêve du Diable ou La Bottine souriante) qui font revivre notre répertoire traditionnel, ou encore par certains des participants des séries Star Académie qui diffusent souvent à très grande échelle d’anciens succès qui sont inconnus des jeunes générations (p. 94). Les dernières pages se penchent sur l’oralité des chansons d’autrefois (La Bolduc; Oscar Thiffault) (p. 107). La qualité des annexes est impressionnante : discographie, bibliographie, glossaire des concepts utilisés, listes de sites Internet. 

Yves Laberge

Jean-Nicolas De Surmont. De l’écho canadien à la lanterne québécoise : comment la chanson est devenue la figure de proue de l’identité québécoise, 1850-2000. Essai. Québec, Les Éditions Gid, 2010, 270 p.

 Dans un autre livre intitulé De l’écho canadien à la lanterne québécoise : comment la chanson est devenue la figure de proue de l’identité québécoise, 1850-2000, Jean-Nicolas De Surmont refait l’histoire de la chanson québécoise sous le prisme de l’évolution de l’identité collective, à partir d’un questionnement sur l’engagement des artistes, l’américanité, l’assimilation des influences anglo-saxonnes par les artistes québécois, la place de la langue française, les auditoires (au Québec et à l’étranger). Si son ouvrage précédent était plus théorique, celui-ci s’inscrit davantage dans une perspective historique et sociologique pour couvrir non seulement la musique, mais tout le spectre de la culture québécoise et de son unicité.

Ici encore, Jean-Nicolas De Surmont établit de nombreux rapports entre la chanson et la culture québécoise; son texte est constamment ponctué de remarques originales et de citations pertinentes, souvent méconnues, qui nous éclairent sur la construction de l’identité nationale au Québec, par exemple à propos du « paradigme du commencement de la chanson québécoise », encore difficile à déterminer avec précision (p. 121). Ailleurs, il citera cette remarque de Gilles Vigneault qui considérait Leonard Cohen comme un artiste né par hasard à Montréal, mais qui n’en exprimait jamais la spécificité : « dans le domaine de la chanson, il n’y a pas de chanson canadienne. Ça n’existe pas. Cohen? C’est un produit américain, qui, comme par hasard est de chez nous, et qui essaie à tout prix d’être un auteur canadien-anglais » (Gilles Vigneault, cité en p. 42). Beaucoup d’autres réflexions de ce genre ajoutent à l’analyse de Jean-Nicolas De Surmont, qui signe ici son meilleur livre.

Yves Laberge

Robert Thérien. L’histoire de l’enregistrement sonore au Québec et dans le monde : 1878-1950. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2003, 233 p.

 Le chercheur Robert Thérien fait figure de pionnier en présentant son immense Histoire de l’enregistrement sonore au Québec et dans le monde : 1878-1950, aux Presses de l’Université Laval, qui prolonge une autre période que celle étudiée dans son imposant Dictionnaire de la musique populaire au Québec 1955-1992 (coécrit avec Isabelle D’Amours, à l’IQRC, en 1992). On a trop souvent l’habitude de faire débuter l’émergence de la chanson québécoise durant les années 1950 avec les premiers disques de Félix Leclerc, Raymond Lévesque, ou de Claude Léveillée. Mais ce découpage temporel laisse parfois l’impression trompeuse qu’il n’y avait auparavant que du néant dans le paysage musical québécois. Pourtant, beaucoup d’artistes canadiens ont enregistré avant 1950, des compagnies de disques se sont établies à Montréal et à Toronto durant les années 1910, et plusieurs foyers québécois étaient équipés d’un gramophone ou d’un tourne-disque dès le début du XXe siècle.

Méticuleusement, Robert Thérien retrace les débuts de l’enregistrement des premiers disques, d’abord sur cylindre, puis dans un format standardisé du 78 tours. Les entreprises pionnières d’Émile Berliner y sont évoquées; celui-ci manufacture ses premiers disques à Montréal, en 1900, sous l’étiquette E. Berliner of Montreal et il ouvre aussitôt son magasin de disques et gramophones rue Sainte-Catherine Ouest (p. 55). Le point fort de ce livre important est de faire revivre de nombreux artisans et plusieurs artistes québécois tout en situant les actions et la production de toutes ces usines à disques qui trouvèrent au Québec un marché lucratif et fidélisé. Parmi les compagnies étrangères qui ouvrent une succursale au Canada, on compte Brunswick, Victor Electric, Sun, Starr, et quelques autres. Mais une étiquette fera exception : Compo, à Lachine, qui sera longtemps la seule compagnie indépendante québécoise au début de l’ère du 78 tours (p. 122 et 164).

Les premiers enregistrements d’artistes québécois comme ceux Joseph Saucier et Paul Dufault sont d’abord endisqués aux États-Unis autour de 1915, par exemple sur la série Ethnic de la compagnie Columbia, regroupant des titres en diverses langues étrangères pour des communautés ciblées (p. 90). En outre, à cette même époque, un genre particulier connut un succès populaire auprès du public québécois : le disque parlé, le plus souvent fait de dialogues comiques comme ceux d’Hervey Germain et Juliette Béliveau (p. 146). Bien sûr, l’art lyrique et la musique traditionnelle sont tout aussi prisés. Au dernier chapitre, Robert Thérien relate aussi « l’invention du long-jeu », en 1926 (p. 183). Les premiers chanteurs québécois à enregistrer sur 33 tours auront été Raoul Jobin et Jacques Labrecque, dès 1949 (p. 187).

Les données réunies sont impressionnantes. Plusieurs tableaux de cette Histoire de l’enregistrement sonore au Québec et dans le monde fournissent des statistiques utiles sur les artistes québécois ayant le plus enregistré avant 1950 : Lionel Parent, Henri Houde, Isidore Soucy, Tommy Duchesne (p. 101, 145 et 215). En dépit de la qualité moyenne des reproductions, on apprécie la diversité des illustrations choisies, et surtout les nombreuses étiquettes centrales de disques anciens (en 78 tours, il va sans dire), qui permettent de constater comment les artistes québécois étaient alors présentés, mais aussi de situer les numéros de catalogue, de confirmer que tous les renseignements apparaissant autour des titres de chansons en français étaient rédigés exclusivement en anglais (p. 61 et 125). En somme, ce livre de Robert Thérien est une véritable mine d’or pour les historiens de la musique et de la culture populaire au Québec; il n’existe pas d’équivalent pour couvrir cette période méconnue. Il s’agit d’une référence majeure sur l’histoire de la musique québécoise.

Yves Laberge

Buteau, Hélène. La fille du tanneur. Québec, Les Éditions Gid, 2011, 587 p.

 Ce roman de près de 600 pages met en scène deux femmes réunies par un trait physique et un objet, mais séparées par dix générations. L’une est une spécialiste en culture matérielle et l’autre une jeune fille de quatorze ans, qui est à la fois naïve et pleine de ressources. Cette dernière sera forcée à l’exil en Nouvelle-France, où elle connaîtra un destin tragique. La découverte de son corps bien conservé est le point de départ d’une captivante enquête. Les chapitres montrant les progrès de la perspicace Fanny dans sa quête de la vérité alternent avec ceux relatant le parcours de la jolie Marie, au XVIIe siècle.

On dit d’un bon essai qu’il se lit comme un roman. Le livre d’Hélène Buteau est un roman qui possède également les qualités d’un bon essai. Le personnage de Fanny nous fait pénétrer dans l’univers fascinant de l’archéologie, que l’auteure connaît fort bien puisqu’elle est archéologue de formation. Elle dépeint, en outre, avec beaucoup de réalisme le milieu assez singulier des intellectuels. Enfin, elle connaît la Nouvelle-France, et elle l’aime… au point de l’idéaliser. Avec son roi, sa jeune bergère et même son bossu, l’histoire de la petite Marie n’est pas sans rappeler les contes de fées.

L’intrigue est bien ficelée : l’énigme n’est définitivement résolue qu’après un coup de théâtre, qui plante le décor pour une suite. L’écriture est simple, sans artifices. Les lieux et les atmosphères sont décrits avec une touche poétique qui témoigne d’une grande sensibilité. Les personnages sont très attachants et même les plus méchants ne sont pas vraiment antipathiques. Le vieux notaire Bénigne Basset, qui rêve de finir sa vie à rédiger des contrats de mariage, est sans doute le plus attendrissant de tous ces grands noms (Charles Aubert de la Chenaye, Jacques Le Ber, Daniel Greysolon Duluth, etc.) de l’histoire du Québec qui reprennent vie sous la plume de l’auteure.

Le roman historique est un genre auquel plusieurs chercheurs ont succombé et cela s’explique aisément. L’écriture romanesque permet en effet de combler les lacunes des archives et des vestiges à partir desquels les scientifiques essaient de reconstituer le passé plus ou moins lointain des sociétés. Les auteurs peuvent ainsi donner libre cours à leur imagination. L’exercice peut s’avérer périlleux, car en essayant de coller de trop près à la réalité on risque d’ennuyer le lecteur. Le roman doit demeurer une fiction. Dans le cas de La fille du tanneur, c’est réussi! Un beau voyage dans le temps.

Jacques Saint-Pierre

Michèle Bernard. Joseph-Charles Taché. Visionnaire, penseur et homme d’action au cœur du XIXe siècle. Montréal, XYZ éditeur, 2011, 165 p.

