Patrimoine urbain

« I’m on my Way to Canada » La place du Canada dans la musique abolitionniste – #119 – automne 2014

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Texte manuscrit (verso) de la chanson «I’m on my Way to Canada» (CMH 2014-H0013).

Nous aimons tous les deux la musique et surtout le jazz. Nous avons à l’esprit sa présence dans la quotidienneté de nos vies. Ainsi, par la bouche d’Ella Fitzgerald, on peut entendre la musique (mighty fine music) dans le ciel (cet oiseau qui chante), dans la cuisine (la turlute d’une machine de café) et dehors où respirent les murmures du vent. La musique est source de loisir et de plaisir, mais elle transporte aussi le cri primal de l’âme. Un cri qui prend forme aux États-Unis peut facilement traverser la frontière canadienne.

Le Musée canadien de l’histoire a acquis récemment un texte manuscrit d’une chanson qui exprime le désir d’un esclave de quitter les États-Unis. Il s’agit d’un ouvrage de Joshua McCarter Simpson (1820-1876),  compositeur afro-américain et préposé au chemin de fer clandestin. Intitulée « I’m on my Way to Canada », la chanson raconte l’histoire d’un esclave qui désire se réfugier au nord de la frontière malgré notre climat difficile – notre « cold and dreary land ». Simpson la compose dans son État natal de l’Ohio, en 1852, et elle paraît d’abord dans la brochure Original Anti-Slavery Songs regroupant plusieurs chansons qui défendent la cause abolitionniste.

Nous sommes à quelques années du début de la guerre civile aux États-Unis. L’écart entre le Sud et le Nord, entre forces pour et contre l’esclavage, s’élargit. Depuis le passage du Fugitive Slave Act, en 1850, le flux migratoire en provenance des États esclavagistes vers le Canada est à la hausse. Et même dans le Nord, plusieurs partent pour le Canada, tellement qu’on redoute les efforts des slave catchers qui, en vertu de cette loi, ont le droit de capturer les réfugiés de l’esclavage même s’ils résident dans des États libres. Le cas de Shadrack Minkins, esclave en Virginie, refugié et garçon de table à Boston, est relaté dans le numéro 101 de Cap-aux-Diamants.

La loi de 1850 provoque une onde de choc dans toute la communauté afro-américaine. Le chemin de fer clandestin, système illicite et illégal qui dirige les fugitifs de l’esclavage au sud, vers l’Amérique du Nord britannique, prend de l’ampleur. Selon l’historien Larry Gara, la communauté noire s’implique de plus en plus dans la mise en œuvre de ce chemin de fer migratoire. Et derrière le chemin de fer, il y a tout un mouvement – véritable contre-culture – qui milite en faveur de l’abolition de l’esclavage. Le mouvement utilise tous les moyens à sa disposition. On présente des candidats abolitionnistes aux élections. On publie des journaux, dont le fameux Liberator de William Garrison et le North Star de Frederick Douglass. Quantité de dépliants, de lettres et de journaux sont envoyés par la poste pour faire la promotion de la cause ou pour aider les esclaves dans leurs projets personnels d’évasion.

La campagne contre l’esclavage est fortement médiatisée. Il suffit de penser à l’impact du best-seller de Harriet Beecher-Stowe, Uncle Tom’s Cabin. Publié d’abord sous forme d’une série d’articles, en 1851, le roman complet voit le jour en mars 1852. Quelques mois plus tard, en octobre, les ventes atteignent 125 000 exemplaires. Une version française est publiée à Montréal, La case de l’oncle Tom. On monte une pièce de théâtre à Toronto et ailleurs, d’après le roman. S’il s’agit d’un succès qui repose sur une brillante stratégie de marketing élaborée par l’éditeur, force est de constater qu’il existe aussi une importante demande pour cette littérature engagée. Le mouvement de masse contre l’esclavage prend son envol.

La musique fait partie intégrante de ce mouvement de contestation. Les rassemblements abolitionnistes – tenus à travers les États-Unis – se distinguent par des chansons prônant la liberté et la suppression de l’esclavage. Celles-ci sont interprétées parfois par des assemblées entières ou par des chorales professionnelles et semi-professionnelles, telles que les célèbres Hutchinson Family Singers qui fréquentent ces évènements et qui attirent plus de 20 000 participants lors d’un rassemblement à Boston. Simpson est de loin le compositeur le plus prolifique de ces chansons, et ses ouvrages sont des éléments presque incontournables dans les rassemblements abolitionnistes. La chanson lui sert de moyen de communication et de persuasion massive.

Pour exploiter pleinement ce pouvoir, Simpson utilise une stratégie sûre et éprouvée : il allie ses textes aux mélodies contemporaines les plus connues. Ainsi, puise-t-il grandement dans le genre du blackface minstrel show, qui jouit d’une énorme popularité à travers le pays et qui se caractérise par des chansons interprétées par des comédiens blancs « noircis ». Le compositeur le plus célèbre de ce genre est sans conteste Stephen Foster avec  « Oh! Susanna » (1848), « Camptown Races » (1850) et « Swanee River » (1851) – qui deviendront de véritables standards de la chanson américaine. Simpson allie par exemple les paroles de « I’m on my Way to Canada » à la mélodie de « Oh! Susanna ». « Mon objectif en choisissant ces mélodies », explique-t-il en 1852, est de tuer l’influence dégradante de ces comic Negro songs… et de réorienter ces beaux airs vers des fins plus hautes et productives. » Simpson cherche donc à transformer ces chansons d’instruments de subjugation et de répression en instruments de libération.

