Patrimoine

L’aménagement d’une placette publique : un excellent moyen de mettre en valeur l’église des Augustines-de-l’Hôtel-Dieu-de-Québec #125 – Printemps 2016

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Au cours des derniers mois de l’année 2015, le sort de la percée visuelle sur l’église des Augustines-de-l’Hôtel-Dieu-de-Québec a attiré l’attention des médias et des élus. Plusieurs sont d’avis que les critères de développement pour l’espace vacant créé en 2011 à la suite de la destruction des bâtiments qui faisaient le coin de la rue Charlevoix et de la côte du Palais devraient prendre en considération la perspective qui en a résulté. La conseillère municipale Anne Guérette a par exemple proposé « de tenir compte de ce petit bijou qui nous est révélé [et de] travailler à établir des critères [de développement] pour s’assurer que cette percée visuelle sur la chapelle des Augustines soit conservée et mise en valeur dans le projet de reconversion ». L’intérêt patrimonial des lieux n’est d’ailleurs plus à prouver comme j’ai pu le montrer dans un volet précédent consacré à cette question (Cap-aux-Diamants, no 124, p. 33-34). Dans les circonstances, il appert que l’aménagement d’une placette publique serait le meilleur moyen de conserver cette perspective, en plus d’offrir de nombreux avantages corollaires.

Dans une ville accueillant plusieurs milliers de visiteurs par année et dont le tourisme représente un moteur économique important, il est d’intérêt général de mettre en valeur les bâtiments et les paysages les plus remarquables. Aménager une place publique au coin de la rue de Charlevoix et de la côte du Palais permettrait d’offrir un écrin à l’une des belles églises du Vieux-Québec tout en conférant une valeur ajoutée au projet sur lequel les Augustines ont travaillé au cours des dernières années pour donner une nouvelle vie à leur monastère. Ce qui fait le charme du Vieux-Québec ce sont, après tout, en grande partie ses places et ses parcs. En plus d’offrir un lieu de répit aux touristes et aux résidents, ils permettent de prendre du recul pour observer les environs et de se laisser ainsi séduire par la richesse de l’architecture des édifices environnants. On n’a qu’à penser aux visiteurs qui affluent vers le jardin des Gouverneurs et le parc Montmorency pour y profiter de la vue imprenable sur les environs et aux foules qui se rassemblent à place Royale et à place D’Youville lors des Fêtes de la Nouvelle-France et du Festival d’été pour s’en convaincre.

L’aménagement d’une place publique permettrait aussi d’ajouter un peu de verdure au sein d’un quartier où celle-ci se fait rare. La vieille ville compte certes quelques parcs (parc de l’Artillerie, parc de l’Esplanade, parc Montmorency, etc.), mais ceux-ci sont majoritairement en périphérie de ses artères passantes. Quelques arbres en face de l’église des Augustines-de-l’Hôtel-Dieu-de-Québec pourraient ainsi offrir un peu d’air frais et d’ombre aux badauds lorsque l’été se fait chaud et contribuer à lutter contre les îlots de chaleur urbains tout en purifiant l’air des environs. Plusieurs études attestent d’ailleurs que les espaces verts en milieu urbain ont un impact significatif sur la santé de ceux qui y vivent. Ils favorisent l’activité physique et améliorent la santé mentale publique comme l’a montré une équipe de chercheurs de l’École de médecine de l’Université d’Exeter (Royaume-Uni).

Une placette publique devant cette chapelle conventuelle présenterait également l’avantage d’aérer un peu le tissu urbain relativement dense de la Haute-Ville et de créer un espace de vie unique. Comme le rappellent l’économiste Nicolas Véron et l’architecte Ricardo Bofill dans L’Architecture des villes (1995), « toute ville est, formellement, un assemblage de volumes pleins, d’immeubles et de constructions; mais symétriquement, ce sont les vides et non les pleins, les espaces urbains et non les volumes bâtis, qui définissent les lieux et orientent nos perceptions ». Ce sont dans ces espaces qu’évoluent résidents et touristes. C’est de là qu’émane la vie urbaine. Québec a donc tout intérêt à aménager une placette à cet endroit pour favoriser le retour de jeunes familles dans la vieille ville. En plus d’offrir un lieu de repos, de détente et de jeux pour les résidents des environs, pareille place pourrait accueillir diverses manifestations artistiques ou quelques producteurs agricoles désireux d’offrir leurs denrées aux citadins lors de la belle saison.

Il demeure toujours tentant pour une ville de rentabiliser les terrains dont elle dispose en y construisant des édifices qui généreront des taxes foncières. L’histoire montre toutefois qu’un parc ou une place publique bien situés peuvent souvent générer davantage de profits en participant à la revitalisation d’un quartier ou en y attirant touristes et résidents. Il n’est même pas nécessaire de consacrer l’ensemble du lot à une placette, à condition qu’une part significative capable de conserver cette percée visuelle sur l’église des Augustines-de-l’Hôtel-Dieu-de-Québec le soit. Si besoin est, une part du terrain peut en effet être vendue à un promoteur immobilier pour financer la création de pareille placette. Du moment que la ville saisit l’occasion d’offrir un écrin à ce précieux bijou patrimonial et de créer un espace de vie dans le Vieux-Québec, là est l’essentiel.

Alex Tremblay Lamarche

 

L’église des Augustines-de-l’Hôtel-Dieu-de-Québec :
une perspective à mettre en valeur #124 – Hiver 2016

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Depuis le printemps 2011, les habitants de la Vieille Capitale redécouvrent avec plaisir la petite église des Augustines-de-l’Hôtel-Dieu-de-Québec. Sa jolie façade immaculée qui ne pouvait être vue que de la rue Charlevoix peut maintenant être admirée dans la côte du Palais. Paradoxalement, c’est le projet d’agrandissement de l’Hôtel-Dieu de Québec – décrié par plusieurs protecteurs du patrimoine – qui a créé une percée visuelle sur les lieux en menant à la destruction du pavillon de l’enseignement de cet hôpital et d’un immeuble de location de voitures qui occultaient jusqu’alors la vue sur l’église bicentenaire. Cette nouvelle perspective, qui ne devait s’avérer que temporaire, s’offre maintenant aux passants depuis quatre ans en raison de l’abandon du projet d’agrandissement de l’Hôtel-Dieu et amène à se poser des questions sur l’avenir du site devenu propriété de la Ville de Québec.

Il s’agit en effet d’une belle occasion de mettre en valeur un patrimoine riche et porteur de sens. Cette église rappelle la contribution des Augustines à la société québécoise et au développement de la médecine en Amérique du Nord. Construite entre 1800 et 1803, vraisemblablement d’après les plans de l’abbé Philippe Desjardins, aumônier de la communauté, cette chapelle conventuelle desservait jadis les Augustines, les malades et les citoyens. Elle évoque ainsi une époque où les chapelles monastiques faisaient office de succursales des églises paroissiales de la ville. La façade dépouillée de l’église est l’œuvre de Thomas Baillairgé. Après avoir créé le décor architectural des lieux et y avoir travaillé lui-même à titre de sculpteur – fait rare dans la carrière de l’architecte –, il s’attèle, dans les années 1830, à créer un nouveau portail davantage conforme au goût du temps. Baillairgé encadre ainsi la porte de pilastres ioniques surmontés d’une imposte vitrée et de deux oculi et dessine une corniche à modillons pour souligner la pente du toit. Le décor – très sobre – donne un esprit néoclassique aux lieux tout en faisant « penser aux petites églises paroissiales de la Nouvelle-France », au dire de l’historien Jean-Marie Lebel.

La valeur patrimoniale de l’endroit est d’ailleurs reconnue depuis 1961, date à laquelle l’église et 33 de ses biens mobiliers furent classés par la Commission des monuments historiques de la province de Québec. Depuis, le site patrimonial, l’aile du jardin, l’aile du noviciat et le chœur des religieuses ont également été classés et les Augustines travaillent à donner une nouvelle vie aux lieux tout en en mettant de l’avant leur valeur patrimoniale. En 2009, elles ont en effet créé la Fiducie du patrimoine culturel des Augustines, une fiducie d’utilité sociale qui a pour mandat d’assurer la sauvegarde et la mise en valeur du patrimoine et de la mémoire de la communauté religieuse. Pour ce faire, les cellules des Augustines ont été reconverties en 65 chambres de type monastique afin d’offrir des séjours respectant l’esprit des lieux aux visiteurs désireux de trouver un havre de paix où ils pourront se ressourcer. La fiducie a également créé un musée pour mettre en valeur les quelque 40 000 objets accumulés durant près de quatre siècles par les religieuses et un centre d’archives qui contiendra à terme près d’un kilomètre linéaire de documents et de livres rendant compte de l’évolution des soins de santé depuis les débuts de la colonie. La percée visuelle créée en 2011 sur l’église des Augustines-de-l’Hôtel-Dieu-de-Québec constitue donc une occasion en or d’offrir un écrin digne de ce nom à l’initiative des Augustines.

En détruisant les bâtiments faisant le coin de la côte du Palais et de la rue Charlevoix, on a, sans le vouloir, créé un espace qui fait ressortir davantage cette chapelle conventuelle aux yeux des passants comme cela se fait ailleurs pour mettre en valeur des bâtiments remarquables. C’est ce qu’on fait les Gantois en vue de l’exposition universelle de 1913 pour embellir le centre historique de leur ville en dégageant le beffroi ainsi que les églises Saint-Nicolas et Saint-Bavon des maisons qui les enserraient. C’est également le principe qui a guidé l’action du baron Georges-Eugène Haussmann dans les travaux de modernisation qu’il a menés à Paris sous le Second Empire (1852-1870). En perçant le tissu urbain très dense de la Ville lumière de grands boulevards, il a créé de nouvelles percées visuelles sur différents monuments importants de la ville et les a ainsi ceinturés d’un écrin d’espace. On n’a qu’à penser à la perspective sur le Panthéon créée par le réaménagement de la rue des Gobelins ou à celle sur l’Opéra Garnier qu’offre l’avenue éponyme pour s’en convaincre. L’Europe est pleine de petites rues qui offrent un point de vue superbe sur ses éléments les plus remarquables. Pourquoi ne pas profiter de celui offert par un concours de circonstances sur la chapelle conventuelle des Augustines pour la mettre en valeur?

Alex Tremblay Lamarche

 

Victor Bourgeau et la professionnalisation du métier d’architecte au Québec au XIXe siècle #123 – Automne 2015

R2.2_nb_webAu début du XIXe siècle, la profession d’architecte n’en est encore qu’à ses débuts au Québec. Même si on compte plusieurs artisans de renom dessinant plans et devis et supervisant la construction d’édifices depuis le Régime français, il n’existe pas encore de formation stricto sensu et l’accès à la profession est encore bien loin d’être contrôlé. Ceux qui aspirent à pratiquer ce métier se tournent donc la plupart du temps vers un maître sous la tutelle duquel ils peuvent s’initier aux techniques de dessin et se familiariser autant avec le chantier de construction qu’avec l’atelier de création. Ces maîtres sont tantôt sculpteurs ou architectes, tantôt entrepreneurs en construction ou charpentiers. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant de voir plusieurs architectes émerger de familles œuvrant dans le domaine de la construction puisqu’ils peuvent y bénéficier de l’expérience d’un père ou d’un oncle dès leur jeune âge. C’est le cas de Thomas Baillairgé (1791-1859), mais aussi de Victor Bourgeau (1809-1888). Alors que le premier grandit au sein d’une famille d’architectes et de charpentiers très active dans la région de Québec depuis le milieu du XVIIIe siècle, on retrouve le second apprenti menuisier et charpentier pour le compte de son oncle paternel dans les chantiers de Lavaltrie. Tous deux réussissent également à s’imposer dans leur milieu grâce à leurs bonnes relations avec les autorités cléricales. Le premier bénéficie de la protection du supérieur du Séminaire de Québec, Jérôme Demers; le second jouit de celle de Mgr Ignace Bourget, évêque de Montréal de 1840 à 1876. Toutefois, alors que l’œuvre des Baillairgé a fait l’objet de plusieurs monographies, celle de Victor Bourgeau demeure beaucoup moins documentée. En 1950, ce dernier apparaît même comme « un illustre inconnu » pour l’historien de l’art Gérard Morisset. Pourtant, ce dernier considère que « la place qu’occupe Victor Bourgeau dans l’architecture de la région montréalaise au milieu du XIXe siècle […] est la même que tient Thomas Baillargé (sic) dans l’architecture de la région québécoise » et que « cette place est la première » (La Patrie, 7 mai 1950, p. 26).

Si la connaissance asymétrique de ces deux architectes s’explique en partie par une documentation plus riche sur le premier que le second (les Baillairgé ayant laissé plusieurs mètres de documents aux archives nationales), le parcours de Bourgeau n’en demeure pas moins intéressant pour comprendre la professionnalisation du métier d’architecte au XIXe siècle. En effet, il comprend rapidement qu’il a tout intérêt à s’installer à Montréal dans les années 1830 pour y profiter de l’essor économique que commence à connaître la ville. Comme bon nombre d’autres architectes de cette époque, on connaît peu sa formation et celle-ci semble être le résultat d’une multitude d’expériences différentes. La tradition orale raconte ainsi qu’il aurait appris le dessin auprès du peintre italien Angelo Pienovi peu après son arrivée à Montréal et qu’il aurait bénéficié du mentorat de l’architecte montréalais John Ostell. La parenté du style des deux architectes et leurs liens réciproques avec l’évêque de Montréal concourent d’ailleurs à étayer cette hypothèse.