 

 Né le 24 décembre 1820, Joseph-Charles Taché est le premier enfant de Charles Taché et de Louise-Henriette Boucher de La Broquerie.

En 1832, il entre au Séminaire de Québec qu’il quitte en 1840. En 1841, il entreprend ses études en médecine à l’hôpital de la Marine et des Émigrés, à Québec. Le 16 novembre 1844, il reçoit son diplôme. En 1845, il s’installe à Rimouski pour y pratiquer la médecine. En 1846, il est nommé conseiller municipal de cette ville.

Le 1er juillet 1847, il épouse Françoise Lepage. Le 24 janvier 1848, il est élu député de Rimouski à l’Assemblée législative du Canada-Uni. Il est nommé directeur de la Société d’agriculture du Canada-Est.

En 1850, son frère Alexandre Taché est nommé évêque de Saint-Boniface par le pape Pie IX. En 1851, il est réélu député de Rimouski à l’unanimité.

En janvier 1857, il démissionne de son poste de député de Rimouski. Il est alors choisi pour diriger un nouveau journal, Le Courrier du Canada. Il quitte ce poste en 1859. Il publie, en 1861, son premier recueil de contes, Trois légendes de mon pays. Il récidive avec Forestiers et voyageurs, en 1863.

En 1864, il est nommé au poste de sous-ministre de l’Agriculture et des Statistiques à Ottawa. L’année suivante, toute sa famille s’installe à Ottawa.

En 1866, il produit un mémoire sur le choléra.

En 1867, il représente le Canada à l’Exposition universelle de Paris. En 1871, il détermine le contenu, la forme et la procédure du premier recensement canadien, source de statistiques fiables. Il s’occupe aussi du second, en 1881.

En 1877, il publie La mouche ou la chrysomèle des patates et le moyen d’en combattre les ravages.

En 1878, il reçoit un doctorat honoris causa en médecine et un deuxième en littérature, en 1883.

En 1885, il publie Les asiles d’aliénés de la province de Québec et leurs détracteurs de même que son dernier livre Les Sablons (l’île de Sable) et l’île Saint-Barnabé.

En 1888, il quitte son poste de sous-ministre après être devenu invalide à la suite d’une mauvaise chute. Le 16 avril 1894, il décède à l’âge de 73 ans, à l’Hôpital général d’Ottawa.

« Homme politique, savant et écrivain, Joseph-Charles Taché est un brillant penseur. Lire le récit de sa vie, c’est revire mille facettes de l’histoire du XIXe siècle ».

Laval Lavoie

Jean-Claude Ruano-Borbolan (dir.). L’histoire aujourd’hui. Nouveaux objets de recherche. Courants et débats. Le métier d’historien. Auxerre, Éditions Sciences Humaines, 1999, 473 p.

 Cet indispensable livre-synthèse regroupe une série d’articles courts et d’entretiens sur l’histoire, pour la plupart parus dans l’excellente revue Sciences Humaines, publiée à Auxerre, en France. On la trouve parfois en kiosque au Québec, par exemple à la Maison de la Presse internationale. La clarté et la concision sont les principales qualités des textes de cette revue (et de ce fait de ce livre). En réalité, L’histoire aujourd’hui n’est pas un traité d’histoire de France ou du monde, mais bien un ensemble de réflexions méthodologiques et théoriques sur les différentes manières de concevoir et de faire l’histoire. On évoque bien sûr au passage des classifications essentielles (Antiquité, Moyen-Âge, Renaissance, XXe siècle), des concepts de base (croyances, représentations, imaginaires) et des thématiques (comme le communisme, le Tiers-Monde, les guerres); on décrit au passage l’historique des grandes institutions françaises (Collège de France, École polytechnique, École des hautes études en sciences sociales) (p. 27).

Plusieurs articles de L’histoire aujourd’hui abordent l’historiographie et présentent les apports essentiels de certains grands historiens français comme Fernand Braudel (p. 284 et sq.) et Georges Duby (p. 303 et sq.). Tout un chapitre porte sur la très influente École des Annales autour des historiens François Simiand, Lucien Febvre, et Marc Bloch (p. 273-295). Dans un exposé retranscrit, l’historien Pierre Nora présente le concept de « lieux de mémoire » : c’est-à-dire ces « lieux, matériels ou non, où se cristallisait la mémoire nationale » (p. 343). Au départ, son but était de dégager « la part symbolique des objets étudiés », ce qui était à la fois innovateur, mais absolument fondamental pour tout historien (p. 345). Les approches interdisciplinaires sont nombreuses et fertiles dans les quatorze chapitres : ainsi, une entrevue avec l’historien Paul Veyne (intitulée « L’histoire ne démontre rien ») propose des liens passionnants entre l’histoire et la sociologie, en soulignant l’apport méthodologique de Michel Foucault sur le fait que l’on peut même faire une histoire des convictions (p. 427-433).

Même après plus d’une décennie, le livre L’histoire aujourd’hui ne vieillit pas et reste tout à fait pertinent pour l’étudiant du cégep, du baccalauréat, ou pour toute personne intéressée par l’histoire en général et ses méthodes. C’est un excellent ouvrage d’initiation aux sciences historiques qui reste encore trop méconnu. En existe-t-il un meilleur ou un plus pertinent pour nourrir intellectuellement un jeune historien en herbe? Je ne le pense pas.

Yves Laberge

Places aux livres – #108 – hiver 2011

Jacques Michon (dir.). Histoire de l’édition littéraire au Québec au XXe siècle, volume III. La bataille du livre 1960-2000. Montréal, Éditions Fides, 2010, 520 p.

 Le troisième tome d’une série consacrée à l’histoire littéraire au Québec au XXe siècle et amorcée en 1999 est, tout comme les deux volumes précédents, une somme incomparable et particulièrement bien ficelée d’informations sur l’histoire de l’édition chez nous. Le livre judicieusement illustré est le fruit du travail d’une dizaine de rédacteurs et de plus d’une vingtaine de chercheurs associés au GRÉLQ.

Si dans les deux premiers tomes on s’affaire respectivement à brosser un tableau exhaustif de l’émergence de l’édition au début du XXe siècle jusqu’à son explosion avec l’édition de guerre, le troisième volume s’intéresse à l’édition moderne, qui est fortement marquée par l’émergence et la mise en place d’un réseau d’éditeurs professionnels au Québec. Les dernières décennies du siècle se caractérisent également par la montée progressive du financement étatique et, par le fait même, de la rapide constitution de l’autonomie du champ littéraire québécois.

On pourrait globalement diviser les 40 dernières années en trois périodes. La première période, les années 1960, est marquée par l’émergence de plusieurs maisons d’édition au contenu souvent expérimental et centré sur l’affirmation identitaire. À partir des années 1970, qui constituent la deuxième période, le monde de l’édition connaîtra une véritable transformation avec la venue de plus en plus imposante des éditeurs étrangers qui tentent, avec succès, de reprendre le marché qu’ils avaient perdu durant la Deuxième Guerre mondiale, alors que les éditeurs québécois occupaient une position enviable. Cette confrontation commerciale avec les éditeurs étrangers forcera les éditeurs de la province à se structurer afin de s’imposer dans le marché nord-américain. Le siècle se termine par un processus inégalé de concentration des éditeurs, des diffuseurs et des distributeurs, ce qui caractérise la troisième période. On verra, par exemple, le groupe Quebecor acheter la plupart de ses concurrents directs (VLB, l’Hexagone, Ville-Marie éditeur, les Éditions de l’Homme, le Jour, Stanké), ne laissant que peu de compétiteurs dans un marché tout de même restreint.

Dans ce troisième tome, on s’intéresse autant à l’histoire de la « grande » littérature qu’à celle des autres genres souvent négligés ou boudés que sont la littérature jeunesse, le roman policier, le livre scolaire, etc. On donne également une place importante aux acteurs des techniques liées à l’édition tels que les imprimeurs, les diffuseurs, les distributeurs, etc. et à la littérature anglo-québécoise.

Les auteurs dressent donc un portrait global et honnête de la façon dont s’est professionnalisé le milieu littéraire québécois. Cette série a comme principale qualité d’être aussi facile qu’agréable à lire. Cela tient probablement au fait que les textes réunis contiennent à la fois des informations inhérentes à l’histoire générale de la production et de la réception du livre au Québec et des anecdotes à propos de certains textes qui ont marqué l’imaginaire littéraire de la province. Cette façon de présenter l’information rend celle-ci beaucoup plus accessible et totalement captivante. Le seul défaut du livre, si l’on peut dire, découle peut-être de sa qualité; on en voudrait plus! Par exemple, bien que l’on effleure la question, on passe rapidement sur l’époque de la contre-culture au Québec, qui a malgré tout été un moment unique d’effervescence poétique. Enfin, comme le livre est paru en 2010, il aurait été intéressant d’en savoir un peu plus sur les réponses actuelles des éditeurs face à la concentration médiatique explicitée précédemment et de présenter ce que l’on nomme l’émergence dans le monde de l’édition d’aujourd’hui. Mais l’absence de cette information témoigne seulement du fait que la recherche dans ce domaine est loin d’être terminée.

Jasmin Miville-Allard

Marie-Thérèse Lefebvre et Jean-Pierre Pinson (dirs.). Chronologie musicale du Québec 1535-2004. Musique de concert et musique religieuse. Québec, Les éditions du Septentrion, 2009, 366 p.