Le Canada est le thème central et récurrent de plusieurs chansons de Simpson. Par exemple, le narrateur de « I’m on my Way to Canada » décrit son évasion d’une plantation appartenant à un cruel propriétaire pour gagner le Canada lointain « where coloured men are free », où une souveraine bienveillante l’attend les bras ouverts. De même, les chansons intitulées « The Final Adieu » et « The Son’s Reflections » – adaptées aux airs de « Camptown Races » et « Swanee River » respectivement – relatent le désir des esclaves du sud des États-Unis de briser leurs chaînes et de se sauver en Amérique du Nord britannique. Ces chansons véhiculent l’image du Canada comme étant une destination réelle et imaginaire pour ceux qui sont à la recherche de liberté au milieu du XVIIIe siècle.

John Willis et Tim Foran, Musée canadien de l’histoire

 

Regards sur la gestion du patrimoine urbain – #117 – printemps 2014

Photo: Martin Drouin

Photo: Martin Drouin

Les villes se transforment. Au cœur de ce mouvement, qu’il soit brusque et rapide ou lent et presque imperceptible, le patrimoine urbain est toujours menacé. Les changements économiques, sociaux, culturels ou technologiques bousculent, à n’en pas douter, les formes et les fonctions urbaines et remettent en question, du même coup, la pertinence ou l’adaptabilité des structures anciennes. On le sait, l’obsolescence et la perte d’usage, qui fondent la notion de patrimoine, représentent un immense défi. Il l’est d’autant plus que nos sociétés sont passées, pour reprendre les mots de l’urbaniste Jean-Claude Marsan, d’un patrimoine de contemplation à un patrimoine d’utilisation. En effet, il n’y a pas si longtemps, la fonction du patrimoine en était essentiellement une de délectation historique ou esthétique. Au Québec, la création des arrondissements historiques dans les années 1960 a tranquillement bousculé cette conception. Certes, la tentation de mettre en valeur les quartiers anciens pour en faire des musées à ciel ouvert a perpétué l’ancienne tendance, qui est aujourd’hui parfois accentuée par les promesses du tourisme culturel, l’un des secteurs de l’industrie touristique en pleine croissance. Toutefois, la réalité de la gestion d’un territoire a fini par transformer les pratiques, à tout le moins, par les influencer fortement.

Depuis longtemps, bien des intervenants ont voulu démontrer que le patrimoine n’agit pas comme un frein au développement des villes, mais qu’il pouvait être un levier ou un moteur dans leur renouvellement. C’est le pari que fait l’Organisation des villes du patrimoine mondial (OVPM) dans un rapport déposé en octobre 2012 et intitulé : « Villes historiques en développement : des clés pour comprendre et agir ». Le document est divisé en deux parties. La première présente la synthèse d’une étude menée entre 2008 et 2012. La deuxième compile une quarantaine d’études de cas sur la conservation et la gestion des villes historiques. L’étude prend appui sur le réseau des 240 villes inscrites sur la liste du patrimoine mondial. Une équipe a développé un questionnaire pour recueillir des exemples pratiques d’intervention sur le terrain. Chaque cas est présenté selon le même modèle. On y découvre des problématiques particulières auxquelles des projets ont tenté d’apporter une solution. On y présente les différents acteurs inscrits dans le processus, les outils de gestion développés, les sources de financement impliqués et d’autres renseignements pratiques. Plus encore, y sont aussi déclinés les résultats concrets, l’articulation du projet avec les valeurs patrimoniales et, enfin, le questionnement qui émerge de l’expérience menée. Bref, chaque cas cumule une foule de renseignements précieux pour comprendre la mécanique interne de chaque projet.

Les deux parties du document s’avèrent d’un enseignement fort utile pour mieux comprendre la gestion du patrimoine et les défis qui lui sont associés. Certes, le document n’est évidemment pas sans lacune. Nous pourrions critiquer la méthode de collecte des données, le faible nombre d’études de cas ou encore le choix de ne pas traduire toutes les contributions en français. Chacun de ces biais influence la validité générale de l’étude. Il ne faut toutefois pas s’en détourner pour autant. Comme je le soulignais précédemment, le caractère systématique de la présentation des études de cas est déjà une belle réalisation. Plus encore, l’analyse transversale qui en est faite est également riche d’enseignement. Il est d’abord assez remarquable que tous les projets présentés « visent toujours à répondre à une pression qui menace le fonctionnement et/ou la conservation » de la ville historique. Malgré les plans de gestion dont dispose chaque ville, il semble excessivement difficile d’anticiper les dangers qui guettent la pérennité du patrimoine. Il faut également souligner les dix problématiques qui émergent des études de cas : celles liées à la connaissance, à la gouvernance, à la morphologie urbaine, à l’espace public, au monument, à l’habitat, à la diversité socioéconomique, au tourisme, aux infrastructures et à la mobilité. Analysées à l’aune de la conservation, des usagers et des gouvernements locaux, elles permettent de bien saisir la diversité des défis en jeu. L’étude, facilement accessible en téléchargement sur le site de l’OVPM, permet, à n’en pas douter, de jeter de multiples regards sur la gestion du patrimoine urbain.