Les architectes du XIXe siècle voient aussi les styles néoclassiques et néogothiques s’imposer au Québec. Au contact des Britanniques et des Américains venus s’installer dans la province et des traités d’architecture qui commencent à y circuler de plus en plus, ils renouvellent leur style. Les clochers de plan octogonal ou circulaire à deux tambours superposés et surmontés d’une flèche et les façades écrans des églises de Bourgeau s’inspirent ainsi des traités d’architecture des Américains Benjamin Henry Latrobe et Minard Lafever. Les plans de la cathédrale de Trois-Rivières, quant à eux, témoignent d’une parenté manifeste avec l’église londonienne St. Luke. Bourgeau puise donc à foison dans l’architecture britannique et américaine comme nombre de ses contemporains tout en adaptant les modèles qui lui plaisent à la tradition architecturale québécoise.

La carrière de Bourgeau permet également de comprendre l’importance de connaître le monde de la construction et de se doter d’un bon réseau chez les architectes québécois du XIXe siècle. Comme le souligne Luc Noppen dans le Dictionnaire biographique du Canada, c’est en grande partie « l’architecte pratique, adepte des solutions logiques et déjà expérimentées » qui est capable de s’inscrire dans la tradition architecturale qui plaît à Mgr Bourget et amène ce dernier à faire de Bourgeau le principal architecte du diocèse de Montréal. Ce dernier profite ainsi de la volonté de l’évêque d’affirmer la place des francophones dans la ville en construisant couvents, écoles, églises et autres bâtiments religieux dans un style distinct de celui des bâtiments de la communauté anglo-protestante. Encore une fois, Bourgeau puise dans des modèles étrangers pour développer un vocabulaire architectural néobaroque. Il se tourne cependant cette fois-ci du côté de Rome pour bien marquer le caractère catholique des bâtiments dont il signe les plans. La plupart des églises que Bourgeau érige après 1865 sont d’ailleurs inspirées de ce style selon Luc Noppen. Celles-ci « reprennent le modèle simplifié de Saint-Pierre de Rome avec voûte à caissons, traitée de manière large, nef divisée par une colonnade en trois vaisseaux et retable simple, intégré à l’architecture, qui laisse la place pour l’érection d’un baldaquin, élément baroque par excellence ».

Le 1er mars 1888, lorsque Bourgeau s’éteint, La Minerve rapporte que c’est « le doyen des architectes de Montréal » qui trépasse par le fait même. L’accès au métier d’architecte n’est toujours pas contrôlé (il ne le sera qu’en 1898, huit ans après la création de l’Association des architectes du Québec, en 1890) et la première école d’architecture n’a toujours pas vu le jour (elle n’ouvrira ses portes que quelques années plus tard, à l’Université McGill, en 1896). Toutefois, le métier s’est considérablement professionnalisé sous l’impulsion d’architectes soucieux de s’imposer face à leurs collègues américains lors de la distribution de gros contrats au Québec. Les apprentis regardent ainsi de plus en plus vers l’étranger pour parfaire leur formation et la frontière entre l’entrepreneur en construction et l’architecte a continué à s’accentuer. Une formation en génie civil est également accessible aux Montréalais depuis 1856 à l’Université McGill et 1873 à l’École polytechnique de Montréal. Le métier d’architecte se professionnalise donc tout au long du XIXe siècle comme en témoigne le parcours de Victor Bourgeau. Depuis le début de l’été, il est aussi possible d’en apprendre plus sur le personnage et la pratique du métier d’architecte à son époque en se rendant à la maison Rosalie-Cadron, à Lavaltrie. Une exposition intitulée « Victor Bourgeau, grand bâtisseur » y est présentée jusqu’au 15 octobre 2015.

Alex Tremblay Lamarche

Une époque : deux historien! 

Père jésuite François-Xavier ou Pierre-François-Xavier de Charlevoix (1682-1761) et Marcel Trudel (1917-2011). 

– #122 – été 2015

r-2-a-Image numérisée_webLa Nouvelle-France, dès ses débuts, a été choyée par des historiens explorateurs eux-mêmes comme Jacques Cartier et Samuel de Champlain, par un missionnaire devenu historien par seconde vocation tel le père jésuite Pierre-François-Xavier de Charlevoix et enfin, au cœur du XXe siècle, par l’historien universitaire Marcel Trudel.

Nous aborderons d’abord le cas de Charlevoix qui s’est vu confier, à la fois par ses supérieurs jésuites de la province de Paris et par le roi de France, la mission de rédiger l’histoire générale de la Nouvelle-France à partir de la vaine tentative d’établissement en Floride française.

Précisons d’abord que Charlevoix, dans sa tâche, s’est avéré un esprit universel; outre ses descriptions historiques, détaillées et précises, il fait preuve de remarquables dons de naturaliste; en effet, son quatrième volume sur la Louisiane a été agrémenté de 48 planches botaniques de la région du fleuve Mississippi, chacune complétée par un commentaire parfois élaboré, avec des comparaisons relatives à des plantes similaires d’autres régions ou d’autres continents et comprenant des références éventuelles à d’autres auteurs.

Ses talents ne s’arrêtent pas là, car les mammifères et l’avifaune de l’Amérique du Nord sont traités par de splendides dessins au trait, cependant moins achevés que ses planches botaniques. On notera toutefois que certains animaux, comme le bœuf musqué et le renard blanc ou isatis, sont absents des descriptions du père Charlevoix. Des lacunes analogues plus conséquentes sont à souligner dans le domaine des cétacées et des batraciens.

Cependant, les honorables contributions du père Charlevoix dans le domaine des sciences naturelles ne sont finalement que des enrichissements bienvenus à l’œuvre historique majeure de l’auteur qui surclasse tout le reste. On peut présumer que, à l’occasion de ses retours en France, le père Charlevoix a reçu l’aide compétente des botanistes parisiens pour la détermination et la description de ses planches à partir des nombreux échantillons qu’il rapportait avec lui!

Si l’on se tourne maintenant vers le second grand historien de la Nouvelle-France, Marcel Trudel (que j’ai eu comme professeur à l’Université Laval dans les années 1950), on change de siècle, de région et de sujet. Le mode d’écriture est d’ailleurs fort différent, car le père Charlevoix écrivait de façon très classique, conformément aux règles du français du XVIIe siècle, avec une langue souvent directe touchant aux réalités du Nouveau Monde. Par exemple, Charlevoix utilise habituellement le mot « sauvage » pour désigner les indigènes de la Nouvelle-France, alors que Marcel Trudel s’interdit d’utiliser ce terme pour employer de préférence l’appellation propre de chacune des tribus. Charlevoix, quant à lui, n’hésite pas à parler de la cruauté des Iroquois, qu’il nomme toutefois. Marcel Trudel utilise un langage universitaire précis, mais sans fantaisie et sans la spontanéité qui est propre à la langue de Charlevoix.

Marcel Trudel n’est pas naturaliste, tant et si bien que la flore et la faune ne sont pas abordées dans ses volumes ou l’histoire est reine et maîtresse absolue; l’incontestable supériorité des traités de Marcel Trudel réside dans la richesse de sa bibliographie et de son appareil d’information. Par contre, quiconque a l’occasion de consulter dans le texte les volumes de Charlevoix constate qu’il se dégage de ceux-ci une sincérité et une vérité dans l’exposé des diverses situations. On sent dans les écrits de Charlevoix une estime évidente pour Louis de Buade, comte de Frontenac, qui a été un très grand serviteur de la France et l’on ne peut que regretter la déréliction relative dans l’histoire de la France d’Europe et de la France d’Amérique. Il est peut-être consternant de noter qu’un grand et bel hôtel porte son nom, construit à l’endroit même où Frontenac a exercé son autorité. On peut regretter également que Marcel Trudel ignore pratiquement l’événement de la Floride française pour se concentrer au premier chef sur l’Acadie et Terre-Neuve.

En ce qui concerne la cartographie et la toponymie des deux auteurs, la comparaison est nettement favorable au père Charlevoix. Marcel Trudel, pour sa part, ne présente qu’un nombre réduit de cartes complétées par une toponymie résolument moderne (ce n’est pas un reproche). Les cartes de ce dernier présentent, en général, une toponymie réduite à l’essentiel. Incorporées dans ses volumes, elles ont toutes, de ce fait, la même dimension.

Les cartes et les plans de Charlevoix constituent un monde à part. Ce sont tous des documents hors textes dessinés de main de maître, dans les ateliers parisiens auxquels l’auteur avait recours lors de ses séjours hivernaux en France. Ces cartes et ces plans, très nombreux et précis, tous en noir sur blanc selon la coutume de l’époque, ne peuvent être comparés aux illustrations modernes de Marcel Trudel.

Dernier fait à souligner, les cartes et les plans issus des recherches de terrain de Charlevoix ont tous des dimensions différentes et sont plus grandes que les cartes aux plans uniformes de Trudel.

L’intérêt prodigieux des ouvrages remarquables de Pierre-François-Xavier de Charlevoix fait que cette œuvre, au total, a quelques longueurs d’avance sur les travaux modernes de Marcel Trudel.

Au terme de ces réflexions comparatives, on ne peut que souhaiter ardemment une réédition fidèle de l’œuvre pratiquement oubliée de Charlevoix pour le plus grand bénéfice des étudiants et des professeurs en histoire et du grand public cultivé au Québec qui se trouvent présentement privés de cette incomparable source de l’histoire de la Nouvelle-France.

Il convient de signaler qu’aucun des deux auteurs n’a fait allusion à la géologie des régions dont il décrit l’histoire. Cela pourra sembler normal pour Trudel, mais peut-être un peu étonnant pour Charlevoix, dont les textes naturalistes sont nombreux et revêtent un intérêt certain.

 

Michel Brochu

 

La création du premier club de crosse francophone de Québec : reflet des tensions ethniques? – #121 – printemps 2015

r-2-b-18820216 Opinion publique (Partie crosse)Au milieu du XIXe siècle, la plupart des activités sportives pratiquées au Québec sont le fait des élites anglophones. En effet, depuis la Conquête, les militaires et les marchands britanniques œuvrant dans la colonie ont introduit plusieurs sports (courses de chevaux, cricket, curling, etc.) afin d’occuper leurs temps libres et de favoriser une sociabilité masculine élitaire. Bien que la plupart de ces activités viennent d’Angleterre, certaines sont empruntées aux Autochtones, puis transformées par les notables anglo-protestants afin de les modeler à l’image des sports d’équipe britanniques. C’est le cas de la raquette et de la crosse. Même si la crosse est pratiquée occasionnellement par des Blancs depuis les années 1830, ce n’est qu’à partir des années 1850 qu’un réel engouement pour ce sport naît chez les élites anglo-protestantes. En effet, un premier club (The Lacrosse Club of Montreal) est créé en 1856 alors que les premières règles régissant ce sport sont publiées en 1860 par le dentiste montréalais George William Beers. Rapidement, ce sport acquiert une grande popularité. De nombreux clubs voient le jour un peu partout au Canada tant et si bien que la crosse gagne la réputation d’être le « sport national du Canada ».

La crosse devient également de plus en plus populaire chez les Canadiens français. Le 7 juillet 1868, le Journal de Québec rapporte que « le jeu de Crosse, longtemps inconnu à Québec, tend à y devenir populaire. Depuis ce printemps, l’on ne voit plus les jeunes gens s’amuser comme jadis; la toupie est enfoncée, le jeu de balle chôme; enfin, la Crosse triomphe sur toute la ligne, et avant peu, ce sera le jeu national ». Bien que ce sport soit pratiqué par certains Canadiens français à cette époque de façon informelle et peut-être au sein de clubs anglophones, ce n’est qu’en 1860 qu’une première équipe contenant vraisemblablement plusieurs francophones voit le jour au collège Sainte-Marie, à Montréal. La pratique du sport commence alors peu à peu à s’implanter dans les collèges classiques qui en font une composante de l’éducation religieuse.

Il faut cependant attendre en 1868 pour qu’un premier club canadien-français (le Club Champlain) soit créé. C’est à Québec qu’il voit le jour sous l’impulsion d’un groupe de jeunes notables franco-catholiques. La ville compte alors déjà quelques clubs anglophones (pensons entres autres au Crescent, au Stadacona Lacrosse Club et au Quebec Lacrosse Club) et, vraisemblablement, même un club irlandais (l’Emerald Lacrosse Club). Toutefois, selon le Journal de Québec, il s’agit du premier club « composé exclusivement de canadiens-français ». Ses membres, majoritairement âgés de 17 à 21 ans, sont pour la plupart célibataires et habitent toujours chez leurs parents. Certains sont avocats, marchands, commis, apothicaires ou médecins. D’autres sont encore aux études. Plusieurs membres sont également liés entre eux. On n’a qu’à penser aux quatre frères Évanturel (Alfred, Arthur, Aurez et Gustave) ou aux nombreux membres de la famille Gingras pour s’en convaincre.

La création de ce club de crosse révèle plus qu’une simple volonté de se doter d’une équipe sportive pour affronter les meilleurs joueurs anglo-protestants et irlandais. En effet, elle s’inscrit dans un contexte d’affirmation des notables franco-catholiques de Québec. Avec le déclin du commerce du bois et de la construction navale, la perte définitive du statut de capitale fédérale et le départ de la garnison britannique, une nouvelle élite francophone s’impose dans la ville. Ces notables désirent désormais avoir leurs propres institutions et associations. Ils se dotent ainsi d’une association promouvant la défense de l’identité canadienne-française en 1842 (la Société Saint-Jean-Baptiste), d’un lieu de débat et de conférence en 1848 (l’Institut canadien de Québec) et d’une société littéraire francophone (la Société Casault). Il en va de même chez les Irlandais qui créent leurs propres associations de sociabilité (St. Patrick Catholic and Literary Institute, Young Irishmen’s Association, etc.) et de charité (Quebec Hibernian Benevolent Society).