 Cette chronologie, la première du genre au pays, recense tous les événements liés à la musique de concert et à la musique religieuse, de la Nouvelle-France à nos jours. On fait référence aux concerts classiques et autres performances publiques, aux compositions et à la création d’œuvres, à l’enseignement de la musique et du chant, mais aussi à la danse. C’est une mine d’informations qui nous renseignent sur l’évolution de la vie culturelle durant les siècles passés. Ainsi, on note, en 1800, le déclin du menuet dans la région de Québec, au profit de rythmes britanniques comme la gigue et le reel, mais aussi des danses européennes comme la mazurka et les quadrilles (p. 78). De plus, on apprend que le commerce d’instruments de musique (pianos, violons, flûtes) était déjà prospère au Québec en 1772 (p. 51). Par ailleurs, on publia à Québec des recueils de chants grégoriens dès le XVIIIe siècle (p. 75). Sur le plan religieux, une multitude de nouvelles reliées à la vie de l’orgue dans les paroisses du Québec sont évoquées au fur et à mesure que ces instruments sont acquis et que des titulaires sont engagés (p. 135).

La musique faisait partie du quotidien de nos ancêtres : d’ailleurs, Pehr Kalm, un visiteur suédois (un naturaliste suédois?), notait, en 1749, que les Québécoises fredonnaient fréquemment des chansonnettes d’amour (p. 44). Les pique-niques de 1855 comportaient souvent la présence d’un orchestre d’harmonie (p. 136). La même année, la jeune Emma Lajeunesse, (dite Emma Albani?), faisait ses débuts comme chanteuse, avant de connaître une gloire internationale (p. 136). En 1880, le « chant national » intitulé Ô Canada était composé par Calixa Lavallée sur un texte du juge Adolphe-Basile Routhier, tous deux résidents de Québec (p. 175). Il y a un siècle, en 1911, Marius Barbeau entreprenait ses premières collectes de chansons traditionnelles transmises par la tradition orale (p. 227). Cette imposante chronologie se termine en 2004 sur une note amère, lors de la disparition du réseau de la radio culturelle francophone de Radio-Canada, axé sur la musique classique, pour être remplacé par un concept plus accrocheur mais trop généraliste connu sous le vocable « Espace musique » (p. 339).

Ce livre large constituera un ravissement pour l’historien : vision multidisciplinaire, ambition d’exhaustivité, documentation diversifiée, prédilection pour les détails, illustrations variées. Les pages ne se limitent pas à une succession de faits et de dates; beaucoup d’explications sont fournies – à quelques exceptions près. J’apprécie particulièrement l’insistance de l’équipe à vouloir traiter non seulement de la vie musicale au Québec, mais aussi de la diffusion et du rayonnement de la musique québécoise à l’extérieur de nos frontières, ce qui contredit l’impression d’isolement trop souvent attribuée à notre société d’autrefois. Parfois, il arrive que certaines notices restent trop évasives et se limitent à une seule ligne, plutôt laconique. Ainsi, on trouve sur une ligne ces mots sans aucun autre commentaire : « Les Petits Chanteurs de Charlesbourg » (p. 332), ou encore, quelques lignes plus bas, on peut lire : « Fédération québécoise des amis de l’orgue » (p. 332). S’agit-il d’une date de fondation? Et par qui?

Cette précieuse chronologie fait figure de pionnière dans son domaine et son lectorat devrait naturellement déborder le cercle restreint des musicologues. En janvier 2011, les professeurs Marie-Thérèse Lefebvre et Jean-Pierre Pinson ont reçu au nom de leur équipe de recherche le prix Opus du « Livre de l’année » pour la saison 2009-2010, remis par le Conseil québécois de la musique.

Yves Laberge

Louis Cornellier. Lire le Québec au quotidien. Montréal, Éditions Typo, 2008 (2005), 134 p. (Coll. « Essai »).

 Lire le journal; une activité quotidienne, accessible et essentielle pour prendre une part active dans sa société. Entre les gorgées de café matinal et les lignes qui défilent sous nos yeux, que se cache-t-il? Quels sont les enjeux réels? Êtes-vous un lecteur avisé et compétent? Peut-on apprendre à lire le journal? Voici un manuel de lecture pour tout citoyen « qui souhaite transformer sa banale lecture du journal en participation civique » (p. 11). L’auteur, amoureux avoué du journalisme écrit québécois et fin analyste, expose dans cet essai vulgarisé les outils nécessaires à une lecture « intelligente » des trois quotidiens francophones montréalais que sont le Journal de Montréal, La Presse et Le Devoir.

Louis Cornellier rappelle d’abord l’importance de ne pas confondre les deux rôles principaux que remplit la presse écrite quotidienne : celui d’informer en rapportant les événements et celui de prendre position en fournissant des commentaires et des points de vue sur ces mêmes événements. Entreprises à vocation commerciale, les journaux ne sont jamais neutres à l’égard du contenu. Relativement à ce constat, l’auteur propose les visions défendues par Jacques Guay, Pierre Sormany et Pierre Bourgault, trois experts qui ont réfléchi à ces questions. Louis Cornellier se consacre ensuite à sa propre évaluation des médias et de leurs artisans. Le Journal de Montréal, chef de file dans la convergence médiatique, sans être dépourvu de qualité, est présenté par l’essayiste comme un fourre-tout quotidien pensé dans une optique de vente. On a pu y lire les plumes de Joseph Facal, Franco Nuovo et Richard Martineau. La Presse, où s’expriment Pierre Foglia et Nathalie Petrowski notamment, est l’exemple d’une concentration de la presse écrite. Si ce quotidien fait bonne figure en ne négligeant aucun domaine, son défaut, soulève l’auteur, tient à son orientation idéologique fédéraliste et capitaliste qui s’exprime dans sa page éditoriale avec André Pratte. Le quotidien indépendant Le Devoir est le troisième à passer sous la loupe de l’analyste. Cependant, celui-ci est partie prenante puisqu’il y est chroniqueur. Ce quotidien souverainiste remorque les faiblesses de ses forces. Jouissant d’une grande réputation de journal d’idées, celui-ci doit fonctionner avec une popularité limitée, et ce, même avec des journalistes et chroniqueurs comme Chantal Hébert, Michel David et Jean Dion dans son équipe. L’ensemble se termine par une rapide incursion dans le monde de la radio et de la télévision.

La réédition de cet opuscule salutaire écrit dans un style efficace vient rappeler aux lecteurs de quotidiens que nous sommes, l’importance de bien connaître nos médias afin de pouvoir les apprécier de façon critique à leur juste valeur.

Pascal Huot

Charles Perry Stacey. Québec 1759 : le siège et la bataille (édition revue et augmentée par Donald E. Graves). Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2009, 329 p.

 Cet ouvrage représente sans contredit l’analyse historique la plus rigoureuse et la plus fidèle aux sources concernant l’invasion britannique de la Nouvelle-France et la bataille des plaines d’Abraham de 1759. Parue d’abord en 1959, cette réédition est enrichie de planches iconographiques, d’une bibliographie, de cartes et d’images qui permettent au lecteur de visualiser efficacement le théâtre des opérations militaires. De son vivant, déjà connu pour ses talents de chercheur, Charles P. Stacey fut l’historien officiel du gouvernement canadien dont il relata l’implication dans la Seconde Guerre mondiale. Son volume est ainsi parsemé de parallèles fascinants entre la guerre de Sept Ans et celle de 1939-1945. Partant du principe de base selon lequel « les sources disent exactement ce qu’elles veulent dire », Stacey est le dernier historien en liste à avoir proposé une vision moderne des événements de 1759 à partir de l’étude la plus exhaustive possible des Archives nationales conservées à Ottawa; la plus abondante réserve de documents au monde sur l’histoire militaire canadienne du XVIIe siècle. Mais l’apport majeur du volume, outre celui de s’éloigner des récits romanesques, demeure de défaire patiemment un à un les mythes qui entourent la perte de la Nouvelle-France. Sans parti pris, Stacey s’affaire à démontrer que James Wolfe n’était pas tout à fait le général prompt à l’action que l’on s’imagine. Son projet d’attaquer Québec par l’anse au Foulon dans la nuit du 12 au 13 septembre était d’ailleurs essentiellement inspiré de ses brigadiers, fatigués de le voir échafauder des plans sans avenir contre les côtes de Beauport fortifiées par Louis-Joseph de Montcalm. À ce titre, les efforts de ce dernier à cet endroit, qui peuvent paraître vains à certains, ont tout de même porté fruits si on observe que Wolfe s’y est d’abord acharné un été entier, sans succès, offrant un sursis salutaire aux colons pris dans le conflit. Nuancé, extrêmement révélateur, décidemment incontournable; les amateurs d’histoire militaire comme les experts se régaleront littéralement de cet ouvrage qui mérite vraiment sa place dans toute bibliothèque.

Samuel Venière

Geneviève Borne. Dans ma caméra. Montréal, Les Éditions de l’Homme, 2010, 191 p.

 Geneviève Borne, la fille aux multiples talents, nous prouve encore une fois qu’elle a plus d’une corde à son arc. Dotée d’un talent certain pour la photographie, c’est au fil de ses nombreux voyages qu’elle a pu parfaire son art et en arriver à un tel résultat. Le livre qu’elle nous présente aujourd’hui est un recueil de quelques-unes des plus belles images qu’elle a croquées sur le vif avec son appareil autour du globe.