Martin Drouin, professeur, Département d’études urbaines et touristiques, ESG UQAM

 

Le patrimoine et le tournant environnemental – #116 – hiver 2013

r4-116 Il est aujourd’hui courant d’évoquer les notions de développement durable, de ville verte ou neutre et d’écoquartier dans la gestion et les pratiques urbanistiques. Ces quelques exemples – et ils pourraient être plus nombreux – illustrent la volonté d’une action des professionnels de l’aménagement et des décideurs publics, toujours à la recherche de solutions pour relever les défis que pose l’urbanisation en ce début du XXIe siècle. L’idée générale est d’assurer un développement économique et social cohérent sans hypothéquer la capacité des générations futures de le faire à leur tour. La protection de l’environnement est, dans ce schéma, un enjeu extrêmement important et interdépendant de toute pratique. Ces manières de penser la ville apparaissent comme une alternative pertinente et porteuse d’avenir.

Dans ce plan qui vise l’harmonie entre environnement et développement, il est légitime de se demander quelle place sera réservée au patrimoine. N’est-il pas, justement, en train de perdre l’ascendance qu’il avait su conquérir depuis une trentaine d’années? Après avoir connu une croissance typologique impressionnante, s’est-il délité à force d’une trop grande inclusion? On sait que le monument historique a été, le premier, considéré comme artéfact à conserver au cœur des villes. Rapidement, la notion d’arrondissement historique a été introduite pour pallier une protection inadéquate et pour couvrir un territoire, souvent le noyau de la ville ancienne avec ses bâtiments, mais aussi la trame de rues et le mode d’implantation. Encore trop restreinte, puisque seulement une dizaine d’arrondissements ont été constitués au Québec essentiellement entre 1963 et 1975, l’utilisation de cette notion n’a pu contrer une vision de la ville basée sur la rente foncière. Enfin, la notion de patrimoine urbain, sans avoir un statut juridique au même titre que les deux premières notions, est ainsi venue élargir la vision de la ville à protéger et, partant, à aménager.

À partir des années 1980, l’urbanisme à dimension patrimoniale, c’est-à-dire un mode d’intervention sensible aux legs de la ville ancienne, a posé les bases d’une nouvelle façon de faire. Certes, certains principes de l’urbanisme progressiste ont continué d’influencer nombre d’interventions, surtout dans le domaine du transport, mais le germe était semé. Dans ce contexte, la notion de patrimoine a continué sa formidable expansion. Le petit patrimoine, témoin de l’ordinaire, jusqu’aux traces toutes récentes de l’architecture moderne ont contribué à transformer la vision du cadre bâti ancien. Un pas de plus a été franchi en intégrant la nature au sein d’un patrimoine vert. Ce fut ensuite le tour de l’environnement, au sens large du terme, avec les concepts de paysage humanisé et de paysage culturel. Les pratiques reliées à l’immatériel ont également coloré la notion de patrimoine urbain et, ultimement, de l’aménagement. Le patrimoine, on le voit bien, se posait en conquérant.

Aujourd’hui, la question se pose différemment. Certes, la Loi sur le patrimoine culturel a renouvelé l’ancienne législation qui avait 40 ans d’usure. Surtout, le patrimoine est désormais bien intégré dans les schémas d’aménagement et de développement et les plans d’urbanisme. Toutefois, de nouvelles priorités de développement viennent remettre en cause la place du patrimoine dans l’aménagement. La suggestion de densifier les centres urbains en est un bon exemple. Dans une volonté de contrer l’étalement urbain, il est proposé de construire en hauteur et ainsi de maximiser l’occupation du sol. À Montréal, le redéveloppement du quartier Griffintown est en train de se faire au nom de ce principe. Profitant de la proximité du centre-ville et du canal de Lachine, les immeubles d’habitation poussent les uns à la suite des autres. Les qualités patrimoniales du site, pourtant valorisées par de nombreux groupes et individus, ont été réduites à quelques bâtiments emblématiques, à quelques monuments aurait-on dit à une autre époque. La notion de patrimoine semble en effet se contracter dans une sorte de retour du balancier. S’il est possible de s’interroger sur les raisons politiques sous-jacentes à ce dossier, il n’en demeure pas moins que la sauvegarde du patrimoine s’est vue déclassée au nom d’un autre principe. Assistons-nous à la graduelle perte d’influence du patrimoine dans la sphère publique? Il sera fort intéressant de suivre les prochains débats dans nos centres urbains.

Martin Drouin, professeur au Département d’études urbaines et touristiques, ESG UQAM

 

Les espaces publics : tentations contemporaines et figures historiques – #114 – été 2013

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Aménagé entre 1876 et 1880, le square Dorchester a été au cœur d’un projet de réaménagement et de miswe en valeur dernièrement. (photo : Martin Drouin)

Dans l’imaginaire, le patrimoine urbain est généralement associé au cadre bâti. En effet, il se forge rapidement une matérialité lorsque sont évoqués les monuments, maisons, rues ou quartiers. Bien sûr, on a beaucoup parlé de l’élargissement de la notion de patrimoine au XXe siècle. Du vernaculaire au moderne, en passant par l’industriel, la typologie des patrimoines a considérablement évolué. Il est d’ailleurs de mise, de nos jours, d’inscrire cette notion à l’intérieur d’un grand écosystème urbain et d’intégrer le concept d’« esprit du lieu » pour référer à cette portion d’insaisissable qui colore et caractérise les villes. Dans cet univers en mouvement, les espaces publics non bâtis trouvent plus difficilement leur place. Il n’est pas rare, par exemple, d’en parler en discourant davantage sur les bâtiments qui les bordent ou les monuments qui s’y trouvent. Le verbe se tarit rapidement lorsqu’il s’agit d’en comprendre les formes ou la composition dans une histoire plus précise du lieu. Cela a un impact considérable sur leur reconnaissance et leur pérennité.