La création d’une équipe de crosse francophone permet donc de transposer les rivalités ethniques sur le terrain. Ainsi, dès le début du mois de juillet 1868, le Club Champlain, qui compte alors « à peine un mois d’existence » est appelé à se mesurer aux douze meilleurs joueurs du Crescent dans un tournoi de cinq parties devant se dérouler sur l’Esplanade. Les deux premières parties, le 6 juillet, se soldent par des victoires du Club Champlain. La troisième, le 8 juillet, est remportée par les membres du Crescent. La tension est donc à son comble le 9 juillet pour la partie suivante et, rapidement, la joute dégénère en raison de l’agitation de la foule. L’Événement rapporte que les partisans de chaque équipe manifestaient « un trop grand désir de favoriser les joueurs dont ils avaient adopter [sic] la cause aux dépens de ceux dont le succès les offusquait » et qu’on « retenait la balle, ou on la lançait adroitement sur la crosse du joueur ami ». Le tumulte est si grand que les joueurs des deux équipes décident d’interrompre le tournoi puisqu’ils jugent que « le public n’est pas assez calme pour assister de sang-froid à ces luttes entre joueurs de nationalités différentes ». Toutefois, après la partie, les joueurs du club francophone remercient le président et le secrétaire de l’équipe adverse « pour l’amabilité et la courtoisie qu’ils ont montré [sic] à [leur] égard [et les deux juges anglophones] pour l’impartialité et la justice dont ils ont fait preuve pendant tout le concours ». Qui plus est, « les deux clubs amis » fraternisent lors d’un banquet organisé par le Club Champlain. L’antagonisme entre les partisans de chaque équipe n’est donc pas partagé – du moins dans la même mesure – par les joueurs. Si les spectateurs peuvent être issus de toutes les classes sociales puisqu’on peut aisément accéder à l’Esplanade, il n’en va pas de même pour les joueurs. En effet, à cette époque, les sports tels que la crosse se pratiquent au sein de clubs essentiellement réservés à l’élite puisqu’il faut disposer de ressources financières suffisantes pour payer sa cotisation (1 piastre dans le cas du Club Champlain) et son équipement. On peut donc conclure que les tensions ethniques varient en fonction de la classe sociale.

Alex Tremblay Lamarche

Le domaine de la pointe de Saint-Vallier au temps de Murval – #120 – hiver 2014

Arthur Amosassis sur la main courante du manoir dans les années 1930. (Collection Héritage canadien du Québec)

Arthur Amos assis sur la main courante du manoir dans les années 1930. (Collection Héritage canadien du Québec)

 À la pointe de Saint-Vallier, sur la Côte-du-Sud, se dresse un domaine mythique bien connu des Vallierois depuis quelques siècles, mais encore inconnu de la plupart des amateurs d’histoire et de patrimoine. Ce domaine, jadis nommé « Murval » en raison du long MUR soutenant une imposante terrasse s’avançant dans le fleuve à la pointe nord-est des lieux et de sa localisation à Saint-VALlier, fut autrefois un haut lieu de villégiature. On raconte même que le titre d’un des romans d’Anne Hébert, Les Chambres de bois (1958), serait inspiré des chambres du rez-de-chaussée du manoir qui s’y trouve.

Bien que le site soit concédé à un cultivateur dès 1712, ce n’est vraisemblablement qu’après le milieu du XVIIIe siècle qu’une première maison y est érigée. Après avoir été la possession d’une série de familles paysannes de la paroisse pendant une centaine d’années, le site devient, en 1809, la propriété de l’un des coseigneurs des lieux, Xavier-Roch Tarieu de Lanaudière. En effet, ce dernier profite du droit de retrait seigneurial prévu dans l’acte de concession d’origine pour mettre la main sur cette propriété sise à un endroit exceptionnel tant par le panorama large qu’elle offre sur les environs que par sa localisation à la confluence de la rivière des Mères et du fleuve. Tarieu de Lanaudière n’a toutefois pas le temps de jouir longtemps de sa propriété puisque ses fonctions d’officier de milice le tiennent fort occupé en raison de la tension de plus en plus palpable avec les États-Unis. En 1812, il vend donc le domaine à ses sœurs Agathe et Marguerite qui fréquentaient déjà les lieux. Alors que Marguerite passe une partie de l’année à Québec où elle côtoie la bonne société, Agathe semble y habiter en permanence avec quelques domestiques. Leur neveu Philippe Aubert de Gaspé rapporte d’ailleurs dans ses Mémoires que même la « terreur » qui régnait dans les campagnes parmi « les personnes riches ou censées l’être » dans les années 1830 lorsque les frasques de la bande à Chambers défrayaient la manchette ne réussit pas à éloigner Agathe des lieux. Aubert de Gaspé ajoute même que sa tante gardait une paire de pistolets sur sa table de chevet pour se défendre en cas d’attaque!

Au décès des sœurs Tarieu de Lanaudière (1838 et 1856), le domaine passe entre les mains d’une série de propriétaires qui souhaitent en faire une résidence d’été. Plusieurs améliorations sont apportées au domaine. Pensons notamment à l’immense terrasse que fait construire le notaire Félix-Alphonse Larue, propriétaire des lieux de 1906 à 1912, à la pointe nord-est du domaine entre 1908 et 1910 et à la chapelle qu’il érige à la même époque. C’est toutefois la famille d’Arthur Amos et Mathilde Beaudry qui en change le plus l’apparence au XXe siècle. En 1922, au retour d’une balade en voiture à Kamouraska, ses membres découvrent la propriété et tombent sous le charme des lieux. C’est le début d’une longue histoire d’amour entre cette famille et Murval. Pendant 85 ans (de 1923 à 2008), les Amos viendront y passer leurs étés. Fait intéressant, c’est Mathilde Beaudry et non son époux qui se porte acquéreuse de la propriété. Bien que son mari soit à la tête du service hydraulique de la province, c’est l’héritage de madame qui permet d’acheter Murval. En effet, elle jouit d’une rente annuelle de 6 000 dollars versée par la succession de son père, riche homme d’affaires ayant fait fortune aux États-Unis.

Dans son ouvrage sur le domaine, le chercheur Yves Guillet rapporte que, au cours des années 1920 et des années 1930, les Amos apportent plusieurs modifications au domaine. Après avoir ajouté une aile destinée à servir de cuisine d’été, fait installer l’électricité et construit des salles de bain adjacentes aux chambres, ils transforment le marécage devant le manoir en un terrain de tennis et de croquet, aménagent les jardins et ensemencent le petit lac situé près de la maison avec 180 truites. En 1931, les Amos inaugurent même un golf de neuf trous sur le domaine!

À la fin des années 1940, l’entretien du domaine devient toutefois lourd à supporter pour la famille avec le vieillissement des époux Amos. En 1948, le golf reste en friche pour une première année. On n’y reçoit probablement plus autant après le décès de Mathilde (1948) et d’Arthur (1950). On privilégie désormais de nouveaux matériaux qui se veulent plus pratiques, durables et faciles d’entretien et on démolit certains pavillons pour faciliter l’entretien du domaine. Les enfants de Mathilde et d’Arthur continuent toutefois à profiter des lieux, mais vieillissent eux-mêmes et peinent à s’occuper d’un domaine si grand. En 1999, ils cèdent donc la propriété à deux fondations privées : l’Héritage canadien du Québec reçoit les bâtiments et les terres alors que Conservation de la nature Canada acquiert les lots de grève et assure la gestion des terres. Depuis, il est possible de visiter les lieux entre juin et septembre et de se laisser charmer tout comme Mathilde Beaudry par « ses sites enchanteurs vus de la grande terrasse s’avançant au-dessus des rochers comme une proue de navire sur la mer ».

Alex Tremblay Lamarche

Monique Duval, pionnière de l’histoire de la ville de Québec – #119 – automne 2014

 119.r2 « Notre monument historique ». C’est en ces termes que Denis Vaugeois parlait de Monique Duval, décédée le 29 mai 2014, à l’âge de 89 ans. Elle laisse un grand vide dans le milieu de l’histoire et du patrimoine de Québec car jusqu’à la fin, elle possédait une mémoire phénoménale, au point où bon nombre d’historiens savaient qu’ils avaient de fortes chances de trouver auprès d’elle réponse à bien des questions en un simple coup de fil! Au cours de sa longue carrière, Monique Duval a tenu d’innombrables chroniques, faisant œuvre de pionnière tant dans l’histoire de la ville de Québec que dans le monde du journalisme féminin. Sans se considérer féministe, elle n’en a pas moins fait concrètement avancer la cause des femmes en abolissant des frontières dont, paradoxalement, elle n’avait même pas conscience. Pour elle, il lui semblait simplement normal de faire ce travail, peu importe son sexe.

Jeune collégien, j’ai eu la chance de faire sa connaissance alors que je travaillais sur une murale visant à honorer dix personnalités méconnues de Québec au collège François-Xavier-Garneau. Je cherchais alors des descendants de chacun afin de les inviter à l’inauguration du projet et un ami m’avait suggéré de contacter Monique Duval en me disant qu’elle connaissait tout le monde à Québec. En moins de dix minutes, et avec un enthousiasme communicatif, elle m’avait fourni le nom de descendants d’Eugène-Étienne Taché, d’Arthur Buies, de Cyrille Duquet et j’en passe.

Née dans la paroisse Saint-Roch, le 23 décembre 1924, Monique Duval grandit rue Saint-François, au sein d’une famille bourgeoise de Québec. Son père, Arthur Duval, est le notaire de l’Hôtel-Dieu de Québec et enseigne le droit administratif et scolaire à l’Université Laval. Sa mère, Gabrielle Chalifour, est quant à elle issue d’une famille d’industriels de la paroisse. Après avoir acquis les manières d’une jeune fille de bonne société au pensionnat Saint-Roch, elle suit quelques cours en tant qu’auditrice libre à l’Université Laval. Il n’est alors pas question qu’elle poursuive des études supérieures en vue de se trouver un emploi. De son propre aveu, « [s]on père aurait été humilié de savoir que ses filles travaillent ». Malgré cela, devant son intérêt pour l’écriture, sa mère lui suggère de se tourner vers le journalisme. Grâce à la réputation de son père, elle réussit à se faire engager à L’Événement, en 1954, d’abord comme secrétaire, puis comme journaliste. En 1959, elle est ensuite embauchée au Soleil où elle demeure jusqu’à sa retraite, en 1988. Au Soleil, elle reçoit différentes affectations : chroniques culturelles, affaires universitaires, reportages à l’étranger, etc.

Au cours des années 1970 et 1980, elle en vient à se consacrer essentiellement à l’histoire et au patrimoine de Québec avec une rubrique paraissant chaque mercredi intitulée « Hier et aujourd’hui » et une chronique hebdomadaire sur l’histoire des rues de la ville. Pour ce faire, elle fouille dans quelques ouvrages généraux et parcourt les travaux de Pierre-Georges Roy mais, surtout, a recours à son large réseau de contacts puisque peu d’auteurs s’étaient encore intéressés à l’histoire de la ville à l’époque. Ses articles éveillent ses concitoyens, voire même certains historiens, à la richesse de leur patrimoine. Jean-Marie Lebel, grand spécialiste de l’histoire de Québec, raconte que peu de chercheurs à l’Université Laval se penchaient sur le sujet lorsqu’il était aux études. On s’intéressait plutôt à Montréal ou à l’histoire de la province de manière plus générale. L’histoire de la ville était alors le fait de quelques érudits réunis autour de la Société historique de Québec et de quelques rares historiens issus du milieu universitaire. Monique Duval a donc véritablement fait œuvre de pionnière dans ce domaine. Qui plus est, elle s’engagea activement au sein de la Société historique de Québec dont elle fut responsable des conférences pendant de nombreuses années et présidente en 1988 et 1989. Au tournant des années 1990, elle partage également ses connaissances sur l’histoire de la ville avec les lecteurs de la revue Cap-aux-Diamants  à qui elle offre plusieurs articles relatant souvenirs personnels et anecdotes savoureuses.

Au fil du temps, elle avait établi un réseau de contacts privilégiés de personnalités importantes de Québec, ce qui lui avait donné accès, par le fait même, à plus d’un siècle de souvenirs, de glanures, d’anecdotes… Elle avait eu la chance d’entendre Arthur Rubinstein, Édith Piaf, Elisabeth Schwarzkopf et Yehudi Menuhin à Québec, elle habitait le même immeuble que Gabrielle Roy, elle connaissait bien Jean Bruchési, ancien secrétaire provincial, et elle a rencontré quantité d’autres personnalités. Qui plus est, grâce à ses bonnes relations avec Raoul Tessier, responsable des relations publiques du Château Frontenac, elle est entrée en contact avec des dizaines de visiteurs de marque venant de partout dans le monde dont elle gardait un vif souvenir qu’elle prenait plaisir à partager. Monique Duval a ainsi contribué à conserver la mémoire de toute une époque. Plusieurs historiens recouraient d’ailleurs encore à son impressionnante mémoire au cours des dernières années et elle se faisait toujours un plaisir de leur répondre avec beaucoup d’entrain. Le musicologue Bertrand Guay raconte qu’en voulant identifier un journaliste de L’Événement signant de ses initiales P.-A.A., il s’était tourné vers elle, et avait obtenu la réponse suivante : « Je suis pas ben bonne avec les initiales, mais Paul-André Audet te dirait ça, lui ». Paul-André Audet… Tiens donc! P.-A.A.! Plus tard, le musicologue l’avait rappelée pour savoir à quel nom de famille pouvait bien correspondre celui d’une autre journaliste signant Germaine B. Alors absente, elle le rappela peu après et sitôt après avoir décroché l’appareil, il l’entendit dire avec son énergie coutumière : « Tu l’aurais pas trouvé : Bundock, Germaine Bundock! ».