L’ouvrage est divisé par pays (Chine, Inde, Islande, Russie, Viêtnam, Cambodge, etc.) et chacune des photos comporte un titre, une date et un lieu. L’auteur se permet également quelques légendes pour préciser les raisons qui l’ont poussée à prendre une photo en particulier ou pour donner une courte explication des coutumes du pays.

Comme le dit le proverbe : « Une image vaut milles mots ». Dans ma caméra, c’est l’image à sa plus simple expression. Pas de texte, juste du rêve et du dépaysement. Libre à nous de faire ensuite les recherches sur les éléments du livre qui nous ont le plus envoûtés.

Qu’elle fascine notre imaginaire avec l’armée de terre cuite de Xian en Chine, qu’elle touche la fibre romantique qui sommeille en nous avec les arbres à cadenas pour sceller l’amour des passants à Moscou ou qu’elle nous laisse sans mots devant les geysers et les paysages lunaires de l’Islande, elle réussit, de page en page, à maintenir notre intérêt avec ce tour du monde en images.

L’auteur dit en introduction : « Je souhaite que ce recueil de photographies vous fasse voyager à partir de votre salon » et elle ne croyait pas si bien dire. Tout au long de son livre, ses photographies nous invitent à la découverte et nous font entrevoir certains des plus beaux coins du monde.

Pari tenu pour Geneviève Borne, Dans ma caméra nous donne envie de prendre un billet ouvert et de partir… Un appareil photo à la main!

Johannie Cantin

Solange de Loisy (dir.) et François Poche (photographies). Québec, une dynamique créative. Paris, Les éditions de La Martinière, 2010, 158 p.

 Sans en avoir l’intitulé ou l’ambition, ce beau livre d’un grand éditeur parisien est une sorte de « Dictionnaire amoureux du Québec », sous la direction d’une passionnée du Québec. Solange de Loisy a souvent visité le Québec; elle en a retenu des expressions typiques et des paysages grandioses que tentent de reproduire les nombreuses photographies de François Poche, visiblement fasciné par la nature, le Grand Nord et les vastes espaces qu’il a survolés. Les légendes expliquant le contexte de ses images se trouvent en fin de volume (p. 156-157).

Des témoignages (de l’ancien ministre Jacques-Yvan Morin, de l’animateur Michel Drucker), ajoutés à des citations célèbres, des impressions de Québécois très connus en France, des extraits de romans et de chansons ponctuent l’ouvrage. Le texte n’est pas toujours parfaitement exact sur le fond, mais l’enthousiasme y est constant et contagieux. En prime, on trouve au fil des pages des mots favoris exclusifs au Québec, que Solange de Loisy explique pour les lecteurs d’Europe : « bébelle » (« jouet », « petit objet », p. 33), « courir la galipote » (p. 82), « mémérage » (« cancan », « ragot », p. 103), « présentement », p. 124), « vadrouille » (traduit par « balai à franges », p. 142), « vidangeur » (« éboueur , p. 144). On trouve facilement ce beau livre d’amitié franco-québécoise, en France comme au Québec. Sa mise en pages et son design sont exemplaires.

Yves Laberge

Gilles Boutin. Les aurores boréales. Québec – Nunavik. Québec, Les Éditions GID, 2009, 215 p.

 Tout commence un soir de septembre, à Saint-Michel-de-Bellechasse, en 2002. L’apparition spectaculaire de ces couleurs lumineuses dans le ciel, va littéralement changer la vie de Gilles Boutin. Les aurores boréales qui se forment au-dessus du fleuve Saint-Laurent, en direction nord-est vers la pointe de l’île d’Orléans, en cette fin de soirée, feront de ce Lévisien un redoutable chasseur d’aurores. Car, si les aurores boréales sont généralement visibles dans les hautes latitudes magnétiques, comme au Nunavik, il est également possible d’en observer en moyennes latitudes, à la Baie-James et à Schefferville. Et, au grand étonnement de plusieurs, ces rideaux de couleurs sont aussi apparents en basses latitudes magnétiques, permettant la contemplation de nuit boréale à Québec. Armé de ses appareils photos, le quinquagénaire immortalisera ces activités solaires devenues scènes terrestres éphémères à Lévis et ses environs, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, à Kuujjuaq et à Salluit.

L’ouvrage, qui se scinde en trois parties, offre dans un premier temps une section théorique sur ce phénomène naturel qui se produit lorsque les particules solaires pénètrent en grande quantité dans l’atmosphère terrestre. La seconde partie, qui constitue le cœur visuel, est le journal de bord d’un photographe traqueur d’aurores à Québec, de 2002 à 2006, et au Nunavik, de 2006 à 2009. Les photographies sont accompagnées de petits textes qui servent de mise en contexte. Le tout est agrémenté d’anecdotes et de routes pour trouver un coin de ciel dégagé. La majorité des photos sont réalisées avec des objectifs très grands-angles qui offrent une vision plus large de l’environnement. Devenu conférencier sur le sujet, le photographe présente dans un troisième temps un guide pour suivre ses traces et devenir un chasseur d’aurores boréales, allant de l’équipement à la façon de choisir des sites d’observation le jour pour réaliser ses photos la nuit.

Au final, Gilles Boutin et les Éditions GID présente un album photos couleur remarquable. De plus, le mérite est grand de nous rappeler, preuve à l’appui, qu’il est possible d’être témoin de ce spectacle, et ce, pas seulement dans le nord du Québec. Une lecture qui vous incitera à sortir à l’extérieur les soirs d’alerte en plus de vous faire coucher tard dans la nuit afin de chasser les aurores boréales qui portent également le nom d’aurores polaires ou d’arsaniit pour les Inuits. Un bel album à laisser traîner sur la table à café, pour le plaisir de le feuilleter.

Pascal Huot

Alexander Henry. L’attaque de 1763. De Montréal à Michillimakinac. Traduction de Georges Brissette, Québec, Les éditions du Septentrion, 2011, 212 p.

 L’attaque de 1763. De Montréal à Michillimakinac est le récit de voyage auto-narré d’Alexander Henry, l’un des premiers sujets anglais à faire le commerce des fourrures dans la région des Grands Lacs. L’ouvrage original est paru en anglais à New York, en 1809, sous le titre Travels and Adventures in Canada and the Indian Territories between the Years 1760 and 1776. La traduction de Georges Brissette, historien amateur, veut faire connaitre aux lecteurs francophones les aventures de ce marchand de fourrures et, par le fait même, rendre plus accessible une part méconnue de notre histoire.

Tout au long du récit qui débute en 1760, le lecteur suit les traces du jeune Alexander Henry, alors âgé de vingt ans. À la suite de la prise de Montréal par les Anglais, le jeune homme part faire le commerce des fourrures dans la région des Grands Lacs. L’auteur raconte comment il s’est rendu de Montréal aux postes de traite sur les rives du lac Huron. Il relate ensuite l’attaque de 1763 sur le fort Michillimakinac et explique comment il est devenu captif d’une famille amérindienne. Puis, on voit de quelle façon le commerçant a survécu pendant près d’une année en compagnie de sa nouvelle famille adoptive.

Le texte est écrit dans un style clair et l’auteur ajoute plusieurs détails qui informent le lecteur au sujet des Amérindiens : médecine, méthodes de chasse au castor et autres gibiers, coutumes qui régissent la vie dans leurs sociétés, et ce, de leurs croyances jusqu’à la pratique de la crosse qui est leur sport. Également, le récit en dit long sur les relations entre les Anglais et les Amérindiens dans les régions des Grands Lacs à la suite de la Conquête, sur les conditions de vie des marchands de fourrures de l’époque et bien plus.

Cependant, il faut noter que la version qui est offerte par Georges Brissette ne présente que la première partie de l’ouvrage publié à l’origine par Alexander Henry (qui comporte deux parties, la partie qui nous intéresse s’étend des années 1760 à 1765). Les seuls ajouts de cette édition française sont une introduction ainsi qu’une conclusion, toutes deux signées David A. Armour, qui viennent aider la compréhension du lecteur et mettent en contexte la vie d’Alexander Henry. De plus, l’éditeur a bien pris soin d’ajouter quelques notes en bas de page qui expliquent, contredisent ou modèrent les propos d’Alexander Henry. Ces notes rappellent que nous nous trouvons face à un récit écrit un peu plus de 40 ans après les faits et que ceux-ci ont pu être exagérés, changés ou simplement omis par l’auteur. Il n’en demeure pas moins que ce récit, très bien écrit, représente une excellente source concernant la vie des Amérindiens à l’époque de l’après-Conquête.

Michel Morissette

Normand Brouillette, Pierre Lanthier, Jocelyn Morneau. Histoire de Lanaudière. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2009, 831 p.

 Ce volume est le vingtième de la collection « Les Régions du Québec » qui a pour objectif de présenter au grand public une vue d’ensemble de l’histoire de chacune des régions du Québec, depuis ses origines amérindiennes et inuites jusqu’à nos jours.

Le cadre géographique, l’évolution du peuplement, le développement, la mise en place des institutions, la vie culturelle et religieuse, l’émergence d’une identité régionale sont autant d’aspects que développent les auteurs.

L’Histoire de Launaudière est divisée en quatre parties.