Dans la volonté de redynamiser des quartiers anciens, les autorités municipales ont souvent le réflexe d’intervenir sur ces espaces publics. Les raisons sont multiples à commencer par le fait qu’ils en sont habituellement les propriétaires, mais également parce qu’ils représentent des emplacements de choix en matière d’investissement pour les entreprises privées. La possibilité de poser un geste de design contemporain dans la ville peut ainsi inscrire le cadre bâti ancien à l’enseigne d’une ville de culture et bien de son temps. La proposition d’aménagement se loge dans une logique de contraste intentionnel : le nouveau révèle l’ancien et vice-versa. L’intégration d’œuvres d’art contemporain réactualise l’ambiance. Les colonnes de l’artiste Daniel Buren, installées dans la cour d’honneur du Palais-Royal à Paris, en sont l’exemple emblématique et néanmoins controversé. Si ces nouveaux espaces publics peuvent être très réussis, avoir un intérêt et une pertinence sociale, architecturale ou urbanistique, il n’en demeure pas moins que l’histoire du lieu en est généralement oblitérée.

L’usage de l’histoire dans les aménagements publics est pourtant une formule adoptée à de multiples reprises. L’engouement des dernières décennies pour le patrimoine a en effet réinscrit la mémoire au cœur des stratégies pour redonner un sens aux lieux. Loin des principes d’intervention du mouvement moderne et plus enclins à jouer avec les renvois au passé et les citations architecturales, ces nouveaux lieux ont transformé les espaces publics en espaces métaphoriques. Ils évitent ainsi une réplique stylistique servile pour adopter une gamme de références abstraites. C’est le cas, par exemple, de l’aménagement du square Dalhousie à Montréal qui a jeté son dévolu sur le matériau historique pour construire un nouveau référentiel sensible à l’ancienne configuration du lieu et aux fonctions dominantes qui l’ont marqué de la fin du XIXe siècle au milieu du siècle suivant. L’histoire se retrouve toutefois ainsi combinée à des gestes contemporains de design. Malgré ces efforts d’aménagement, ces lieux ne sont finalement pas tellement différents de ceux évoqués précédemment.

Au sein de cette production, un projet récemment mené à Montréal mérite d’être souligné pour l’approche adoptée. Le réaménagement et la mise en valeur du square Dorchester a pris le parti de s’intéresser aux configurations historiques du lieu, de les documenter scientifiquement, pour se réapproprier l’esprit et la philosophie d’un square victorien. Aménagé entre 1876 et 1880, après avoir été pendant un demi-siècle le cimetière de la paroisse Notre-Dame, le lieu a été modifié tout au long du XXe siècle. Il ne s’agit pas nécessairement de retrouver la forme pure et originale. Les concepteurs souhaitaient néanmoins, tout en l’adaptant aux réalités contemporaines, en restaurer la figure historique. Ce genre de projet a le grand mérite de retisser un lien avec des espaces publics dont la lisibilité a trop souvent été brouillée par des réaménagements épisodiques. Il permet surtout de s’interroger sur la valeur patrimoniale et le sens du lieu. C’est précisément grâce à ce type d’opération que ces espaces méconnus pourront retrouver une visibilité dans l’écosystème urbain.

Martin Drouin, professeur, département d’études urbaines et touristiques, ESG UQAM

Sport et patrimoine : une alliance bien timide – #113 – printemps 2013

 Il est paradoxal de voir que le sport accompagne tant notre quotidien et que l’on parle si peu de patrimoine sportif. Cette quasi-absence a, en effet, de quoi étonner. Le sport est pourtant partout. Il est omniprésent dans les médias, tant à la télévision, à la radio, dans les quotidiens que sur Internet. Les dépenses privées et les investissements publics se croisent et se succèdent au point de faire écarquiller les yeux devant les sommes astronomiques impliquées. Il est difficile d’ignorer le phénomène. Ce constat est d’autant plus vrai que l’intérêt du public s’est généralisé. Certains sports créent certes un engouement plus important que d’autres; le hockey et le football attirent des foules alors que l’escrime ou le plongeon, par exemple, sont moins courus, mais il s’agit qu’un athlète se démarque pour que des passionnés se manifestent au grand jour. Dès lors, il n’y a qu’un pas à franchir pour évoquer les liens avec la culture et l’identité d’une collectivité. Pourtant, lorsque vient le temps d’aborder la question du patrimoine, le sujet devient plus hasardeux; j’ai d’ailleurs abordé la problématique par le biais des arénas dans une chronique précédente. J’aimerais y revenir aujourd’huiQu’est-ce que pourrait bien être le patrimoine sportif? Comme la notion de patrimoine aujourd’hui, il est multidimensionnel. Il est d’abord matériel. Ce sont les infrastructures, les bâtiments et autres espaces de performance qu’ils soient construits ou naturels. C’est également l’énorme diversité d’objets qui témoignent de la pratique du sport, des itinéraires individuels ou collectifs et des comportements sociaux. Il est aussi immatériel, tant par les jeux traditionnels auxquels il réfère que par les croyances, les coutumes et les savoir-faire liés à l’univers sportif. Les rituels d’avant-match, l’attachement à un club ou l’expérience de dévaler sur telle pente ne sont que des exemples parmi d’autres. Bref, il peut difficilement se résumer à la seule existence de grandes personnalités sportives ou à des reliques sacrées témoins d’une gloire passée.