Au cours des dernières années de sa vie, elle avait délaissé l’histoire. Le bridge et la musique occupaient tous ses loisirs. Mélomane avertie, elle avait un goût marqué pour Mozart et les adagios de Mahler. Selon ceux qui l’ont côtoyée, c’était une femme d’un grand raffinement, mais qui n’en avait pas moins son franc-parler. Quand on lui demandait quand elle comptait écrire ses mémoires, elle répondait que si elle s’était livrée à cet exercice, elle aurait été obligée de dire du mal de quelques personnes et que des mémoires où on dit du bien de tout le monde, « c’est plate »…

Alex Tremblay

« À présent des [Français] on prend le goût, l’usage » : la francophilie des élites canadiennes-françaises au tournant du XXe siècle – #117 – printemps 2014

Raoul Dandurand vers1900

Raoul Dandurand vers1900

 Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’intérêt pour la France croît sensiblement au Québec. Bien que les liens avec la France n’aient jamais été rompus depuis la Conquête, après le passage de La Capricieuse (1855), le regard des élites canadiennes-françaises se tourne de plus en plus assidûment vers leur ancienne métropole. On s’en inspire lors de la création de nouveaux établissements d’enseignement supérieur, on en cherche la reconnaissance littéraire et on développe des relations diplomatiques avec ce pays. Les voyages de Canadiens français en France se font de plus en plus fréquents et la présence française au Québec s’accroît. L’immigration française augmente sensiblement dans le dernier tiers du XIXe siècle alors que bon nombre de musiciens et de comédiens en provenance de l’Hexagone contribuent à faire connaître la culture de leurs pays au Québec. Dans ce contexte, plusieurs Canadiens français développent un vif intérêt pour la culture française et la francophilie devient un symbole d’appartenance aux élites.

La culture de l’Hexagone rayonne tant au Québec qu’elle pousse les notables les plus francophiles à insérer les Français, installés dans la province ou simplement de passage, dans leur réseau de sociabilité, voire à leur donner une place prépondérante au sein de celui-ci. Ainsi, dès l’arrivée d’un consul français au Québec, en 1859, sa résidence devient un lieu de rendez-vous prisé par les élites de la ville de Québec. Selon Pierre Savard, « tout ce que la société de la ville de Québec compte de beaux esprits, les Parent, les Garneau, les Ferland, les Chauveau, les La Rue, les Casgrain et les Taché » se retrouvent chez le consul Charles-André-Philippe Gauldrée-Boileau. Ses successeurs – sauf exception – connaissent le même succès : Albert Lefaivre (en poste de 1875 à 1881) noue de nombreuses amitiés avec des personnalités canadiennes, Georges Dubail (en poste de 1886 à 1890) réussit à réunir certaines des personnalités les plus en vue de l’époque autour de lui pour fonder la Chambre de commerce française de Montréal en 1886 alors qu’Alfred Kleckowski (en poste de 1894 à 1906) est considéré par l’Université Laval comme un précieux « ami » et reçoit de cette institution un doctorat honoris causa, le 18 juin 1900.

Plus qu’une simple mode, la francophilie devient également un symbole d’appartenance aux élites au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. À l’époque, il est de bon ton de connaître la France pour briller dans les salons. Dans son journal, la femme de lettres Joséphine Marchand rapporte que « comme j’aime l’étude et que je suis les évènements politiques de mon pays et de la France, je constate que les personnes instruites aiment assez à causer avec moi ». Ainsi, lorsqu’elle rencontre pour la première fois le jeune avocat Raoul Dandurand, elle lui demande s’il s’intéresse « aux choses de la France », condition nécessaire, semble-t-il, pour être véritablement digne d’intérêt à ses yeux. Puis, pour lui prouver qu’elle s’inscrit aussi dans cette culture, elle lui signale qu’elle lit les journaux français que son père reçoit.

L’attrait pour la France devient même un facteur distinctif permettant de départager d’une part, les élites et, d’autre part, le peuple. Pour Raoul Dandurand, « la masse [populaire] n’a gardé qu’un sentiment platonique pour le pays de ses origines » et il ne peut pas « lui reprocher cette absence ou cet affaiblissement de sentiment » pour la France, car celle-ci « l’a complètement abandonné ». Les élites, cependant, se doivent de s’inscrire dans une culture élitaire au sein de laquelle la France constitue un idéal, un modèle à atteindre pour être digne de son rang afin de se démarquer de la « pensée populaire » : « Notre état colonial et notre modeste situation poussent une élite à se retourner vers la France pour y puiser tout ce qui lui manque ici ». La francophilie devient donc un facteur permettant de jauger de l’appartenance aux élites.

Dans ce contexte, il importe de tenir compte de cet intérêt pour la France dans l’éducation offerte aux notables de demain. Déjà, dans la seconde moitié du XIXe siècle, quelques personnes aisées font bénéficier leurs enfants de leur abonnement à des journaux français et les encouragent à cultiver un amour pour la France. C’est toutefois dans le premier tiers du XXe siècle que l’amour de ce pays est largement intégré dans l’éducation des jeunes élites. En 1917, Raoul Dandurand affirme même que « toute la pensée [de la jeunesse instruite] se nourrit de la pensée française ». Qui plus est, en janvier 1938, Dandurand participe à la fondation du Collège Stanislas de Montréal, filiale du prestigieux établissement d’enseignement parisien du même nom. Avec l’établissement de cette école offrant une formation française en plein cœur d’Outremont, lieu de résidence par excellence des élites canadiennes-françaises, il est désormais possible de transmettre encore plus aisément la francophilie aux notables de demain.

Alex Tremblay

 

Un parcours parsemé d’innovations : les éditions du Septentrion, 1998-2013 – #116 – hiver 2013

r30116 Au tournant des années 2000, Septentrion est dotée d’assises financières stables grâce au succès de la série Histoire populaire du Québec de Jacques Lacoursière. Bien que la maison d’édition se soit taillé une réputation enviable dans le milieu de l’histoire au Québec, elle demeure une petite entreprise principalement formée de contractuels et de passionnés qui y consacrent fins de journée et fins de semaine. L’équipe est restreinte et plusieurs membres des familles Vaugeois et Deschênes sont sollicités. Marie-France Vaugeois s’occupe de la comptabilité alors que Solange Deschênes se charge de la révision linguistique et que son frère Jude traduit certains manuscrits de l’anglais au français. L’arrivée de Gilles Herman au sein de la petite maison d’édition constitue cependant un tournant dans l’histoire de Septentrion. Pourtant, rien ne le prédisposait à œuvrer dans ce milieu. Né en Belgique et ingénieur nucléaire de formation, il s’installe au Québec pour rejoindre sa conjointe – Marie-Hélène Vaugeois – mais ne peut pas adhérer à l’Ordre des ingénieurs du Québec puisque son diplôme n’est pas reconnu. Devant le découragement de son gendre pour les formalités à venir, Denis Vaugeois lui propose de donner un coup de main au fonctionnement informatique de Mélomag, boutique de musique et de revues qu’il a acquise. Selon Vaugeois, tout se met alors à fonctionner miraculeusement bien! Herman est par la suite appelé à fusionner les systèmes de gestion d’édition et de comptabilité de Septentrion et acquiert par le fait même une fine connaissance du fonctionnement de l’entreprise tout en s’initiant aux rouages du milieu de l’édition. Fort de cette expérience, Herman devient ensuite chargé de projets. Denis Vaugeois lui confie d’abord la direction de projets en lien avec son parcours personnel telle la révision de manuscrits sur l’histoire de l’immigration et de la Belgique. À l’été 2000, Vaugeois entreprend, avec son concours, une refonte complète de Canada-Québec, 1534-2010. En fait, Gilles Herman fait un cours intensif d’histoire du Québec. Progressivement, il dirige de plus en plus de projets en histoire. Quelques années plus tard, Vaugeois lui cède la direction des éditions du Septentrion. S’il se garde d’abord des actions pour s’assurer de la pérennité de son œuvre, Vaugeois les délaisse cependant rapidement pour remettre le plein contrôle de sa compagnie à son gendre.

Au cours des années suivantes, l’équipe se rajeunit et s’agrandit. En 2005, après avoir publié un livre issu de son mémoire de maîtrise chez Septentrion, la jeune historienne Sophie Imbeault se voit proposer le poste d’éditrice par Denis Vaugeois. À la même époque, Pierre-Louis Cauchon et Marie-Michèle Rheault se joignent à l’équipe à titre de graphiste et d’adjointe à l’édition. Septentrion s’associe tant de jeunes diplômés que, en 2009, Vaugeois, estime que la moyenne d’âge est d’un peu plus de 30 ans s’il s’en exclut.

En 2004, Septentrion innove en proposant à ses lecteurs un moteur de recherche en ligne et une version numérique de ses ouvrages. Au moment de la publication de Patriotes et Loyaux. Leadership régional et mobilisation politique en 1837 et 1838 de Gille Laporte, on constate que l’ouvrage de 416 pages n’a pas d’index. Denis Vaugeois fait alors indiquer à la fin du livre qu’il sera possible de faire des recherches par mots-clés via Internet afin de pallier l’absence d’index. L’équipe de Septentrion se voit donc contrainte de régler le problème rapidement. Il faudra 24 heures à Gilles Herman pour trouver la solution. C’est ainsi que cette option sera maintenue pour l’ensemble des ouvrages numérisés. Septentrion est d’ailleurs encore un des seuls éditeurs, avec Gallimard, à offrir un tel outil. Mieux, grâce à ce moteur de recherche, la version numérique des livres est désormais disponible en ligne pour ceux qui souhaitent en faire l’acquisition. En 2010, Septentrion publie même un premier livre uniquement disponible en format numérique : 1760, les derniers jours de la Nouvelle-France.

Parallèlement, Septentrion se remet plus activement à la publication d’ouvrages de fiction en créant la collection Hamac, à l’automne 2005. Si depuis les débuts de Septentrion Denis Vaugeois s’était donné comme mission de faire découvrir de nouveaux auteurs et d’en publier au moins un par année, peu étaient parvenus à se faire connaître du grand public puisque la maison d’édition était trop associée à l’histoire. Toutefois, avec la création de cette division dont le nom d’origine amérindienne évoque la détente, plusieurs ouvrages connaissent un bon succès. C’est entre autres le cas des Chroniques d’une mère indigne de Caroline Allard (2007 et 2009) qui se vendent à plus de 25 000 exemplaires. En 2008, avec l’arrivée d’Éric Simard – lui-même auteur et ancien libraire – à la tête de cette collection, Hamac prend un nouvel envol et publie depuis de trois à cinq titres par année.

De nos jours, Septentrion est l’une des maisons d’édition les plus dynamiques au Québec. En plus de publier plus d’une trentaine d’ouvrages par année, Septentrion s’engage activement dans le milieu du livre. Gilles Herman préside le comité de l’édition numérique au sein de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) alors que Sophie Imbeault siège sur le conseil d’administration de l’organisme. Au cours des derniers mois, plusieurs membres de l’équipe ont participé à la commission parlementaire sur la réglementation du prix de vente au public des livres neufs imprimés et numériques. Septentrion est donc loin de se contenter de simplement éditer des livres. À l’occasion de ses 25 ans, Septentrion a d’ailleurs le cœur à la fête et organise toute une série d’activités. La prochaine année s’annonce festive et pleine de nouvelles publications intéressantes.

Alex Tremblay

 

La naissance des Éditions du Septentrion, 1988-1998 – #115 – automne 2013

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Le premier ouvrage des éditions du Septentrion reçoit un bon accueil de la part des médias. Quelques semaines après sa parution, Le Devoir souligne dans ses pages le talent de conteur de Balcer. On le voit ci-dessus exhibant les épreuves de son livre à Roland Héroux, journaliste au Nouvelliste (Archives des éditions du Septentrion).

 La plupart des amateurs d’histoire possèdent plusieurs ouvrages des éditions du Septentrion sans pour autant connaître les origines de cette maison d’édition. Pour en découvrir la genèse, il faut remonter au milieu des années 1980. À l’époque, l’historien Denis Vaugeois vient de se retirer de la politique active et souhaite retourner à ses premières amours : l’édition. Un chasseur de têtes le recommande alors aux actionnaires du CEC, une maison d’édition scolaire. Denis Vaugeois renoue avec cet univers qui a beaucoup évolué depuis qu’il a quitté les éditions du Boréal. En 1987, il quitte cet emploi confortable pour redémarrer une maison d’édition davantage conforme à ses intérêts. Pour ce faire, il s’entoure d’une partie de l’équipe avec qui il avait créé le Boréal Express 25 ans plus tôt. Lévis Martin – qui assurait la mise en pages de ce journal est nommé directeur artistique. Jacques Lacoursière – qui participait à la recherche, à la rédaction et à l’édition du Boréal Express – apporte de nombreux conseils et un soutien moral indéfectible. Réal d’Anjou – qui fut un proche collaborateur de Mgr Albert Tessier à cette époque et qui imprima plus tard certains ouvrages édités chez Boréal – offre ses vastes connaissances du monde de l’édition et de l’imprimerie à la nouvelle équipe. Mieux, afin de doter l’entreprise d’assises solides, il cède à Denis Vaugeois le Pélican, maison d’édition qu’il a fondée en 1956 et qui s’était fait une niche enviable dans la publication de beaux-livres et de littérature jeunesse. Pour bien marquer ce départ et se distinguer des maisons d’édition américaines et européennes qui portent le même nom, le Pélican devient Septentrion. Le choix du nom n’est pas anodin. Tout comme c’était le cas lorsqu’il a fondé les éditions du Boréal, Denis Vaugeois cherche un terme à connotation géographique ne s’inscrivant pas dans la dichotomie Québec/Canada.