La première nous présente l’occupation de ce territoire, des origines à 1760. « Lanaudière par rapport au reste de la Nouvelle-France a mis du temps à se développer. La région a connu un essor économique lent. » (p. 149)

La deuxième partie, c’est l’époque du Régime britannique, 1760-1840. « C’est la poursuite de la croissance démographique et économique entamée sous la Nouvelle-France. » (p. 307)

La troisième partie « L’ère joliettaine, 1840-1950 ».

« C’est une période de consolidation de la région lanaudoise. Le réseau des paroisses s’est stabilité, des villages se sont ajoutés aux anciens pour former une hiérarchie. À la tête, on retrouve Joliette, comme place centrale. Ce village devient une ville et un demi-siècle plus tard il obtient le statut de cité. » (p. 567)

La quatrième partie, « c’est la reconfiguration d’une région depuis 1950 ». Les conséquences de l’expansion de Montréal sur Lanaudière. Diversification et redistribution spaciale des activités industrielles et commerciales. Une dynamique particulière : l’agriculture, le tourisme, la villégiature et l’urbanisation. L’adaptation et le renouvellement de la culture.

Un volume très intéressant qui permet au lecteur de vivre l’évolution de cette région.

Laval Lavoie

Françoise Deroy-Pineau. Frère André : un saint parmi nous. Montréal, Fides, 2010, 219 p.

 Ce livre reprend un ouvrage antérieur paru chez le même éditeur en 2004 sous le titre L’étrange destin d’Alfred Bessette dit frère André; il évoque la vie et les miracles de cet homme chétif et de santé fragile qui a converti et attiré des milliers de fidèles. Cette réédition a toutefois été publiée avant les cérémonies de canonisation du frère André (1845-1937), ayant eu lieu le 17 octobre 2010.

Avec des mots simples, Françoise Deroy-Pineau raconte la vie du frère André, à la fois modeste et exceptionnelle. Cet homme humble a longtemps été portier et concierge au collège Notre-Dame de Côte-des-Neiges à Montréal, à partir de 1871 et jusqu’en 1911. Au fil des ans, sa réputation de guérisseur s’accrut, si bien qu’en 1898, on constata que plusieurs personnes venaient chaque jour rencontrer ce petit frère, qui les encourageait à se frotter avec l’huile de Saint-Joseph et à prier avec ferveur. Fréquemment, le frère André guérit inexplicablement des incurables; il rend la vue à des aveugles. Une petite chapelle (pas l’immense édifice à plusieurs niveaux que l’on connaît) est érigée sur le Mont-Royal en 1904; le frère André s’y rend tous les jours où des dizaines de déshérités de la vie l’attendent. Par contre, des moqueries et des accusations de charlatanisme abondaient. À partir de 1911, le frère André accueille des malades du matin au soir, tous les jours, et reçoit en outre des dizaines de lettres quotidiennement. Il rêve de voir ériger un véritable oratoire sur la montagne, mais il ne verra jamais ce projet parachevé. Il meurt en janvier 1937; déjà, de son vivant, plusieurs le considéraient comme « un Saint ».

La somme à laquelle tous les ouvrages consacrés au frère André se réfèrent avait été rédigée par le chanoine Étienne Catta en 1964 – et non en 1965 comme l’affirme ici l’auteure dans sa bibliographie (Le frère André : 1845-1937, Montréal, Fides, 1964, 1146 p.). Le présent ouvrage ne fait pas exception et cite à maints endroits cette référence fondamentale qui recense exhaustivement des centaines de témoignages sur les guérisons inexpliquées. Parmi les quelques éléments nouveaux apportés dans ces pages, on notera le diagnostic tout récent d’un gastroentérologue qui a examiné le dossier médical du frère André, datant de son hospitalisation à l’Hôtel-Dieu de Montréal en 1926 : le brave frère aurait été atteint d’une bronchite chronique et d’une affection gastrique probablement causées par son régime basé exclusivement sur l’eau et la farine (p. 183). Le livre Frère André : un saint parmi nous s’ajoute à une longue liste d’études et de biographies sur un sujet éminemment riche. Son langage simple et sa brièveté le rendront accessible à un vaste lectorat.

Yves Laberge 

Alban Cerisier & Pascal Fouché (dir.). Gallimard un siècle d’édition – 1911-2011. Paris, Éditions Gallimard / Bibliothèque nationale de France, 2011, 393 p.

 En janvier 1916, Gaston Gallimard écrit à sa femme : « Décidément, j’aime les catalogues, c’est presque aussi beau qu’un indicateur de chemin de fer, on y voyage. On y prend une vue assez juste de l’humanité, de celle qui pense ». On pourrait en dire tout autant de l’exceptionnel Gallimard un siècle d’édition – 1911-2011 que la célèbre maison vient de publier pour souligner le centième anniversaire de sa fondation. Il y a quelque chose qui tient du catalogue, certes littéraire, dans cet ouvrage à l’intérieur duquel on voyage dans le temps à la rencontre d’écrivains qui ont fait métier de penser et d’écrire.

Le livre s’impose d’abord à nous en tant qu’objet. Grand format carré in-octavo qui sort des standards d’édition. Reliure plein papier. Couverture embossée sur laquelle on a imprimé en creux et sur 70 lignes des noms d’auteurs qui ont fait la renommée de la célèbre maison. Tranche rouge. L’ouvrage séduit par son aspect haut de gamme et son originalité élégante.

Gallimard un siècle d’édition – 1911-2011 est surtout un livre qui raconte la grande et la petite histoire de cette maison d’édition qui est aujourd’hui un des puissants symboles de l’industrie culturelle française. Car si la littérature est un art, elle est « par ailleurs une industrie » pour reprendre l’expression d’André Malraux à propos du cinéma.

Industrie! Le mot est lancé. Le développement de la maison Gallimard ne s’est pas fait sans heurts. Toute sa vie, Gaston Gallimard luttera pour faire de son entreprise « un lieu » plutôt qu’une « maison de commerce ». Il faut lire la réplique qu’il adresse à Paul Claudel, partisan d’une politique éditoriale sans compromis. « Si ma vie était à refaire, sachant ce que je sais aujourd’hui, j’aurais fait de la plomberie ou de la pharmacie en gros, pour pouvoir n’être l’éditeur que de ce que j’admire ». Ce dernier accusera plus tard son éditeur d’encourager la « voyoucratie surréaliste ». Tout comme les sympathisants de l’idéologie nazie condamneront « Gallimard l’enjuivée » dans les années 1940. Peu importe. Gaston Gallimard maintient le cap. Il crée les collections « Blanche » en 1911 et « La Bibliothèque de la Pléiade » en 1933, soutient la parution de la revue Les temps modernes dès 1943, lance les collections « Idées » en 1962 et « Folio » en 1971. Il publiera aussi « Le Détective » consacré aux faits divers et « Le Cinéma romanesque », une série de brochures qui proposent la novellisation de films. Le succès populaire de ceux-ci assurant la viabilité économique de ceux-là.

Si Gallimard un siècle d’édition -1911-2011 est un ouvrage aussi remarquable, c’est surtout à cause de l’iconographie exceptionnelle qu’il propose. Des photos des auteurs de la maison à toutes les époques. Des documents d’archives inédits. Des maquettes de livres en vue de la publication. Des compositions illustrant l’évolution visuelle des collections. Mais l’ultime cadeau, ce sont ces quelque 60 fac-similés de lettres écrites par ou destinées à Gaston Gallimard ainsi qu’à son fils Claude qui lui succédera en 1976. Une lettre de Gaston Gallimard à Sigmund Freud dans laquelle il lui propose de traduire et d’éditer ses œuvres en France. Une autre lettre de Gaston Gallimard essayant de calmer le mécontentement de Paul Claudel quant à l’édition de ses œuvres. Une lettre de Louis-Ferdinand Céline à Gaston Gallimard alors qu’’il dépose son manuscrit du Voyage au bout de la nuit. Des lettres manuscrites de Jean Cocteau, Joseph Kessel, Eugène Ionesco, Marguerite Yourcenar, Milan Kundera. Époustouflant et émouvant à la fois!

Il faut lire Gallimard un siècle d’édition -1911-2011 pour comprendre les différents rouages littéraires et commerciaux de cette maison devenue aujourd’hui la référence dans le monde de l’édition. L’ouvrage n’échappe pas à un certain dithyrambe. Mais on n’a pas tous les jours 100 ans.

Serge Pallascio

Places aux livres – #107 – automne 2011

Charles Aznavour. À voix basse. Paris, Don Quichotte éditions, n° 2010 [2009], 222 p. Collection « Points », P2508.

 Évitant la chronologie autobiographique (pour cela, voir son autobiographie Le temps des avants, Flammarion Québec, 2003), Charles Aznavour propose ses mémoires et des souvenirs dans un livre bref intitulé À voix basse, qui mélange ses réflexions sur le métier, quelques conseils aux débutants (par exemple sur le mélange possible entre l’humilité et la confiance, p. 73), suivies de sentences diverses et d’anecdotes tirées de sa propre vie. Face à une presse hostile et à un public souvent indifférent, ses débuts durant les années 1940 et 1950 ont été très difficiles et la consécration fut longue à venir : « J’en ai reçu des objets sur la scène et de la petite monnaie! Sans compter les quolibets désobligeants, et les sifflements » (p. 28). En effet, pour le public en France, siffler équivaut à huer l’artiste sur scène, alors qu’en Amérique, c’est au contraire un signe d’acclamation et d’appréciation envers les artistes.