Au Québec, les expériences de valorisation ne sont pas légion. La Ville de Québec s’est résolue à conserver son stade municipal de baseball, construit en 1938, plutôt que de le démolir comme il était prévu. Le gouvernement fédéral a reconnu symboliquement l’importance historique de personnages et de lieux liés au monde du sport. Le Musée McCord conserve une collection importante d’objets liés à la culture matérielle sportive. Quelques expositions ont été présentées au Musée canadien des civilisations ou au Musée de la culture populaire, telle celle sur Rocket Richard, une légende, un héritage. L’histoire du Canadien de Montréal est à découvrir au Temple de la renommée du centre Bell. De manière plus interactive, le Musée Stewart organise, au cours de l’hiver, des activités de curling à l’ancienne. Le Panthéon des sports canadiens a officiellement ouvert ses portes à Calgary tandis que le Panthéon des sports du Québec tente, depuis plusieurs années, d’ouvrir un musée des sports. Quelques tentatives donc pour allier sport et patrimoine, mais beaucoup de timidité dans l’envergure des projets.

Une occasion exceptionnelle a pourtant été récemment manquée lors du développement du concept de Quartier de la vie par les Muséums nature de Montréal. En effet, le Biodôme, l’Insectarium, le Jardin botanique et le Planétarium, actuellement en construction, travaillent à créer un important pôle muséal dédié à l’humain et à la nature. Un espace interactif et évolutif reliera les quatre institutions pour proposer aux visiteurs une expérience sensorielle et cognitive unique. Pourtant situé en plein cœur des installations olympiques, près du centre Pierre-Charbonneau, de l’aréna Maurice-Richard, du stade Saputo et même du golf municipal de Montréal, le projet ne contient pas de référence aux sports et aux loisirs. Pourtant, des liens auraient pu se faire facilement. Doit-on croire que le sport et la culture ont encore de la difficulté à se côtoyer? C’est peut-être la raison pour laquelle la notion de patrimoine sportif est sous-développée, voire peu utilisée. Espérons que les suites au rapport du Comité-conseil sur l’avenir du Parc olympique intégreront des objectifs de mise en valeur de ce monument exceptionnel. Ce serait l’occasion de poser un geste fort pour la reconnaissance de l’histoire et du patrimoine sportif dans le développement de la collectivité québécoise.

Martin Drouin, professeur, département d’études urbaines et touristiques, ESG UQAM

Sauver le patrimoine par le tourisme culturel ? – #112 – hiver 2012

Depuis 1962, le vieux bâtiment de la fromagerie Perron, érigé en 1895 à Saint-Prime, est devenu le Musée du fromage cheddar et contribue au tourisme culturel au Lac-saint-Jean

Trouver un nouvel usage à un bâtiment menacé n’est pas une mince affaire. Les options ne sont pas toujours faciles à imaginer, tout comme le financement pour les réaliser. La seconde vie insufflée par un programme de reconversion doit respecter les valeurs associées au bien patrimonial en les sauvegardant, voire en les valorisant, sinon les efforts peuvent être vains. Les exemples d’usage incompatible avec les fonctions initiales d’un lieu rappellent que l’exercice peut être extrêmement périlleux. Le projet doit également faire l’objet d’un consensus social minimal afin que des débats publics ne viennent envenimer tout le processus. Les meilleures intentions peuvent être mal perçues, parce que mal comprises. À ces réflexions symboliques s’ajouteront des considérations techniques sur la capacité d’accueil du bâtiment et la demande sociale. Bref, le cheminement pour trouver un nouvel usage peut se buter à de nombreux obstacles avant d’être possiblement réalisable.

L’usage culturel et, plus particulièrement, le tourisme culturel est une option extrêmement alléchante. Il permet presque de conserver la fonction première du bâtiment, car c’est sur l’histoire et les qualités mémorielles du site que s’organise la mise en marché. Des infrastructures d’accueil et de services doivent évidemment permettre d’accommoder le visiteur, mais elles peuvent paraître minimes en regard d’une requalification plus lourde afin de transformer le bâtiment pour y loger des fonctions résidentielles ou commerciales. Le tourisme culturel est également intéressant, car il s’agit d’une niche qui connaît une des croissances les plus rapides au sein de l’industrie touristique actuelle. Comment, dès lors, ne pas tenter de bénéficier des retombées positives d’une telle pratique? Certes, les risques sont réels en inscrivant le patrimoine dans une logique marchande (standardisation, folklorisation, réification de la culture), mais avec un bon plan de gestion et une éthique de la mise en valeur, les risques de dérives peuvent être encadrés et balisés.

Ce type de tourisme bénéficie également d’un préjugé favorable. En effet, que ce soit l’Unesco, l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), la Banque mondiale ou le Conseil international des monuments et sites (ICOMOS), toutes ces institutions internationales définissent le tourisme culturel comme « bon » tourisme (Saskia Cousin, « L’Unesco et la doctrine du tourisme culturel. Généalogie d’un “bon” tourisme », Civilisations, vol. 57, no 1-2, 2008, p. 41-56). Ce qualificatif est déterminé en regard du tourisme dit de masse qui, depuis son apparition dans les années 1960-1970, n’en finit plus d’être critiqué. Le tourisme culturel, tout en favorisant la visite du patrimoine et les échanges entre les cultures, serait un allier du développement économique. On sait également que le touriste qui le pratique est scolarisé, qu’il bénéficie d’un revenu supérieur à la moyenne et, surtout, qu’il est souvent prêt à payer plus cher pour vivre une expérience unique axée autour de la découverte de la culture du pays hôte. On en arrive même à imaginer des produits très spécialisés, parce que plus rentables. Il s’agirait donc d’une avenue prometteuse.