Dès ses débuts, Septentrion s’installe à Sillery, au-dessus de la librairie Vaugeois, rue Maguire. La maison d’édition profite depuis de cette proximité dont découle d’ailleurs le premier livre qu’elle a édité : Léon Balcer raconte (octobre 1988). Ayant été informé que Léon Balcer, ancien député progressiste-conservateur de Trois-Rivières, venait souvent faire un tour à la librairie, Denis Vaugeois décida un jour d’aller prendre un café avec lui pour échanger de choses et d’autres. Après tout, ils venaient tous deux de Trois-Rivières et avaient plusieurs connaissances communes. Fasciné par les anecdotes savoureuses de Balcer, Denis Vaugeois lui proposa d’écrire un livre et apprit que si l’ancien ministre de Diefenbaker rôdait près de la librairie depuis un certain temps, c’est qu’il en avait justement un en tête!

Les premières années se déroulent toutefois sous le signe de la précarité et mettent à profit la débrouillardise des fondateurs. Gaston Deschênes, à qui Denis Vaugeois s’est associé dès les débuts de Septentrion, travaille à temps plein à la Bibliothèque de l’Assemblée nationale et ne peut que venir faire un tour en fin de journée et les fins de semaine. Denis Vaugeois, quant à lui accaparé par ses propres recherches et quelques contrats, ne passe souvent qu’en fin d’avant-midi ou d’après-midi aux locaux de Septentrion qu’il ne quitte qu’en début de soirée quand sa famille le réclame. Qui plus est, Septentrion n’a pas encore les moyens de se doter d’un personnel nombreux et ne compte, à ses débuts, que quelques employés, voire parfois un seul. Celui-ci doit se charger du travail de bureau, des rencontres avec les auteurs, des relations avec le distributeur et les imprimeurs, de la coordination du travail des pigistes et de bien d’autres tâches. Christian Paradis, qui tint le fort pendant les premières années, se qualifiait d’ailleurs d’« omnipraticien »!

Éditer demeure cependant un métier dont la rémunération n’est guère élevée et l’équipe de Septentrion doit diversifier ses activités pour survivre. Celle-ci se fait donc consultante en histoire et en édition et travaille sur de nombreux projets. L’équipe collabore à plusieurs émissions télévisées, se charge de la recherche pour un documentaire sur Grosse-Île et prépare des dossiers pour le directeur général des élections. Septentrion agit également comme éditeur délégué et réalise à ce titre le Dictionnaire canadien des noms propres et le Dictionnaire des canadianismes pour le compte de Larousse, en 1989. Ce contrat, particulièrement lucratif, sort Septentrion de la précarité et lui offre des assises financières assez solides pour se lancer dans de nouveaux projets. Ceux-ci sont d’ailleurs multiples puisque près d’une vingtaine d’ouvrages différents – principalement en histoire et en sciences humaines mais, aussi, en littérature – paraissent chaque année. Bien que plusieurs ouvrages connaissent beaucoup de succès – pensons notamment à L’Année des Anglais (1988) qui, depuis, a été réédité trois fois –, c’est en 1995 que Septentrion publie le début d’une série qui a pour ambition d’être « l’histoire du Québec la plus complète jamais publiée » : l’Histoire populaire du Québec de Jacques Lacoursière. Dès la publication du premier tome, l’œuvre connaît un succès considérable. Elle se hisse au sommet de la liste des best-sellers pendant plusieurs semaines et, grâce au travail efficace de Johanne Mongeau, attachée de presse en charge du livre, l’Histoire populaire du Québec poursuit sur cette lancée. Face à l’enthousiasme du public, Michel de Courval offre un solide coup de main. Les tomes suivants – publiés en 1996 (tomes II et III), 1997 (tome IV) et en 2008 (tome V) – connaissent une popularité similaire. Plus de 300 000 exemplaires ont trouvé preneur à ce jour. Septentrion passe alors du statut de petite maison d’édition aux assises encore fragiles – malgré quelques premiers succès – à celui d’éditeur bien établi. Désormais, Septentrion peut compter sur une équipe élargie, avec Manon Perron et Marcelle Cinq-Mars, et se consacrer uniquement à l’édition sans avoir trop d’inquiétudes financières.

Alex Tremblay

Les grandes heures du Manoir Mauvide-Genest – #114 – été 2013

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À l’été 1934, à l’occasion des fêtes du quatrième centenaire de l’arrivée de Jacques Cartier, le juge Pouliot et son épouse décorent leur demeure de drapeaux français et d’une bannière pour accueillir comme il se doit les dignitaires de passage (BAnQ, Centre d’archives de Québec, Fonds Famille Pouliot, P436, S4, SS4, P6).

 Au cours du deuxième quart du XXe siècle, le manoir Mauvide-Genest voit défiler en ses murs toute une série de têtes couronnées et de personnalités politiques et littéraires de premier plan. On vient alors des États-Unis, de France, du Royaume-Uni et même du Japon pour visiter et admirer l’« antique demeure féodale » du juge Joseph-Camille Pouliot. Cet attrait pour cet imposant vestige du Régime français est en grande partie l’œuvre du juge et de sa troisième épouse, Eugénie Lemieux.

Né en 1865 dans une famille de l’élite locale de Fraserville (aujourd’hui Rivière-du-Loup), Joseph-Camille Pouliot se fraie rapidement un chemin parmi les juristes de son époque. Après sa sortie du barreau, il retourne à Fraserville pour pratiquer le droit aux côtés de son frère Charles-Eugène. À la suite de la mort de ce dernier, en 1897, il se lie aux jeunes avocats Charles-Adolphe Stein et Ernest Lapointe pour poursuivre ses activités professionnelles. En 1910, grâce à ses compétences et ses amitiés avec d’éminents membres du Parti libéral – pensons notamment à Wilfrid Laurier et Louis-Alexandre Taschereau –  il est nommé juge à la Cour supérieure pour le district d’Arthabaska. Parallèlement, Pouliot s’intéresse à l’histoire et au patrimoine. Il publie plusieurs ouvrages sur ce sujet (une biographie d’une religieuse du début du XVIIIe siècle, des glanures historiques, un ouvrage sur Jacques Cartier, etc.) et propose, dès 1926, que la résidence de Laurier à Arthasbaska – où il vécut également avec sa famille entre 1910 et 1920 – « soit conservée à la postérité »  en devenant un musée régional.

Au milieu des années 1920, lorsqu’il se cherche une résidence d’été, il entend parler du manoir Mauvide-Genest par l’un de ses oncles maternels, l’abbé François-Xavier Blais. Après une visite des lieux à l’été 1926, le juge Pouliot se porte acquéreur du bâtiment malgré son piètre état puisqu’il en admire le « cachet féodal » et tient à transmettre à ses enfants cette maison dans laquelle ses ancêtres vécurent jadis (la grand-mère maternelle du juge, Marie-Angélique Genest, y passa sa jeunesse avec son oncle Laurent Mauvide et sa tante Marie-Anne Genest). Afin de redonner à la demeure son cachet du XVIIIe siècle, Joseph-Camille Pouliot entreprend d’importants travaux de restauration qui s’échelonnent sur trois ans. Au terme de ceux-ci, il peut accueillir dignement parents et amis dans son manoir comme il est de bon ton de le faire à l’époque parmi les élites. En effet, depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, bon nombre de médecins, d’avocats et d’hommes politiques – tant francophones qu’anglophones – s’installent dans leur luxueuse résidence de Sainte-Pétronille pour passer l’été. Dès les débuts de la belle saison, le « Bout de l’île » s’anime donc au rythme des réceptions, des parties de golf et des promenades le long du fleuve. La demeure du juge Pouliot attire toutefois davantage l’attention en raison de son âge vénérable et, surtout, en raison de l’imposante collection d’artéfacts amassée par son propriétaire. Celui-ci fait même du manoir un « musée du terroir » dans lequel il expose toute une série de meubles et d’articles provenant des habitants de l’île d’Orléans et du manoir Dénéchaud de Berthier afin de mettre en valeur la tradition paysanne canadienne-française.

Pour attirer des visiteurs de marque, le juge Pouliot profite d’abord de son réseau familial et amical. Membre d’une éminente famille libérale ayant porté en son sein plusieurs députés (le père, le frère et le neveu du juge Pouliot représentent la circonscription de Témiscouata à la Chambre des communes pendant près de 40 ans), Joseph-Camille Pouliot voit donc défiler dans sa résidence les ténors du Parti libéral – tant provincial que fédéral. Dès 1926, il reçoit la visite d’un ancien compagnon d’études, Louis-Alexandre Taschereau, alors premier ministre de la province. Puis, au cours des années suivantes, le jeune avocat Louis Saint-Laurent, le ministre des Terres et Forêts, Honoré Mercier fils et le lieutenant-gouverneur Henry George Carroll le gratifient d’une visite. La châtelaine des lieux – qui provient également d’une famille libérale bien en vue – met aussi son réseau de sociabilité à profit puisque, en 1928, son frère, Rodolphe Lemieux, alors président de la Chambre des communes, appose sa griffe dans le livre d’or du manoir.

Toutefois, rapidement, Pouliot cherche à attirer des visiteurs plus prestigieux et à faire découvrir sa collection à d’autres publics. Il jouit alors de la réputation enviable de l’île d’Orléans qui, petit à petit, est devenue un incontournable pour les étrangers de passage grâce aux guides touristiques qui la décrivent comme le berceau de la civilisation française en Amérique. Ainsi, en 1933, lorsque Eleanor Roosevelt vient visiter Québec, le consul américain souhaite l’y emmener et une visite au manoir Mauvide-Genest s’impose. Le juge Pouliot s’active également pour attirer des personnalités de marque dans son « musée du terroir ». Grâce à ses amitiés bien placées, il réussit à inclure une visite sur l’île d’Orléans et, donc, au manoir Mauvide-Genest dans l’agenda des dignitaires et des congressistes de passage à Québec. Ainsi, en 1934, devant le programme chargé des fêtes du quatrième centenaire du premier voyage de Jacques Cartier, Louis-Alexandre Taschereau promet à son ami que, s’il ne peut assurer le passage des dignitaires de cet évènement à son manoir, « qu’il y aura certainement au moins une après-midi de réservée à l’île d’Orléans durant les quatre jours du Congrès des médecins, les 27, 28, 29 et 30 août, sinon durant le séjour à Québec des excursionnistes du Champlain ». Les années 1930 voient donc de nombreuses personnalités prestigieuses se succéder au manoir Mauvide-Genest tels que l’académicien Henry Bordeaux, le gouverneur général du Canada Lord Tweedsmuir et le prince Yashuhito Mastsudaira, frère de l’empereur du Japon Hirohito.

Après le décès du juge Pouliot, en 1935, sa veuve, son fils et l’épouse de ce dernier continuent de recevoir les visiteurs de passage au manoir. Toutefois, à la suite de la mort de la châtelaine, les visites se font de plus en plus rares. La vocation des lieux change et le manoir devient musée en 1974. Après de nombreuses années d’efforts pour trouver le financement nécessaire, il devient centre d’interprétation en 2001 et, depuis 2011, une exposition rappelle le souvenir du juge Pouliot et les grandes heures du manoir Mauvide-Genest. Comme quoi, encore aujourd’hui les lieux demeurent un arrêt incontournable pour les gens venant faire un tour de l’île.

Alex Tremblay

Father-in-jail : la triste fin de Philippe-Honoré Roy – #113 – printemps 2013

Le portrait de Philippe-Honoré Roy qui figure dans la «Galerie des orateurs» est une réalisation du peintre montréalais d’origine italienne Umberto Bruni. Outre ce tableau, on lui doit la décoration de plusieurs églises québécoises, plusieurs murales et une abondante production picturale récompensée par de nombrux prix tant au Québec qu’en Italie. Nul ne sait ce qu’il est advenu du portrait original, voire si un tel tableau a été réalisé pour l’Assemblée législative au début du XXe siècle. (Collection Assemblée nationale, peintre Umberto Bruni, photographe Claude Bureau)

 En 1975, lors de la restauration des tableaux de la « Galerie des orateurs » à l’Assemblée nationale du Québec, on découvrit qu’un portrait manquait curieusement à l’appel, celui de Philippe-Honoré Roy, député de Saint-Jean de 1900 à 1909 et président de l’Assemblée législative de 1907 à 1908. Malgré des recherches dans les autres édifices parlementaires, le tableau demeura introuvable. On dut donc se tourner vers le peintre Umberto Bruni pour en réaliser un à partir d’une photo du personnage. Le mystère devait demeurer entier mais, lors des recherches effectuées pour rédiger des notices biographiques de tous les députés ayant siégé à l’Assemblée nationale depuis 1867, l’historien Gaston Deschênes découvrit pourquoi cette toile avait disparu.