Avant 1954, Aznavour était pratiquement inconnu du public en France et rejeté par la critique parisienne, malgré plus de dix ans de carrière comme chanteur et compositeur. En revanche, il avait connu, seul ou en duo avec le pianiste Pierre Roche (1919-2001), un succès considérable au Québec, dès 1948 : « Tel un plongeur sous-marin remontant à la surface pour prendre sa respiration, je faisais nombre d’allers-retours au Québec où, curieusement, contrairement aux journaux français qui me démolissaient, la presse se montrait chaleureuse à mon égard » (p. 31). Dans une note à la fin du volume, Aznavour concède que c’est au Québec qu’il a joui pour la première fois d’une reconnaissance, aux côtés de Pierre Roche : « Ensemble, nous sommes partis à la conquête du Québec où nous avons rencontré nos premiers succès » (p. 212).

Dans de très belles pages écrites dans un style plein de verve, Aznavour raconte, par exemple, comment son premier voyage à New York, à l’âge de 24 ans, avait été grisant, car tout lui semblait à la fois inusité et familier : « Les gens déambulaient de tous côtés. Certains mangeaient des hot-dogs accompagnés de cette boisson nouvelle pour moi, le Coca-Cola, que des machines automatiques vous crachaient en retour d’une pièce de cinq cents. J’avais le sentiment que toutes les frustrations de la guerre allaient imploser dans mon cœur, faisant de moi un homme nouveau, un homme du XXe siècle » (p. 113).

Yves Laberge 

Charles Aznavour. L’Intégrale. Paris, Don Quichotte éditions, 2010, 665 p.

 Après À voix basse, les Éditions Don Quichotte ont eu la bonne idée d’éditer L’Intégrale des chansons du « Grand Az » : les paroles de près de 600 titres y sont reproduites, y compris celles écrites spécialement pour d’autres artistes français, par exemple ce succès satirique de 1962 interprété par Marcel Amont, Un Mexicain [basané] (« en guise, en guise, en guise de parasol »), ou encore, plus récemment, Je parlerai de toi, merveilleuse chanson écrite avec Michel Fugain. Tous les titres immortels sont ici réunis, dont Les comédiens, Et pourtant, La bohème, Je m’voyais déjà, Que c’est triste Venise, Emmenez-moi, Désormais, et beaucoup d’autres qui ont tant tourné sur les radios AM du Québec durant les années 1960 et après. Compte tenu de leur richesse, on peut lire les textes seuls ou en écoutant simultanément les chansons. De plus, on pourra enfin lire les paroles exactes du refrain tzigane (« Aigh rraz, ischô rraz »…) de cette fameuse mélodie slave adaptée d’un chant russe traditionnel : Les deux guitares (p. 182). Mais on découvrira aussi une de ses premières chansons d’amour, En revenant de Québec, coécrite en 1949 avec Pierre Roche (p. 49). En voici un extrait qui met en évidence les familles nombreuses typiquement canadiennes-françaises :

« Comme il était sincère

Bien vite ils se marièrent

En revenant de Québec

Bientôt dans la famille

Il y eut une petite fille

Et un garçon avec

Et jugez d’leur aubaine

Au bout d’cinq ans à peine

Ils en eurent un’douzaine

En revenant de Québec » (p. 49).

Les deux premières chansons reproduites dans ce recueil datent de 1940; ce bilan couvre donc plus de 60 années de carrière et comprend même des inédits. Toutefois, cette Intégrale n’est pas absolument complète; il y manque par exemple quelques titres du début des années 1960 comme le magnifique tango Notre amour nous ressemble, datant de 1962, la samba Rendez-vous à Brasilia, et J’ai tort, que tous les maris devraient connaître. Il manque certaines chansons plus anciennes comme Gosse de Paris, qui date de 1955, et des collaborations avec Jean Rafa (Du pep!, coécrite avec Roche et Aznavour) qui datent de la période « montréalaise » de 1948-1950. J’aurais également voulu trouver les textes des chansons La nuit, Le carillonneur, Lucie, Le jour se lève, Dolorès qui apparaissaient sur le trente-trois tours de 1962 intitulé Charles Aznavour au Canada (Barclay, CBLP-2005). On ne trouve pas non plus d’obscures chansons licencieuses composées par Aznavour en 1961 pour l’acteur Philippe Nicaud, dont L’acrobate, Une toute jeune fille, La poule aux œufs d’or, etc. On a aussi oublié une dizaine de chansons magnifiques composées et enregistrées par Aznavour sur des textes posthumes de Bernard Dimey (1931-1981) comme La salle et la terrasse, L’enfant maquillé, Une maison, Un bel incendie, Trèfle à quatre feuilles. On les trouvait à l’origine sur un excellent trente-trois tours devenu rare et intitulé Charles chante Aznavour et Dimey (Barclay, 1983). D’autres textes de Bernard Dimey comme la chanson anti-bourgeoise Monsieur est mort (1962) ne sont pas inclus. Néanmoins, on trouve ici parmi les collaborations avec Bernard Dimey le très beau texte de L’amour et la guerre, chanson enregistrée deux fois par Aznavour, à plus de vingt ans d’intervalle, en 1959 et en 1983 (p. 166). Mais ne boudons pas notre plaisir, car les textes des chansons d’Aznavour que l’on redécouvre ici sont exemplaires et serviront longtemps de modèles pour les générations futures d’auteurs compositeurs.

Yves Laberge

Charles Aznavour [et Stéphanie Chevrier]. Images de ma vie. Paris et Montréal, Flammarion-Québec, 2005, 158 p.

 Publié par Flammarion-Québec, l’album Images de ma vie réunit des photographies inédites, pour la plupart prises et annotées par Aznavour lui-même durant plus d’un demi-siècle. Certaines de ces images sont des photos de famille montrant l’enfance du futur chanteur, ses amis (de Fernandel à Robert Charlebois), et ses rencontres privilégiées (notamment avec Charlie Chaplin). Ce livre contient aussi d’autres évocations du Québec, dont le premier voyage de Pierre Roche et Aznavour à Montréal en 1948 (p. 39). On comprend que le jeune Aznavour (qui n’avait que 26 ans) s’était alors établi au Québec durant plus d’un an : « En 1950, j’étais installé au Canada, avec Roche nous chantions l’hiver à Montréal, l’été à Québec. Je faisais venir ma famille peu à peu, d’abord Aïda [sa sœur] et Micheline [son épouse], puis mes parents qui devaient nous rejoindre avec ma petite Seda âgée de trois ans » (p. 82). Mais comme l’explique Aznavour, Paris lui manquait trop, et en dépit du succès d’estime de ce duo d’artistes français au Québec, l’un rentra en France tandis que l’autre (Pierre Roche) préféra s’établir définitivement au Québec, où il prît épouse (la chanteuse Aglaé, née Jocelyne Delongchamp, 1933-2004) (Images de ma vie, p. 82).

Dans l’album Images de ma vie, le « Grand Charles » parle du Québec comme l’endroit où il se sent bien : « chez moi par adoption », écrit-il (p. 116). En quelques vers amicaux, Aznavour rend hommage à la chanteuse Lynda Lemay en ces termes :

« Fille du Nord, fille du froid,

Des grands espaces,

Avec l’accent de ses immensités,

De son terroir

Elle possède le talent des conteurs

Des veillées d’hiver » (p. 116).

En somme, en plus de proposer une autobiographie en images choisies, l’album Images de ma vie nous fait profiter de l’accès privilégié qu’a eu Aznavour auprès des célébrités de son temps, et partage quelques portraits magnifiques de l’actrice Nathalie Wood, de la chanteuse Marie Laforest et de son épouse Ulla.

Ces trois livres confirment le talent de Charles Aznavour comme maître du mot et de l’image. Naturellement, ses disques demeurent la voie privilégiée pour apprécier la légende; mais ses trois livres – tous passionnants – serviront de compléments à l’œuvre immense du plus célèbre des chanteurs français. Ils demeurent autant d’invitations à réécouter ses chansons éternelles.

Yves Laberge

Paul Raymond Côté et Constantina Mitchell. Traversées nocturnes, Montréal, Les éditions Michel Brûlé, 2010, 285 p. 

 Enfin un roman historique qui traite d’un sujet peu abordé dans la littérature au Québec, l’exploitation des esclaves noirs en Nouvelle-France.

L’ouvrage débute alors que le personnage principal arrive en Nouvelle-France. Au fils des pages, on apprend à connaître son histoire de même que celle d’une femme de la colonie qui, elle aussi, cache un lourd passé. Ensemble, ils essayeront de se bâtir un avenir plus prometteur tout en tentant d’oublier certains événements tragiques. Tout au long de l’ouvrage, le personnage principal écrit ou fait la lecture de lettres qui mettent en lumière les évènements marquants de son vécu en France. Une façon originale de raconter l’histoire sans toujours suivre le même fils conducteur.

L’ouvrage, dans un style littéraire intéressant, n’est pas écrit en vieux français comme les romans historiques s’amusent trop souvent à le faire. De plus, l’écriture est simple et fluide. Les descriptions abondantes qu’on y fait des lieux et des personnages nous permettent d’imaginer facilement chaque scène On voit bien que les auteurs, spécialistes en littérature, ont un grand souci du détail. Le monde dans lequel ils nous transportent prend vie au fil des pages.