Par cette évolution, sommes-nous en train de revenir à un tourisme d’élite? À celui qui se pratiquait aux XVIIIe et XIXe siècles par un groupe de privilégiés. Ainsi donc, la démocratisation du tourisme qui avait amené un plus grand nombre de visiteurs sur les routes et, surtout, les propositions de la nouvelle muséologie, au tournant des années 1970, qui voulaient ouvrir les portes des musées et des monuments historiques à de nouveaux visiteurs ne semblent plus correspondre à la tendance du marché. Devons-nous nous en inquiéter? On pourrait arguer qu’un plus petit nombre de touristes détruit moins le patrimoine, tout en rapportant davantage. Toutefois, n’est-ce pas un aveu de défaite face au projet que devrait porter le patrimoine, celui d’être le témoin d’une civilisation capable d’inscrire son devenir dans la continuité du temps historique? En cela, il ne doit pas être valorisé au profit d’un seul groupe.

Martin Drouin, professeur au Département d’études urbaines et touristiques, ESQ UQAM

L’appropriation d’un espace urbain: Le mont Royal  – #110 – été 2012

 Avec le retour du beau temps, le mont Royal retrouvera bientôt ses visiteurs estivaux venus pratiquer une foule d’activités ou, tout simplement, se prélasser dans l’herbe verte. Est-ce que tous ces gens savent qu’un arrondissement naturel et historique, constitué par le gouvernement du Québec en 2005, le protège contre les attaques répétées dont il a été victime depuis les années 1980? En effet, devant l’incapacité de contrôler les demandes de construction, un moratoire avait été décrété puis, à la suite d’audiences publiques, un geste sans précédent avait été posé par la ministre de la Culture et des Communications, Line Beauchamp, en accordant le double statut. Cela faisait depuis 1975 et 1981 qu’aucun arrondissement historique et naturel n’avait été créé. Si tous les Montréalais n’ont pas conscience de l’importance de ce statut juridique, la plupart ont choisi le mont Royal comme emblème fondamental de Montréal.

De prime abord, la montagne n’est pourtant qu’une simple colline avec ses 232 mètres. Rien à voir avec les 396 mètres du Pain de sucre à Rio de Janeiro, les 512 mètres du Tibidabo à Barcelone ou les 552 mètres du Victoria Peak à Hong-Kong. Le mont Royal joue toutefois un rôle tout aussi fondamental dans l’histoire de la métropole québécoise. Jacques Cartier, le célèbre navigateur malouin, lui donna son nom lors de la visite du village d’Hochelaga, en 1535. Paul de Chomedey de Maisonneuve, gouverneur de Ville-Marie, y érigea une première croix en 1643, geste qui sera repris en 1924 par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Sur son pourtour se sont également installés, alors que l’urbanisation avançait lentement depuis le fleuve Saint-Laurent au cours des XIXe et XXe siècles, des institutions prestigieuses (universités, hôpitaux, congrégations religieuses, cimetières), des villes cossues et des quartiers montréalais. Dans l’histoire, on le voit bien, le mont Royal est devenu symboliquement beaucoup plus qu’une colline.

Tous les Montréalais l’appellent affectueusement la montagne. D’autres raisons sont toutefois invoquées. Au premier rang de celles-ci, la possibilité d’y avoir accès. On aime y pratiquer le jogging, faire du vélo, du ski de fond ou de la raquette, glisser, pique-niquer, promener son chien, observer les oiseaux, danser au son des tam-tam ou simplement rêvasser. On y vient seul, entre amis ou en famille. On y amène la parenté ou les visiteurs de passage. Sur l’un des belvédères, on peut observer les touristes se faire photographier. L’accès à la nature fonde ces pratiques et l’amour des Montréalais pour la montagne. Celle-ci est d’autant plus précieuse qu’elle est située au milieu d’une ville densément peuplée. Elle représente ainsi, pour certains, un idéal démocratique pour son accessibilité, un espace de liberté qui offre la tranquilité et le repos.

Tous les patrimoines n’ont pas la chance d’être ainsi appropriés par les habitants d’une ville. En général, dans des sites aussi emblématiques que les centres-ville historiques, on observe plutôt l’inverse se produire. Est-ce des aménagements ou des restaurations qui veulent en accentuer le caractère patrimonial, la trop grande fréquentation touristique et les répercussions occasionnées (gentrification, offre commerciale typée, etc.) qui éloignent les habitants? Les batailles sont longues et ardues pour conserver ces quartiers vivants pour qu’ils ne s’engouffrent pas dans une « muséification » ou une « disneylandisation » excessives. Dans le cas qui nous occupe, aucun sentiment de ce type n’émerge. Les usagers de la montagne cohabitent sans tension. Si ce lien que les citoyens entretiennent avec l’un des « joyaux de Montréal » semble acquis, les autorités municipales et provinciales ne doivent pas pour autant baisser leur garde en matière de protection, car la montagne reste toujours fragile face à la ville. Chose certaine, ce haut lieu du patrimoine naturel et historique continuera longtemps à toucher le cœur des Montréalais et de tous ceux qui arpentent la montagne.