Brillant avocat originaire d’Henryville, petite municipalité en périphérie de Saint-Jean-sur-Richelieu, Philippe-Honoré Roy connut une ascension sociale et professionnelle fulgurante. Fils de cultivateur de la vallée du Richelieu, il parvint rapidement à s’inscrire dans les sphères les plus influentes de la société montréalaise. Dès 1875, à l’âge d’à peine 28 ans, il devient secrétaire du Barreau de Montréal. Quelques années plus tard, sa notoriété grandissante lui permet d’accéder à la présidence du Club national, club bien en vue de Montréal réunissant les plus éminents sympathisants libéraux de la métropole.

En 1878, son mariage avec Auglore Molleur, fille de l’homme d’affaires bien connu d’Iberville Louis Molleur, l’amène à s’engager dans le développement de sa région natale. Au cours des vingt dernières années du XIXe siècle, Roy prend part de plus en plus activement aux activités de la Banque de Saint-Jean, institution financière créée par son beau-père en 1873. En 1904, au décès de ce dernier, Roy accède à la direction de la Compagnie de l’aqueduc de la ville de Saint-Jean dont son beau-père était propriétaire. C’est cependant en 1907 qu’il connaît la consécration de sa carrière lorsqu’il est élu orateur de l’Assemblée législative. Ses appartements de l’hôtel du Parlement deviennent alors le rendez-vous de l’élite de la ville de Québec.

Le 28 avril 1908, le vent tourne. La Banque de Saint-Jean, dont Roy est entre-temps devenu le président, suspend ses paiements et ferme ses portes. Tous croient d’abord que cette petite institution financière régionale cesse ses activités parce qu’elle n’est pas en mesure de faire face à la concurrence de banques plus importantes. Les journaux soutiennent même que les déposants seront payés et que les actionnaires se partageront les actifs restants. On découvre cependant rapidement qu’il y a anguille sous roche. Le 11 juin, à la suite d’une enquête menée par le gouvernement fédéral, Roy, l’ancien gérant général et l’assistant de ce dernier sont arrêtés et accusés d’avoir produit de faux rapports mensuels.

L’enquête révèle ensuite que la banque a fermé ses portes le jour même où le secrétaire et trésorier de la Canadian Bankers Association en a fait l’inspection. Pire, les épargnants apprennent que les fonds recueillis par la banque semblent surtout avoir servi les intérêts de Roy. Ce dernier y aurait emprunté plusieurs sommes qu’il n’a pas remboursées et aurait versé des dividendes puisés à même les dépôts des épargnants. Selon Me Hibbard, avocat de la Couronne chargé de l’affaire, Roy aurait retiré des fonds de la banque pour son propre intérêt durant douze, voire même quatorze ans.

En mai 1909, à l’ouverture du procès, Roy voit s’accumuler les preuves accablantes. On apprend qu’il a encaissé près de 575 000$ de billets sans valeur et qu’il a financé sa campagne électorale à la mairie de Montréal en 1908 à même les dépôts des épargnants. Roy tente du mieux qu’il peut de se défendre. Au dire du juge Amédée Monet, l’accusé salit tous les témoins les uns après les autres et essaie de mêler à cette affaire les personnalités politiques les plus importantes à qui il reproche son procès. À la fin du mois de mai, désespéré, Roy tente même de se suicider en se tirant une balle dans le pied! Ses avocats veulent obtenir la suspension du procès, mais les médecins déclarent que Roy est capable d’y assister malgré sa blessure. Le 27 mai, après trois semaines de procès, le jury rend son verdict après à peine une demi-heure de délibération. Philippe-Honoré Roy est déclaré coupable d’avoir falsifié des documents bancaires. Il est condamné à cinq ans de prison qu’il devra purger au pénitencier Saint-Vincent-de-Paul sur l’île Jésus.

Son état de santé est toutefois loin d’être enviable. Dépressif, diabétique et handicapé par sa blessure au pied, il aurait, selon Gaston Deschênes, probablement souvent fréquenté l’infirmerie de la prison. En 1910, son gendre, Armand Lavergne, s’adresse à Wilfrid Laurier pour qu’il déclare son beau-père – que Lavergne appelait son « father-in-jail » – dément et qu’il soit transféré dans un asile d’aliénés afin d’alléger sa peine. Laurier n’en a toutefois pas le pouvoir. Seul un médecin pouvant délivrer un certificat faisant état de la santé mentale du patient peut autoriser son transfert. Le 17 décembre 1910, Roy décède finalement à l’Hôtel-Dieu de Montréal où il avait été transféré à une date indéterminée au cours de cette année.

Les journaux ne font pas grand cas de son décès. La plupart se contentent d’un mince entrefilet et certains rappellent discrètement sa déchéance. Bien qu’aucune preuve n’ait permis d’établir un lien entre la triste fin de Roy et l’absence de son portrait dans la « Galerie des orateurs », Gaston Deschênes émet l’hypothèse que l’état d’esprit dans lequel devaient se trouver les autres députés à la suite de cette affaire ait pu les motiver à faire disparaître dans la plus grande discrétion la toile représentant Roy.

Alex Tremblay

Les débuts de la Société d’archéologie et de numismatique de Montréal – #112 – hiver 2012

 Au  milieu du XIXe siècle, l’histoire suscite un vif intérêt chez les élites, tant au Canada qu’en Europe et aux États-Unis. Celles-ci désirent en apprendre plus sur leurs origines et souhaitent construire un sentiment d’appartenance national autour d’une histoire commune. Elles sont donc passionnées par la numismatique et l’archéologie, collectionnent documents historiques et artefacts, rédigent des ouvrages traitant du passé et se rencontrent pour échanger à ce sujet. À Montréal, les amateurs d’histoire naturelle de langue anglaise se réunissent au sein de la Natural History Society of Montreal depuis 1827 alors que les passionnés d’histoire d’origine canadienne-française font de même à la Société historique de Montréal dès 1858.

Dans ce contexte, le 9 décembre 1862, un groupe d’une vingtaine de passionnés de l’étude des monnaies et des médailles se rassemblent autour de Joseph-Adélard Boucher, Stanley Clark Bagg et Joseph-Amable Manseau pour fonder la Société numismatique de Montréal. Celle-ci a pour but de promouvoir l’étude de cette discipline et de créer un musée et une bibliothèque à l’usage de ses membres. Toutefois, en raison de l’intérêt accru des nouveaux membres pour l’histoire de manière plus générale, elle change de nom pour devenir la Société de numismatique et d’archéologie de Montréal en 1866, puis la Société d’archéologie et de numismatique de Montréal (SANM), au début du XXsiècle.

Dès le départ, la SANM compte parmi ses membres certains des plus éminents notables de la société montréalaise. Pensons notamment au célèbre photographe William Notman et à l’homme d’affaires James Ferrier, considéré comme l’un des hommes les plus riches du Canada. Qui plus est, elle est dotée d’un système de correspondants étrangers qui lui permet d’entrer en contact avec des sociétés savantes de partout dans le monde, et ce, dès sa fondation. En consultant le premier rapport annuel du secrétaire de la société, on apprend que le président de la Société numismatique de Philadelphie et le secrétaire de celle de Boston sont déjà membres honoraires de la SANM en 1862. En outre, grâce à la revue qu’elle crée en 1872 (le Canadian Antiquarian and Numismatic Journal), la SANM est en mesure de diffuser les résultats des recherches menées par ses membres et d’acquérir les publications d’autres sociétés savantes en s’en servant comme monnaie d’échange.

Dans les années suivant sa fondation, la SANM se fait connaître comme une actrice de premier plan dans la promotion de l’histoire et dans la mise en valeur et la préservation du patrimoine montréalais. Dès 1877, elle met sur pied une exposition pour souligner le 400e anniversaire de l’introduction de l’imprimerie en Angleterre. Dix ans plus tard, elle organise une exposition de portraits historiques pour célébrer son 25e anniversaire. De plus, elle offre régulièrement à ses membres des visites de lieux historiques au Canada et aux États-Unis. Lorsqu’un projet ferroviaire menace la chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours, en 1882, ses membres s’insurgent et exercent des pressions sur les autorités. De même, lorsqu’on évoque la possibilité de détruire le Château Ramezay, antique résidence des gouverneurs de Montréal érigée en 1705, pour agrandir le marché contigu à la place Jacques-Cartier, les membres de la SANM lancent une pétition pour sauver le bâtiment et organisent des assemblées pour mobiliser les citoyens et sensibiliser les élus. Mieux, au début des années 1890, la société fait apposer quelque 75 plaques (les premières à Montréal) sur les bâtiments et sites historiques les plus dignes d’intérêt de la ville.

Fait intéressant, la SANM n’est pas seulement un lieu d’échanges entre passionnés d’histoire et de défense du patrimoine urbain, elle est également un lieu de rencontres pour les élites anglophones et francophones de Montréal. D’abord majoritairement constituée de membres de langue anglaise (plus de 78 % des membres du conseil exécutif sont des anglophones entre 1862 et 1880), la société se francise au cours des années suivantes (les locuteurs de langue anglaise ne forment plus que 66,7 % des membres du conseil exécutif entre 1881 et 1890 et 52,3 % de 1891 à 1899). En ce sens, elle constitue un pont – au même titre que plusieurs autres associations culturelles et de loisirs de la métropole – entre les deux principales communautés linguistiques de Montréal à cette époque.

C’est cependant l’ouverture d’un musée d’histoire qui portera la SANM au faîte de sa gloire. Dès ses débuts, la société sollicite des dons d’artefacts divers et de portraits à ses membres. Ceux-ci répondent à l’appel et offrent de nombreux objets issus de leur collection personnelle et de leur patrimoine familial. Toutefois, la collection de la SANM ne peut être exposée que périodiquement (lors d’expositions ponctuelles réalisées dans des salles prêtées par d’autres organismes) puisque la société ne possède pas ses propres locaux. La situation change cependant en 1895. La ville de Montréal qui, à la suite des pressions de la SANM, s’est portée acquéreuse du Château Ramezay, en 1893, lui loue le bâtiment pour qu’elle puisse s’y installer. La SANM y aménage alors le musée et la bibliothèque qu’elle souhaitait créer depuis 1862. Le musée connaît un grand succès : plus de 16 000 personnes le visitent au cours de son premier mois d’ouverture et entre 32 000 et 35 000 personnes y sont accueillies en 1897. Les années suivantes voient plusieurs bals se dérouler entre les murs du château à l’initiative de la section féminine de la société. Cette dernière, créée en 1896 à l’instigation du National Council of Women, organise des bals pour divertir la bonne société montréalaise, mais surtout pour amasser des fonds pour la SANM et « créer, parmi les citoyens de Montréal, un intérêt particulier en faveur de cette relique précieuse » qu’est le Château Ramezay.

Cent cinquante ans après sa fondation, la SANM demeure une actrice importante dans la mise en valeur du patrimoine montréalais. En 2012, elle s’est d’ailleurs vue octroyer le prix d’excellence Ivanhoé Cambridge pour souligner ses actions dans ce domaine et le soin qu’elle met à faire du Château Ramezay un musée accessible et dynamique. On peut d’ailleurs toujours le visiter lorsqu’on passe par le Vieux-Montréal.

Alex Tremblay

Photo: Le musée de la SANM se distingue des autres musées montréalais de la fin du XIXe siècle. Alors qu’on glorifie la Nouvelle-France et qu’on met de l’avant une histoire française et canadienne-française au musée Lasalle et au musée Éden, le Château Ramzay propose quelque 500 artefacts rappelant à peu près également les régimes français et anglais et, dans une moindre mesure, l’apport des autochtones. (Collection Château Ramzay)

Éternelles victimes, éternelles coupables: les prostituées de Montréal – # 110 – été 2012

 Dans la seconde moitié du XIXe siècle, Montréal est marquée par une croissance économique importante. Son port est de plus en plus fréquenté et le chemin de fer – qui relie Montréal au reste du continent depuis l’ouverture du pont Victoria en 1859 – contribue au développement de l’industrie manufacturière. Cette effervescence fait considérablement croître la population de Montréal, mais participe également au développement de son Red Light. Avec l’affluence grandissante de marins et de visiteurs de passage, les maisons closes se multiplient et la prostitution se fait de plus en plus visible et dérangeante pour les élites urbaines. L’ordre moral et le contrôle des comportements publics prennent une importance accrue. Sous la pression des réformateurs sociaux, la réglementation devient de plus en plus contraignante et les prostituées voient leur liberté s’estomper de la fin du XIXe siècle aux débuts des années 1920.

La prostitution dérange en raison de sa visibilité. Puisque la sollicitation se déroule dans un espace public, les élites urbaines ne sauraient tolérer pareil désordre. Celles-ci s’organisent en associations et exercent des pressions sur l’État qui soumet les prostituées à des lois de plus en plus strictes. Alors que, dans les années 1860, les filles de joie et ceux qui fréquentent les maisons de désordre sont accusés de vagabondage et sont seulement punis lorsqu’ils troublent l’ordre public, le Code criminel de 1892 fait de la prostitution un crime à part entière. Il rend désormais illégal le simple fait de tenir « ou habite[r] une maison déréglée, de prostitution ou mal famée, ou une maison fréquentée par des prostituées ».

Au début du XXe siècle, les réformateurs sociaux accentuent leurs pressions. Ils mettent sur pied diverses instances telles que le Bureau de la moralité (1909) et le Comité des Seize (1917) qui souhaitent montrer qu’« il y a peu de villes d’une pareille étendue où l’état du vice soit plus alarmant qu’à Montréal ». Ces organismes multiplient les conférences publiques et émettent de nombreux communiqués de presse qui contribuent à soulever l’opinion publique contre ce phénomène. Le nombre d’arrestations et de plaintes reliées aux maisons de désordre augmente donc considérablement dans les années 1910 et atteint même des sommets jusqu’alors inégalés en 1917 et en 1918 afin de satisfaire les citoyens sensibles au discours de ces comités.