Il aurait cependant été intéressant que l’ouvrage soit divisé en chapitres pour aider le lecteur à s’y retrouver entre l’action présente et les nombreux retours en arrière que font les personnages. Mais ce sont justement ces bonds dans le passé qui nous permettent de comprendre les démons qui les habitent.

Un bon roman historique qui met à l’avant-plan les relations difficiles entre colons, Amérindiens et esclaves noirs au cœur d’un pays en devenir…

Johannie Cantin

Luc-Antoine Couturier [photographies] et Chrystine Brouillet [textes]. Québec la capitale romantique. Québec, Les Publications du Québec, 2008, 179 p. (Coll. « Coins de pays », 7).

 Les Publications du Québec ont profité des festivités du 400e anniversaire de la vieille capitale pour consacrer le septième volume de la belle collection « Coins de pays » à la ville de Québec. Fidèle à la conception graphique des ouvrages précédents, l’album photo tout en couleur présente les lieux et les gens qui font vibrer l’âme de l’endroit. Ici se succèdent les parfums du jardin Jeanne-d’Arc, les lignes sinueuses des escaliers du quartier Montcalm et l’écrin de lumière qui couvre la ville à la noirceur. En plus de voir une fine neige sur le nez de la sculpture L’Envol de Jules Lasalle et les flâneurs de la rue Saint-Joseph, le visuel est soutenu par la plume de l’auteure Chrystine Brouillet.

D’entrée de jeu, le texte d’introduction entraîne le lecteur dans une belle et intrigante promenade avec Alexis, professeur d’histoire, et Mathilde, la touriste qui sait encore s’émerveiller dans la découverte. La romancière raconte une adorable d’histoire d’amour. Cette entrée en matière convaincante laisse présager la suite.

Le regard que porte Luc-Antoine Couturier sur les toitures de cette ville d’histoire est intéressant. Certaines images valent le coup d’œil, notamment une belle vue plongeante de Québec éclairée de mille feux, une photo panoramique publiée sur deux pages. Hélas, pour le connaisseur de la banque d’images de l’agence Québec Photo, l’ouvrage ne présente pas une sélection d’œuvres inédites. Par ailleurs, quelques photographies avec une mauvaise mise au point et d’autres trop convenues désolent un peu. Dans son ensemble, Québec la capitale romantique offre un panorama honnête de la ville de Québec et rappelle à quel point il est bon de la regarder et de s’y promener.

Pascal Huot

Louis Lefebvre. Le sentier des Jésuites 1676-1703 ou Le maître-sentier des Innus-Montagnais de Québec au lac Saint-Jean. Société d’histoire de Stoneham-Tewkesbury – Les éditions Histoire Québec, 2008, 340 p.

 Récréologue de formation, Louis Lefebvre connaît bien la réserve faunique des Laurentides pour l’avoir parcourue et y avoir travaillé dès les années 1970, notamment à titre de responsable des activités de plein air dans ce qu’on appelait alors le parc des Laurentides. C’est un manuscrit de Thomas-Edmond Giroux (1897-1971), plus tard complété par Victor Tremblay (1892-1979) et publié en 1977 sous le titre De Québec au lac Saint-Jean, qui a déclenché son intérêt pour ce mystérieux « sentier des Jésuites ». Intrigué par sa lecture et par les histoires entendues de la bouche d’anciens garde-feu, bûcherons et ingénieurs forestiers côtoyés dans le cadre de son travail, cet adepte de plein air s’est alors fixé l’objectif de compléter les recherches entreprises par Giroux en reconstituant l’itinéraire exact de ce sentier mythique.

Mais comment retrouver, en pleine forêt, les traces d’un sentier que les Jésuites auraient utilisé pendant quelques années à peine, à la fin du XVIIe siècle, pour convoyer bétail et marchandises depuis Québec jusqu’à leur mission et leur ferme installées à l’embouchure de la rivière Métabetchouane, au lac Saint-Jean? Les archives de l’époque du Régime français sont pratiquement muettes à ce sujet. Et malgré la persistance, au XIXe siècle, d’une tradition orale quant à l’existence d’un « vieux chemin français », les arpenteurs mandatés à cette époque par les autorités coloniales pour l’ouverture d’un chemin de colonisation entre Québec et le Saguenay–Lac-Saint-Jean ne sont pas parvenus à retrouver de traces d’un quelconque sentier.

L’explication est simple, selon Lefebvre : la plupart étaient à la recherche d’une route terrestre, alors que le « sentier » en question est en fait une route amérindienne, un chemin d’hiver empruntant la surface gelée des nombreux cours d’eau et lacs des bassins versants du Saint-Laurent et du lac Saint-Jean. L’appellation est donc doublement trompeuse, car les Jésuites eux-mêmes n’ont finalement joué qu’un rôle « plutôt banal », nous dit l’auteur, dans l’histoire de ce maître-sentier préhistorique dont certains portages sont vieux de plus de 4 000 ans. Ce sont en fait les ancêtres des Innus-Montagnais qui ont parcouru ce territoire les premiers, suivis par les Hurons-Wendats installés dans la région de Québec à partir du XVIIe siècle.

La partie centrale de cet imposant ouvrage, fruit de 30 ans de recherche et de réflexion, est consacrée à la description détaillée de l’itinéraire soigneusement reconstitué par Louis Lefebvre. D’une longueur totale de 283 kilomètres, le « sentier » suit le cours des rivières Saint-Charles et Jacques-Cartier jusqu’à la hauteur des terres, pour ensuite redescendre vers le lac Saint-Jean par la rivière Métabetchouane. Découpé en sept sections, le trajet est présenté sous la forme de tableaux clairs et détaillés fournissant les distances, les directions et l’altitude, informations auxquelles l’auteur ajoute une foule de détails géographiques, toponymiques et historiques. De nombreuses cartes en grand format permettent de visualiser chaque section du tracé, ainsi que plusieurs sentiers secondaires.

Considérée dans la longue durée, l’histoire du sentier des Jésuites témoigne de la formidable continuité qui caractérise plusieurs voies de communication à l’échelle du continent. Des pistes et sentiers de portage amérindiens, utilisés depuis des millénaires, ont servi aux déplacements liés à la traite des fourrures, à l’exploration, aux missions, à l’arpentage, à l’exploitation forestière, à la construction de routes et plus récemment aux activités de plein air. Louis Lefebvre conclut d’ailleurs en invitant le lecteur à découvrir sur le terrain ce parcours qu’il qualifie de « patrimonial ».

Jean-Philippe Jobin

Marcel Paquette. Montréal : une île des villes. Québec, Les Éditions Gid, 2009, 205 p. (Coll. «100 ans Noir sur blanc », n° 26).

 Ce beau livre illustré fait revivre des coins oubliés de l’île de Montréal; au lieu de se concentrer sur des lieux trop familiers et cent fois reproduits du centre-ville et du Vieux-Montréal, Marcel Paquette a eu la bonne idée de rassembler des images anciennes (photographies et cartes postales) de ces municipalités qui furent incluses dans des fusions antérieures : Ville-Émard (p. 63), Bordeaux (p. 56), Tétreaultville (p. 84), et Maisonneuve (p. 131). Ailleurs, on y revoit l’Hôtel Saint-Joseph autrefois situé devant l’entrée menant à l’Oratoire (p. 90); on découvre l’ancienne façade du Forum de la rue Sainte-Catherine vers 1950, avec un tramway bondé (p. 124). En tout, près de 200 photographies anciennes et rares sont ici réunies.

L’introduction de Marcel Paquette est très précise et fournit les dates de fondation de plusieurs municipalités autour de Montréal : Montréal-Est en 1910, Roxboro en 1914, Dollard-des-Ormeaux en 1924 (p. 16). On apprend aussi qu’une vague de fusions a eu lieu sur l’île en juin 1910, rattachant à Montréal les villages de Rosemont, Beaurivage-de-la-Longue-Pointe et Ahuntsic, en plus des villes nommées Côte-des-Neiges, Saint-Paul, et quelques autres (p. 16). Le contraste des photographies n’est pas toujours parfait, mais on comprendra qu’il s’agit de documents très rares qui nous montrent des lieux disparus et considérablement transformés. En fait, Montréal : une île des villes de Marcel Paquette est certainement le livre le plus intéressant sur Montréal à être paru au cours de la dernière décennie.

Yves Laberge

Malcolm Reid, auteur du texte et des nombreux dessins, Deep café. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2010, 161 p.

 Au printemps 1988, lors du décès de Nick Auf der Maur, politicien atypique, longtemps conseiller municipal à Montréal, candidat à d’autres niveaux pour différents partis politiques, quelqu’un du monde anglophone souligna une occasion manquée. Pourquoi tous ces Anglos, sympathiques au Québec moderne, ne se sont-ils pas retrouvés là? Qui était visé? Entre autres : Bill Bantey, Robert McKenzie, Malcolm Reid.

Ce dernier nous entretient du bohemian Montreal du début des années 1960 et surtout de l’œuvre de l’un de ses pionniers : Leonard Cohen.

Pourquoi Deep café? Celui que l’on prend près de la montre d’un restaurant, disons un Murrays du commencement de l’ouest montréalais, tantôt seul, occasionnellement en feuilletant un journal, souvent en compagnie, et dans tous les cas, refaisant le monde.