Martin Drouin, professeur, département d’études urbaines et touristiques, ESG UQAM

Illustration: Vue du mont Royal depuis l’avenue McGill College. (Photo : Martin Drouin).

Patrimoine, hockey et aréna : un curieux oubli  – #109 – printemps 2012

 Les discussions des dernières années à propos de l’avenir du hockey à Québec ont remis de l’avant la nécessité de doter la ville d’un nouvel aréna. Le vieux Colisée, construit en 1949 d’après les plans de l’architecte Robert Blatter (1899-1998) et rénové en 1979 lors de l’entrée des Nordiques de Québec dans la Ligue nationale de hockey, ne répond plus aux standards d’aujourd’hui. Ce n’est pas le premier, ni le dernier aréna, à être remplacé. En vérité, la plupart des villes de hockey, en Amérique du Nord, ont dû affronter ce problème. Le nom du Colisée de Québec s’inscrira-t-il au côté du Garden de Boston (1928-1997), du St. Louis Arena (1929-1999), du Chicago Stadium (1929-1995), du Buffalo Memorial Auditorium (1939-2009), du Winnipeg Arena (1955-2005) et du Spectrum de Philadelphie (1967-2011)? Ces quelques exemples – et il pourrait y en avoir plusieurs autres – posent en effet la question de la pérennité d’édifices de hockey dans les centres urbains.La valeur patrimoniale d’arénas a été reconnue au Canada, tant par les gouvernements provinciaux et les instances fédérales. Au Manitoba, le Poplar Point Memorial Rink, une immense structure de bois et d’aluminium érigé en 1949, a été reconnu d’importance historique. Le Vonka Rink, un ancien hangar à avion converti en patinoire en 1947, est protégé en Saskatchewan, de même que le Moosomin Communiplex dans la ville du même nom. Le Memorial Arena de Kamloops, construit en 1949, a été inscrit au registre des propriétés historiques de la Colombie-Britannique. Le Halifax Forum en briques rouges, édifié en 1926, et l’aréna W.C. O’Neill, bâtiment d’architecture moderne, construit en 1962, sont protégés en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick. Enfin, le Forum de Montréal (1926) et le Maple Leaf Garden de Toronto (1931) sont devenus des lieux historiques nationaux en 1997 et 2007, c’est-à-dire à la suite du déménagement des deux équipes professionnelles dans de nouveaux amphithéâtres.

Quelques remarques s’imposent à la lecture de cette liste. L’importance de seulement deux arénas a été reconnue par le gouvernement fédéral, dont le classement, rappelons-le, n’entraîne aucune contrainte légale. Ces deux bâtiments, il est vrai, se démarquent par leurs qualités symboliques. Les six autres arénas ont été protégés par des municipalités. C’est donc dire qu’aucune province n’a encore jugé d’un intérêt public de conserver, au nom du patrimoine, des lieux emblématiques où se pratique le hockey. De plus, cette liste est étonnamment courte étant donné l’importance historique du hockey au Canada. Est-il utile de rappeler la place de ce sport dans l’imaginaire collectif et dans l’affirmation de l’identité nationale? Joué depuis le milieu du XIXe siècle, il est pratiqué par environ 60 % des enfants de cinq à quatorze ans tandis que les cotes d’écoute de matchs professionnels atteignent des chiffres impressionnants. Il n’est pas étonnant que la justification des arénas protégés soit tout d’abord rattachée à des valeurs historiques, symboliques, communautaires et affectives. Il est simplement curieux que l’intérêt des gouvernements ne touche pas davantage de bâtiments.

Une ultime remarque s’impose à la lecture de la liste des arénas protégés : la valeur d’usage. Les deux bâtiments reconnus par le fédéral ne sont plus en fonction alors que les six autres patinoires le sont toujours. Ces dernières, loin de se distinguer pour leurs qualités architecturales, témoignent plutôt de la longue histoire du sport sur ces lieux. Une reconnaissance symbolique plus forte était donc nécessaire pour souligner la valeur des deux premiers, pour l’un complètement transformé pour en devenir méconnaissable, pour l’autre recyclé en magasin à grande surface. Pour en revenir à l’interrogation de départ sur la pérennité du Colisée de Québec, la question de sa protection n’est pas essentielle au retour d’une équipe de hockey professionnel dans la capitale. Elle le sera peut-être si l’on désire inscrire dans la continuité la pratique de ce sport sur le site d’Expocité, qui a vu le Palais de l’agriculture devenir le premier Colisée en 1942 et qui accueillera vraisemblablement un troisième amphithéâtre. Cela sera d’autant plus intéressant qu’il est fort à parier que le bâtiment actuel ne pourra garder sa fonction.

Martin Drouin, professeur, Département d’études urbaines et touristiques, ESG UQAM

Illustration: Fernand Caron et Pierre Rinfret, architectes: nouveau Colisée et patinoire. (Banque d’images de Cap-aux-Diamants)

La patrimonialisation de l’urbain – #108 – hiver 2011

Au début du mois d’octobre dernier se tenait la Septième rencontre internationale des jeunes chercheurs en patrimoine. Depuis 2005, à chaque début d’automne, une vingtaine de candidats à la maîtrise, de doctorants, de postdoctorants et de jeunes docteurs, interpellés par un thème intégrateur, se réunissent pour partager leur recherche. Cette initiative étudiante, largement appuyée par le Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain et le PARVI (Groupe interuniversitaire de recherche sur le paysage de la représentation, la ville et les identités urbaines), vise à donner la parole aux jeunes chercheurs, à favoriser l’émulation dans la recherche sur le patrimoine et à créer un réseau international informel. La direction du colloque est également confiée à de jeunes chercheurs et les meilleures communications sont publiées dans un collectif, lancé un an plus tard. C’est plus d’une centaine de jeunes chercheurs du Québec et de la Francophonie qui ont présenté leurs travaux depuis sept ans.