Sous la pression des réformateurs sociaux, qui se font de plus en plus insistants pour que les forces de l’ordre sévissent davantage contre la prostitution, on pourrait croire que les policiers se montrent plus sévères. Or, ces derniers se révèlent, a priori, tolérants et vont même jusqu’à créer leur propre système de réglementation pendant près d’un an entre 1907 et 1908. Les filles de joie sont alors tolérées à condition qu’elles s’adonnent à leurs activités uniquement dans les bordels contrôlés par la police et qu’elles passent un examen médical afin d’obtenir un certificat attestant de leur innocuité. Cependant, il faut se garder de voir derrière cette attitude une quelconque forme de « protection », comme le dénoncent certains observateurs de l’époque. Au contraire, dès les années 1860, les différents chefs de police qui se succèdent réclament davantage de pouvoirs pour contenir ou limiter les effets de ce « fléau ». Si les services policiers sont en faveur d’une réglementation de la prostitution, c’est uniquement dans le but de mieux la contrôler. En confinant la prostitution à un espace délimité – 75,8 % des bordels connus des forces policières se situent dans les quartiers Saint-Louis, Saint-Jacques et Saint-Laurent entre 1868 et 1890 – il est plus aisé d’exercer un contrôle serré.

L’action des réformateurs sociaux, incidemment, augmente le pouvoir des tenancier(e)s et souteneurs sur leurs « protégées ». Avec les rafles contre les bordels qui augmentent constamment, les filles de joie deviennent plus dépendantes des maquerelles et des proxénètes puisque ce sont eux qui leur offrent une protection contre la police. En effet, bon nombre de tenancier(e)s et de souteneurs entretiennent de bons rapports avec les forces de l’ordre et sont préalablement avertis lorsque leur établissement fait l’objet d’une descente policière. Ils peuvent alors libérer leurs meilleures « employées » et garder celles dont l’emprisonnement ne nuirait pas à leurs affaires. De plus, en limitant les sorties et en contrôlant les allées et venues de leurs « protégées », maquerelles et souteneurs se mettent dans une position de force en devenant l’intermédiaire des prostituées entre elles et le monde extérieur. Les tenancières et les souteneurs en profitent pour vendre des denrées (parfum, vêtements, cigarettes, etc.) à un prix prohibitif, qu’ils vont même parfois jusqu’à doubler, contribuant ainsi à l’endettement de leurs pensionnaires et, de ce fait, à leur assujettissement.

En étudiant les objectifs des réformateurs sociaux montréalais, on devine d’ailleurs l’ampleur de l’asservissement des prostituées. C’est d’abord et avant tout contre les «maisons de prostitution, de désordre ou de rendez-vous » et « le vice organisé » qu’ils s’insurgent et les enquêtes qu’ils mènent les poussent à recommander, non pas la suppression de la prostitution à laquelle ils se résignent, mais plutôt « l’élimination de sa commercialisation, c’est-à-dire des intermédiaires, souteneurs et tenancières ». Le Code criminel est d’ailleurs amendé en 1915 afin de punir plus sévèrement toute personne condamnée trois fois ou plus pour avoir tenu une maison de désordre.

Il est donc extrêmement difficile de s’arracher des griffes des maquerelles et des proxénètes, voire de la prostitution. Les peines sont de moins en moins sévères et n’encouragent pas les filles de joie montréalaises à se détourner de leur métier. En effet, à la fin du XIXe siècle, les amendes ressemblent davantage à des « frais de licence » qu’à une action concrète pour combattre la prostitution. Même les institutions qui visent à éloigner les prostituées de leur métier et à favoriser leur réhabilitation – pensons notamment à l’asile Sainte-Darie, prison catholique des femmes de Montréal – connaissent des succès mitigés. Alors que les Sœurs du Bon-Pasteur de Montréal offrent aux ex-prisonnières de demeurer auprès des religieuses pour compléter leur réhabilitation ou de se joindre aux Madeleines, un ordre de contemplatives formé de pénitentes qui souhaitent mener la même vie que les religieuses, peu de prostituées choisissent cette voie. De 1876 à 1900, sur les 13 908 détenues condamnées à la prison, 839 (6 %) sont restées auprès d’elles et une quarantaine (0,3 %) sont entrées chez les Madeleines.

La seconde moitié du XIXe siècle et le début du siècle suivant sont donc marqués par la détérioration des conditions de vie des prostituées montréalaises. D’un état relativement tranquille, elles passent à une situation lamentable et celle-ci n’évoluera que péniblement et lentement au cours des décennies suivantes.

Alex Tremblay

Illustration:« Mise en scène prise en 1910 par Montminy & Cie. On y aperçoit deux dames pieuses qui viennent sortir une jeune fille d’une maison de débauche de Québec pour la ramener dans un milieu sécuritaire, à savoir l’asile Sainte-Madeleine. Les Sœurs du Bon-Pasteur de Québec et les Sœurs du Bon-Pasteur de Montréal – qui, malgré leur nom, sont deux communautés différentes – s’investissent activement dans l’aide aux femmes victimes de la prostitution dès le milieu du XIXe siècle. ». (Collection Les Sœurs du Bon-Pasteur de Québec).

Cinquante ans de Dictionnaire biographique du Canada – # 109 – printemps 2012

 « L’œuvre s’apparente davantage à un film de Fellini qui braque discrètement sa caméra tantôt sur un évènement, tantôt sur un prince, tantôt sur un obscur paysan, en quête d’un drame solitaire ou d’une destinée qui donne un sens à tant de labeur, de souffrances et parfois même d’héroïsme. » Jean Hamelin, directeur général adjoint du DBC de 1973 à 1998

La plupart des amateurs d’histoire canadienne connaissent le Dictionnaire biographique du Canada (DBC) et le consultent fréquemment. Toutefois, peu de gens connaissent les origines de ce vaste projet de recherche et ses rouages internes. À l’occasion du cinquantième anniversaire de sa version française, en 2011, un bref retour en arrière s’impose. C’est à la fin des années 1950 que le Dictionary of Canadian Biography (DCB) voit le jour grâce à un don substantiel de plus d’un million de dollars de l’homme d’affaires torontois James Nicholson. Grand amateur de lecture et d’histoire, ce riche entrepreneur ayant fait fortune dans le commerce de graines d’oiseaux lègue à sa mort la plus grande partie de sa fortune à l’Université de Toronto afin qu’elle crée un ouvrage de référence qui s’imposerait comme le pendant canadien du Dictionary of National Biography de Grande-Bretagne (aujourd’hui le Oxford Dictionary of National Biography). Dès 1959, la University of Toronto Press commence la production de la version anglaise.

Afin d’en faire une œuvre bilingue qui mettrait à profit les historiens du Canada anglais et du Canada français, la University of Toronto Press envoie à Québec son directeur, Marsh Jeanneret, et la directrice de son service de rédaction, Francess G. Halpenny – appelée plus tard à devenir la directrice générale du DCB entre 1969 et 1989. Cette dernière raconte que, grâce à un contact privilégié avec Mgr Louis-Albert Vachon, alors recteur de l’Université Laval, ils sont dirigés vers l’historien Marcel Trudel qui accepte de prendre les rênes de la version française du projet. Fort de ces assises, le DBC voit le jour en mars 1961 et s’installe dans les locaux des Presses de l’Université Laval au sous-sol du pavillon Adrien-Pouliot.

Dès les débuts, plusieurs défis se présentent. Après tout, il s’agit de la première collaboration entre des universitaires du Canada anglais et du Canada français dans une entreprise d’aussi longue durée. Dans ses Mémoires d’un autre siècle, Marcel Trudel fait état des difficultés linguistiques et des différences de mentalité. Alors qu’au Canada anglais un texte payé par l’éditeur lui appartient et qu’il peut lui apporter les modifications qu’il désire, au Canada français l’auteur demeure propriétaire de ses écrits et l’éditeur ne peut pas y apporter de transformations sans le consentement de ce dernier. Or, l’une des assises du projet repose sur cet élément : les équipes du DBC et du DCB ont pour mandat de vérifier rigoureusement l’exactitude des faits avancés par les chercheurs et, au besoin, de proposer des corrections. En plus de cette tâche, elles déterminent avec l’aide d’un comité de consultation les personnes qui feront l’objet d’une biographie et confient à des spécialistes la rédaction de chaque article.

Les débuts de l’entreprise sont particulièrement dynamiques. En moins de vingt ans, six volumes paraissent. L’équipe du DBC publie même un bulletin régulier pour informer la communauté scientifique de l’avancement des ouvrages en chantier. En 1990, la publication du volume XII met fin à la première phase du projet – c’est-à-dire la publication des biographies antérieures à 1900. Entre-temps, le DBC a évolué au même rythme que l’historiographie. À mesure que les années passent, il accorde de plus en plus d’importance à l’histoire des femmes et des minorités ethniques. Alors que le volume I (1966) ne compte que 34 biographies de femmes, on en trouve près du triple (95) dans le volume XV (2005). De même, la proportion des membres du clergé et des historiens fonctionnaires parmi les collaborateurs décline – ceux-ci passent respectivement de 2 % et 13 % dans le volume IV (1980) à 1 % et 4 % dans le volume XV. Désormais, on se tourne de plus en plus vers des consultants en histoire. Alors qu’ils ne composaient que 6 % des collaborateurs du volume IV, ils représentent 14 % de ceux du dernier volume publié. Toutefois, cela n’empêche pas que certaines traditions sont bien ancrées. Depuis les débuts, la majorité des collaborateurs sont des professeurs, administrateurs et chercheurs universitaires. Le nombre de collaborateurs a cependant augmenté sensiblement. Alors que 23 auteurs signent près de la moitié des biographies dans le volume II (1969), bien peu en rédigent plus de deux dans le volume XV.

D’autres défis se posent. Rapidement, les locaux situés dans le sous-sol du pavillon Adrien-Pouliot deviennent trop petits. Au début des années 1970, grâce à une généreuse subvention du gouvernement fédéral, qui souhaite accélérer le rythme de production du DBC, la taille de l’équipe s’accroît avec l’arrivée de nouveaux rédacteurs-historiens. Le DBC se voit donc obligé d’emménager dans la maison Michael-John-Brophy. Il n’y est toutefois que de passage puisque dès la fin des années 1970, le DBC, dont la bibliothèque et les fichiers bibliographiques ont sensiblement pris de l’expansion depuis ses débuts, s’installe dans la maison Omer-Gingras. Encore une fois, l’espace y manque au bout d’une quinzaine d’années. Tous les espaces sont utilisés. Même les chambres de bonne et les garde-robes font office de bureaux pour certains membres du personnel! En 1994, un déménagement s’impose. Le DBC quitte la maison Omer-Gingras pour gagner ses locaux actuels situés au sixième étage du pavillon Louis-Jacques-Casault.

Le DBC s’est également adapté aux nouvelles technologies. Dès 2000, il lance un CD-ROM contenant l’ensemble des biographies publiées dans les quatorze premiers livres. L’année suivante, toutes les bibliothèques publiques, toutes les écoles secondaires, tous les collèges, cégeps et universités du pays en reçoivent gratuitement un exemplaire. En 2003, le DBC innove en mettant en ligne l’ensemble des biographies rédigées. Grâce à la création de son site Internet (www.biographi.ca), les chercheurs et les amateurs d’histoire ont désormais accès gratuitement à une source d’information de grande qualité en histoire canadienne en dehors des institutions. Le nombre de visites s’accroît rapidement : on en enregistre près de 2 150 000 du 1er avril 2009 au 31 mars 2010. Mieux, le site Internet devient un complément utile aux livres. On y trouve par exemple certaines biographies qui n’ont pas encore été publiées (pensons notamment à celles du frère André, de Paul-Émile Borduas, de Maurice Duplessis, de Maurice Richard, de Gabrielle Roy et de Pierre Elliott Trudeau) et, depuis l’automne 2011, des hyperliens qui y facilitent la navigation.

De nos jours, le DBC est considéré comme un des meilleurs dictionnaires biographiques au monde et son expertise est reconnue à l’étranger. C’est vers lui que se sont tournées l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Malaisie au moment de la création de leur propre dictionnaire biographique afin de bénéficier de la précieuse expérience canadienne en ce domaine. Depuis peu, l’équipe du DBC travaille même à la révision des cinq premiers volumes et à l’amélioration de son site Internet. Les prochaines années s’annoncent donc tout aussi prometteuses que les 50 premières.

 Alex Tremblay

Le Dictionnaire biographique du Canada en chiffres

VOLUME

PERIODE COUVERTE

PUBLICATION

NOMBRE DE BIOGRAPHIES

NOMBRE DE COLLABORATEURS

Volume I

1000-1700

1966 ; édit. corr. en 1986

594

116

Volume II

1701-1740

1969 ; édit. corr. en 1991

578

152

Volume III

1741-1770

1974

550

170

Volume IV

1771-1800

1980

504

255

Volume V

1801-1820

1983

502

269

Volume VI

1821-1835

1987

479

283

Volume VII

1836-1850

1988

538

326

Volume VIII

1851-1860

1985

521

351

Volume IX

1861-1870

1977

524

311

Volume X

1871-1880

1972

547

256

Volume XI

1881-1890

1982

586

382

Volume XII

1891-1900

1990

597

450

Volume XIII

1901-1910

1994

648

438

Volume XIV

1911-1920

1998

622

459

Volume XV

1921-1930

2005

619

446

Volume XVI

1931-1940

En ligne

10

10

Volume XVII

1941-1950

En ligne

7

7

Volume XVIII

1951-1960

En ligne

6

6

Volume XIX

1961-1970

Aucune

Volume XX

1971-1980

En ligne

3

3

Volume XXI

1981-1990

En ligne

4

4

Volume XXII

1991-2000

En ligne

3

3

Source : Dictionnaire biographique du Canada

Photo: « L’équipe du Dictionnaire biographique du Canada à l’œuvre en octobre 1967 au sous-sol du pavillon Adrien-Pouliot. On reconnaît sur cette photo Marika Cancelier, Germaine Van Coillie, Johanne La Rochelle, Nicole Baspeyre, Michel Paquin, Louise-Hélène Boileau et Gaston Tisdel. » (Collection du Dictionnaire biographique du Canada).