Petit-fils par sa mère d’un rabbin, en un sens père de substitution pour lui dont le père était décédé prématurément, Cohen a reçu la piqûre de la justice pour tous et du non-conformisme.

D’abord poète, il s’est ensuite fait connaître comme chansonnier. En un sens, il se pardonnait mal d’avoir vécu à Westmount. Le Montréal de Mordecai Richler était plus le sien.

Que de beaux extraits des poèmes de Cohen nous sont offerts. En langue originale et traduits en français. Je me suis senti gâté de la même manière qu’à la lecture de la grosse biographie écrite par Sandra Djwa de Frank Scott, abondante en poèmes de l’avocat constitutionnaliste et de son père pasteur de l’église anglicane St. Matthew de la rue Saint-Jean à Québec. 

Qui donc a écrit que la biographie est le condiment de l’histoire? C’est ce que fait Reid en ouvrant pour nous l’œuvre de Cohen.

Raymond Deraspe  

Russel Bouchard. Une histoire de la navigation sur le Saguenay. Chicoutimi, Chicoutimi pays du Saguenay, 2009, 417 p.

 Pénétrer le Saguenay par sa voie naturelle, ce fjord par où l’histoire a commencé; comprendre la toponymie et la topographie d’un royaume longtemps interdit; en saisir les enjeux humains et politiques… pour tout dire, dompter la rivière indomptable, voilà le pari que l’historienne de Chicoutimi a décidé de relever. Russel-Aurore Bouchard a étudié et parcouru, à force de bras et de liberté intellectuelle, la rivière Saguenay. C’est avec une plume renouvelée et imagée qu’elle parvient à une historiographie maritime complète. Par ce travail remarquable, elle témoigne notamment des premiers canots d’écorce qui ont bravé ce « fleuve de la mort », du cabotage d’autrefois, de l’épopée des bateaux vapeur et du retour des touristes à bord des bateaux blancs. L’ouvrage aborde également les nécessaires infrastructures physiques et économiques, ce qui donne à lire de grandes aventures, comme la colonisation du territoire, mais aussi de grandes déceptions dont l’« alcanisation » du Saguenay et les quais laissés à vau-l’eau.

En remontant le fjord, on apprend que Chicoutimi a vu son premier vapeur, le Montagnais, en 1822. Dans le clapotement des eaux troubles, l’auteure relate l’histoire du capitaine du Gaïa, Gilbert Simard de Saint-Fulgence, qui a su créer une nouvelle niche dans l’industrie des mini-croisières sur le Saguenay, en joignant l’éducatif à l’agréable afin de sensibiliser la clientèle scolaire. Et pourquoi les Éternitois ont voulu couvrir d’un voile noir la statue du cap Trinité en signe de protestation? L’historienne raconte cette anecdote parmi autant de balises marquant le passage de l’histoire le long de ces rives où abonde la splendeur de la nature saguenéenne.

Édité à compte d’auteure, l’ouvrage n’en souffre pas, bien au contraire. De facture irréprochable, il faut souligner le travail de recherche iconographique. Cette épopée maritime est complétée d’une chronologie, d’un index général et d’un index des noms de bateaux. Un texte de référence dense (de 1535 à 2008) et pertinent. Puis une histoire qui n’a pas fini de s’écrire…

Pascal Huot

Présenté par Michel Lavoie et Denis Vaugeois. L’impasse amérindienne : trois commissions d’enquête à l’origine d’une politique de tutelle et d’assimilation, 1828-1858. Québec, Les éditions du Septentrion, 2010, 498 p.

 À partir des années 1820, alors qu’ils relevaient encore de l’administration impériale britannique, les « sauvages du Canada » ont fait l’objet d’enquêtes détaillées dont les recommandations ont profondément marqué les politiques et la législation. Depuis cette époque, l’histoire des Amérindiens du Canada est indissociable de celle des commissions royales d’enquête, pratique britannique au cœur du système politique canadien. Reflets de leur temps, ces enquêtes périodiques ont proposé, jusqu’à nos jours, diverses solutions à la question amérindienne, de l’assimilation complète à l’octroi d’un statut distinct au sein de la société canadienne.

Ce sont les rapports des trois premières commissions sur les Affaires indiennes du Canada qu’ont réunis les historiens Denis Vaugeois et Michel Lavoie, respectivement auteurs de la préface et de l’introduction de L’impasse amérindienne. Ces trois rapports méconnus constituent les fondements de la politique de tutelle et d’assimilation des Amérindiens élaborée par l’administration impériale britannique et poursuivie par le gouvernement du Canada, incarnée dans une loi fédérale de 1876 encore en vigueur de nos jours, la Loi sur les Indiens.

Les rapports Darling (1828), Bagot (1844-1845) et Pennefather (1858) s’échelonnent sur une période de 30 ans. Conçus et rédigés selon un plan similaire, ces rapports abordent la question des relations entre la couronne britannique et les nations amérindiennes, devenue cruciale avec la fin des guerres coloniales en Amérique du Nord, en 1814. Leurs auteurs dressent également un portrait détaillé de la plupart des communautés vivant alors au Canada, notant au passage les ravages causés par les guerres, l’alcool et les épidémies, mais aussi le progrès du métissage au sein de la plupart des communautés. Les rapports se terminent naturellement par des recommandations concernant le département des Affaires indiennes et sa principale activité, la distribution annuelle de présents, et de façon plus générale sur le projet de « civilisation » des Amérindiens. Les recommandations formulées par les commissaires auront pour conséquences immédiates le passage des Affaires indiennes de l’administration militaire à l’administration civile britannique, puis de l’administration civile britannique à l’administration civile canadienne, la première définition légale du statut d’Indien et l’abolition des présents.

Brièvement mis en contexte dans l’introduction, les rapports sont accompagnés de courts encadrés insérés au fil du texte, fournissant des précisions sur les différents personnages, toponymes et événements mentionnés, et éclaircissant certaines allusions difficiles à décrypter. Une chronologie sommaire, des notes relatives aux nations amérindiennes ainsi qu’un index complètent l’ouvrage. Des indications plus explicites sur la provenance des rapports auraient toutefois été bienvenues. Le remplacement de la troisième section du rapport Bagot par un bref résumé de son contenu et la transcription d’à peine deux des nombreux appendices accompagnant le rapport Pennefather original auraient également pu être mieux expliqués.

Incontournables pour quiconque s’intéresse aux autochtones et à leur histoire, les documents présentés dans L’impasse amérindienne permettent de mieux comprendre le processus par lequel les Amérindiens ont perdu leur statut d’alliés militaires stratégiques pour se voir légalement mettre en tutelle. La conclusion et l’épilogue clôturant l’ouvrage replacent les commissions royales d’enquête sur les Amérindiens dans une perspective plus large et contemporaine, couvrant la période allant de 1867 à nos jours. De la refonte de la Loi sur les Indiens, en 1951, au dépôt du rapport de la commission Erasmus-Dussault, en 1996, le recours aux commissions d’enquête à portée pancanadienne s’inscrit dans la continuité, tout comme l’impasse dans laquelle se trouve la question amérindienne au Canada.

Jean-Philippe Jobin

Martin Bisaillon et Isabelle Maher. Buffet à volonté sur le Web : enquête sur les ravages du XXX chez nos enfants. Montréal, Éditions Les Intouchables, 2009, 136 p.

 Onze ans. C’est aujourd’hui l’âge moyen auquel un enfant verra une image pornographique pour la première fois. Le contact, volontaire ou non, fascine d’abord le jeune dont l’identité sexuelle est en pleine construction. Mais la consommation du matériel XXX, facilitée par l’arrivée d’Internet en 1989, laisse des séquelles troublantes dans la psyché de ces adolescents et façonne leur conception même de la sexualité. C’est sur ce phénomène que se penchent les journalistes Isabelle Maher et Martin Bisaillon dans ce court ouvrage qui se veut une enquête sur les effets psychologiques de la porno chez les jeunes, et qui s’inspire de cas cliniques québécois. Le volume intéressera toute personne s’interrogeant sur la nature des liens entre les développements technologiques et l’hypersexualisation des jeunes. Il rassemble les conclusions d’études scientifiques de sexologues, mais aussi de psychiatres, qui décrivent déjà le phénomène comme une véritable « plaie sociale », et amorce une réflexion sur la pornographie gratuite auprès des mineurs. Le volume consacre d’ailleurs plusieurs chapitres à des témoignages révélateurs, comme celui de cette fillette de treize ans, qui déploie beaucoup d’énergie à user de stratégies pour surfer sur des sites pornos à l’insu de ses parents, tout en conservant une vie scolaire et sociale hors de tout soupçon, ou encore de cette mère de 45 ans dont les relations amoureuses se détériorent jusqu’à en devenir dangereuses. Selon les experts, la pornographie est une excellente école de déviance sexuelle. Sa consommation répétitive peut provoquer des comportements compulsifs, voire criminels. Le problème s’aggrave du fait que les parents banalisent plus souvent qu’autrement le phénomène. La génération Playboy et Hustler doit pourtant comprendre que la porno a bien changé. C’est là la contribution principale de cet ouvrage, qui démontre clairement que les enfants qui ont grandi avec les développements de l’informatique ont aujourd’hui une longueur d’avance sur leurs aînés et accèdent à du contenu XXX via des sites tels que YouPorn avec une facilité si déconcertante que les parents sont souvent mal outillés pour faire face au problème.

Samuel Venière