161 ans de dévouement : l’œuvre des Sœurs du Bon-Pasteur de Québec – #108 – hiver 2011

 Au milieu du XIXe siècle, Québec est une ville en plein essor démographique. Les nombreuses vagues d’immigration des années précédentes en ont fait gonfler la population et plusieurs jeunes adultes des campagnes y viennent dans l’espoir d’y trouver un travail. Le nombre de déshérités augmente sensiblement et l’État n’est pas à même de les prendre en charge en raison de ses maigres moyens financiers. Plusieurs communautés religieuses s’affairent déjà à soigner les malades, à prendre soin des pauvres et à enseigner aux enfants, mais leurs efforts ne parviennent pas à enrayer complètement la misère. Face à cette situation, plusieurs notables de la ville apportent leur aide aux sociétés charitables. L’un d’eux, l’avocat George Manly Muir, greffier à l’Assemblée législative, désire offrir aux femmes sortant de prison un refuge où elles pourraient recevoir l’aide nécessaire pour en arriver à mener une vie honnête et pieuse. À la suite des recommandations de Mgr Pierre-Flavien Turgeon, il se tourne, en 1850, vers Marie-Josephte Fitzbach pour ouvrir l’asile Sainte-Madeleine, nom qui n’est pas dénué de sens puisqu’il rappelle celui de la sainte qui, de pécheresse, devint disciple du Christ.

De cette œuvre naît une communauté religieuse vouée au soutien des femmes et des enfants, la congrégation des Servantes du Cœur Immaculé de Marie, mieux connue sous le nom des Sœurs du Bon-Pasteur de Québec. À mesure que la communauté se développe, ses actions s’étendent à plusieurs autres activités : accueil des mères célibataires, soin des orphelins, éducation des enfants du quartier Saint-Louis et formation de puéricultrices. On confie même aux religieuses la direction de la prison des femmes (ancienne maison Gomin située sur le boulevard René-Lévesque à Québec).

Après une période de développement au cours de laquelle les Sœurs du Bon-Pasteur essaiment dans le reste du Québec, en Ontario, en Colombie-Britannique, aux États-Unis et même en Afrique, la communauté se retrouve face à de profondes remises en question dans les années 1960. L’État exproprie la congrégation de sa maison mère sise sur la colline Parlementaire, plusieurs religieuses délaissent le voile et la direction de certaines œuvres des Sœurs du Bon-Pasteur (prison, orphelinat, etc.) passent entre les mains d’administrateurs laïcs. De plus, puisque les mères célibataires sont de plus en plus acceptées socialement et qu’elles gardent davantage leurs enfants, la crèche Saint-Vincent-de-Paul – que les sœurs avaient aménagée dans une ancienne résidence sur le chemin Sainte-Foy – ferme ses portes en 1972.

Loin de se laisser abattre par la situation, les Sœurs du Bon-Pasteur poursuivent leur œuvre en s’engageant autrement dans leur communauté. Elles offrent des résidences aux étudiantes, prennent en charge l’accueil des femmes à la Maison de Lauberivière et poursuivent leurs missions à l’étranger. De plus, elles s’imposent comme des gardiennes du patrimoine en éveillant la population au sort de leur ancienne chapelle – malheureusement laissée à l’abandon par son actuel propriétaire, le gouvernement du Québec – ainsi qu’en entretenant et en restaurant la maison Béthanie dans laquelle elles ouvrent un musée, en 1992. Fait intéressant, ce musée a ouvert ses portes le 8 mars 1992, Journée internationale des femmes, afin de rappeler et de poursuivre la mission  de la communauté. Qui plus est, le nouveau complexe muséal est alors décrit comme le musée le « plus féministe » dans les publicités qui en font la promotion.

De cette façon, les Sœurs du Bon-Pasteur poursuivent leur œuvre d’éducation en faisant découvrir au grand public l’histoire des religieuses et des laïcs qui se sont consacrés corps et âme à porter assistance aux enfants, aux prisonnières, aux mères célibataires et aux orphelins. Dans une exposition touchante, on découvre des objets témoignant des œuvres de la communauté (lits de bébé, biberons, matériel didactique, objets ramenés de l’étranger, etc.) et de nombreuses photos. Loin d’être un simple support visuel, ces images permettent de prendre conscience de l’ampleur du travail des religieuses et d’en apprendre plus sur l’histoire des femmes et sur l’évolution des soins à l’enfance. On prend plaisir à suivre l’histoire de l’hôpital de la Miséricorde de Québec (1874-1972) et de la crèche Saint-Vincent-de-Paul (1901-1972) mais, surtout, à découvrir le dévouement des femmes et des hommes qui y œuvraient. On pense notamment à l’abbé Edgar LeMay qui a baptisé plus de 20 000 enfants entre son entrée en fonction à la crèche à titre d’aumônier, en 1927, et son décès, en 1961, et à l’abbé Victorin Germain qui s’est affairé à trouver des familles pour ces orphelins pendant plus de 40 ans (on lui attribue directement et indirectement plus de 20 555 adoptions). On pense également à plusieurs laïcs parmi lesquels Hermance Bouchard, mieux connue sous le nom de garde Simard, se distingue assurément puisque qu’elle est devenue marraine de plus de 7 800 petits orphelins alors qu’elle œuvrait à la crèche.

Le musée présente aussi plusieurs autres pièces intéressantes. On y trouve notamment des effets personnels de l’abbé Henri-Raymond Casgrain (portraits de famille peints par Théophile Hamel, portefeuille, essuie-plume, montre de poche, etc.) que l’homme de lettres, qui a résidé chez les Sœurs du Bon-Pasteur de 1878 à sa mort en 1904, leur a légués. On peut également y voir plusieurs biens du premier bienfaiteur de la communauté, George Manly Muir. Les dons des deux hommes offrent un coup d’œil digne d’intérêt sur la culture matérielle bourgeoise du XIXe siècle.

En mars 2012, le Musée Bon-Pasteur célébrera ses vingt ans. Pour l’occasion, il offrira une exposition virtuelle sur les vies cachées de la rue Couillard, à savoir celles des mères célibataires, des religieuses et des habitants de cette rue. C’est l’occasion idéale d’aller faire un tour sur leur site Internet mais, aussi, à leur musée située dans le Vieux-Québec pour y (re)découvrir ses expositions.

 Alex Tremblay

La vie après la mort des notables québécois au tournant du XXe siècle – #107 – automne 2011

 Le XIXe siècle est marqué par l’essor de la bourgeoisie et par le faste avec lequel elle témoigne de son ascension sociale. Les grands domaines se multiplient, les clubs réservés à l’élite prolifèrent et les soirées mondaines se succèdent à un rythme effréné. Rien – hormis les faillites retentissantes – ne peut venir mettre un frein à ce train de vie, pas même la mort. Au contraire, les notables reproduisent la vie qu’ils menaient de leur vivant après avoir rendu leur dernier souffle. Déjà, au début du XIXe siècle, s’ils disposent de domestiques, ils souhaitent continuer à en bénéficier, du moins symboliquement. C’est ce que nous apprennent les instructions laissées par l’éminent membre de la communauté d’affaires de Montréal Peter McGill à sa succession. Celui-ci tient à être inhumé en présence de ses domestiques, vêtus d’un habit de deuil convenable. À défaut de serviteurs, on invite les employés du défunt, comme c’est le cas lors des funérailles de l’architecte Eugène-Étienne Taché, en 1912. Tout le personnel du département des Terres de la couronne se déplace alors pour rendre un dernier hommage à celui qui en était commissaire adjoint (sous-ministre).

Bien loin de quitter le luxe et la quiétude de leur foyer à leur mort, les membres de l’élite retrouvent paradoxalement un « milieu de vie » tout aussi respectable et opulent dans les cimetières. Ceux-ci sont d’ailleurs conçus comme de véritables propriétés bourgeoises depuis le milieu du XIXe siècle. Tout comme les grands domaines de l’élite, ces nécropoles disposent d’un personnel, chapeauté par un intendant, qui veille à leur entretien. Celui-ci est d’ailleurs en grande partie formé d’anciens domestiques. Le troisième surintendant du cimetière Mount Hermon est l’ancien jardinier du marchand de bois John Gilmour alors que le second régisseur du cimetière Mont-Royal a travaillé comme jardinier dans plusieurs domaines avant d’accéder à ces fonctions. De plus, les cimetières sont dotés d’élégants jardins romantiques, aménagés par des paysagistes de renom, et de clôtures pour bien marquer le caractère privé des lieux. N’entre pas au cimetière qui veut. Dans les années 1860, le conseil d’administration du cimetière Mont-Royal exige que les visiteurs désirant se recueillir sur la tombe d’un proche soient munis d’un ticket d’admission délivré par un administrateur ou le secrétaire du cimetière afin d’en interdire l’accès aux foules au comportement peu respectueux. Les cimetières-jardins ne prennent donc pas seulement l’allure des domaines de la bourgeoisie, ils s’imprègnent de ses valeurs et acquièrent une nouvelle vocation esthétique, morale et sociale. Ce sont désormais des lieux respectables où la commémoration du défunt et l’importance du patrimoine familial sont célébrées avec faste. Les cimetières sont également témoins des changements de leur temps et de ceux que connaissent les grandes familles. Si l’une d’elles connaît une ascension sociale, on n’hésite pas à remplacer une pierre tombale modeste par un monument beaucoup plus imposant. De même, si une nouvelle section particulièrement prestigieuse est aménagée, certaines familles vendent leur lot pour s’y installer.

La section du cimetière où sera érigé le monument familial est d’ailleurs choisie avec soin de manière à reproduire de véritables petits Golden Square Mille. Plusieurs membres de l’élite formulent même le désir d’être enterrés à proximité de leurs amis ou de leur famille. Au cimetière Notre-Dame-de-Belmont, le lot du docteur Albert Pâquet est voisin de celui du père de son épouse, l’éminent homme d’affaires Georges-Élie Amyot. Il en va de même chez les protestants où le monument funéraire du juge John Samuel McCord n’est pas loin de celui des familles Ross et Davidson à qui la famille McCord est unie par quelques mariages. Les mausolées dans lesquels sont inhumés les plus éminents membres de la bourgeoisie sont quant à eux un rappel des luxueuses villas dans lesquelles ils habitaient de leur vivant. Ceux-ci évoquent l’intimité des foyers cossus avec leur petit muret de pierre ou leur clôture de fer forgé, voire même l’ordre familial puisque chaque membre y a une place attribuée selon son rôle au sein de la famille. En fait, ces mausolées s’imposent comme une véritable allégorie des résidences privées. On y observe le même petit escalier cérémoniel menant vers l’entrée principale. De plus, ils sont entourés d’arrangements floraux rappelant l’opulence des jardins jouxtant la maison familiale et sont conçus dans les mêmes styles architecturaux que les demeures de l’élite. Bien souvent, les notables font d’ailleurs appel aux artisans qui ont conçu leur manoir pour ériger leur monument funéraire. Certains ont même recours aux services des plus grands sculpteurs de leur temps – Alfred Laliberté, Alexandre Carli, etc. – pour commémorer la mémoire d’un proche. C’est notamment le cas de la famille du premier ministre Félix-Gabriel Marchand au cimetière Notre-Dame-de-Belmont et de Philomène Valois, veuve du seigneur de Varennes, au cimetière Notre-Dame-des-Neiges.

Fait intéressant, même les rapports entre les genres subsistent dans la mort. Jusqu’à l’ouverture des cimetières-jardins dans les années 1850, les femmes ne peuvent pas aller se recueillir sur la tombe d’un proche puisque l’accès au cimetière leur est interdit en raison du caractère peu respectable des lieux. Les manuels d’étiquette proscrivent d’ailleurs la participation des femmes aux processions funéraires. S’il est recommandé qu’une veuve assiste aux obsèques de son mari, elle doit se retirer chez elle dès que le cortège funèbre se met en marche. On ne voudrait en aucun cas soumettre « la plus élégante moitié de notre espèce » à des émotions trop violentes. Lorsque la journaliste et militante féministe Joséphine Marchand meurt en 1925, ce sont son époux, son gendre et ses beaux-frères qui conduisent le cortège funèbre vers l’église alors qu’elle laisse pourtant dans le deuil une fille et quatre sœurs. Comme quoi, même la mort doit s’incliner devant les conventions sociales de l’époque!

 Alex Tremblay

Illustration: Le convoi funèbre du lieutenant-gouverneur Alphonse-Pantaléon Pelletier descendant la côte de la Montagne, à Québec, au printemps 1911. Bien qu’on aperçoive quelques femmes dans l’assistance, aucune ne prend place au sein du cortège funéraire (BAnQ P600, S6, D1, P635).