Après Montréal, Québec, Paris, Rennes et Rimouski, les jeunes chercheurs se sont réunis cette année à Brest, plus précisément à l’Institut de géoarchitecture de l’Université de Bretagne occidentale. Le séjour dans cette ville, dont le centre historique a été presque complètement détruit par les bombardements alliés au cours de la Seconde Guerre mondiale, a pu en surprendre plusieurs. En effet, seuls sept bâtiments anciens ont survécu. La reconstruction n’a pas la notoriété de celle de la ville du Havre, mise en œuvre par l’architecte Auguste Perret (1874-1954), et inscrite en 2005 sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Néanmoins — et c’est peut-être là tout l’intérêt de tenir une réunion scientifique consacrée au patrimoine urbain à cet endroit —, le rapport ambigu entretenu par les Brestois entre le cadre bâti actuel, difficilement assumé, et le souvenir de la ville ancienne, largement fantasmé, nous entraîne au cœur même du processus qui alimente les constructions patrimoniales contemporaines. La relation avec l’univers physique dans lequel nous vivons est en effet le moteur premier de la consécration du patrimoine.

Le thème de la rencontre — La patrimonialisation de l’urbain — invitait les jeunes chercheurs à questionner le processus qui absorbe peu à peu la ville, sous ses multiples expressions et manifestations, pour l’inclure dans l’univers presque infini du patrimoine. Que ce soit à l’aune du paysage culturel ou d’un écosystème patrimonial, la notion de patrimoine urbain inclut désormais tant les traces physiques, qu’elles soient anciennes ou plus récentes, que les habitants qui l’animent et la transforment. En effet, il ne s’agit plus désormais de seulement conserver la ville, comme l’avait préfiguré la création des arrondissements historiques. Encore trop proches de la notion de monument historique, appliquée à l’échelle d’un territoire, ces arrondissements ont été rapidement dépassés par la valorisation du patrimoine urbain matériel et immatériel, même si légalement ce sont encore eux que l’institution patrimoniale sanctionne officiellement.

À Brest, l’effet est saisissant. Alors que la ville reconstruite est sous la protection d’une ZPPAUP (Zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager), les habitants s’en détournent et cherchent sous les remblais ou dans les faubourgs quelques vestiges à consacrer. L’activité de l’association Vivre la rue est, à cet égard, exemplaire. Créée en 1989 par des artistes de la rue, elle s’est donné le mandat de réhabiliter la rue Saint-Malo, identifiée comme l’une des plus anciennes de la ville et alors vouée à la démolition dans le cadre d’un projet de réhabilitation urbaine. La rue existe toujours, quelques bâtiments ont même été rénovés. Elle cristallise, avec ses événements culturels et autres happenings artistiques, un patrimoine retrouvé. Peu importe si la ville reconstruite présente plus d’intérêts historique et architectural, la petite rue en cul-de-sac ancre un imaginaire que les Brestois aiment voir, vivre et espérer. La patrimonialisation de l’urbain offre encore un de ses multiples paradoxes que, à travers d’autres registres, les jeunes chercheurs ont exploré lors de la dernière rencontre.

Martin Drouin, professeur, département d’études urbaines et touristiques ESG UQAM

Photo: Animée par une association brestoise, la rue Saint-Malo illustre l’un des paradoxes de la patrimonialisation de l’urbain. (Photographie : Martin Drouin).

 

Ce lieu a ce « je-ne-sais-quoi » qui le distingue des autres! – #107 – automne 2011

Le patrimoine urbain s’incarne aujourd’hui par bien des formes. Certes, les bâtiments les plus anciens, ceux réalisés par un architecte réputé ou appartenant à un style architectural reconnu de même que ceux associés à des événements ou des personnages importants de la grande histoire – hier qualifiés de monuments historiques – conservent une aura qui les place dans une catégorie à part. Toutefois, une sensibilité nouvelle envers les traces laissées par le passé ne nous autorise plus à juger de la qualité patrimoniale à l’aune de ces seules valeurs d’âge, d’art et d’histoire. D’autres types de témoins sont venus élargir la notion de patrimoine urbain, depuis les expressions de l’architecture vernaculaire ou les vestiges du passé industriel jusqu’à l’affirmation toute récente de la modernité, pour n’en nommer que quelques-uns. Les valeurs se sont tout autant adaptées pour bien définir et caractériser tant les dimensions intrinsèques qu’extrinsèques du bâtiment.

Il existe d’autres lieux dans les villes qui retiennent aujourd’hui l’attention. Ils pourraient bien être qualifiés de patrimoine, même s’ils n’obtiennent pas pour autant l’unanimité. Je pense à ces lieux ordinaires ou anonymes qui piquent la curiosité ou attirent le regard. Ils sont faits de dépanneurs, de restaurants du coin, de merceries, de salons de barbier ou de tavernes. En fait, les déclinaisons sont nombreuses. Ils existent dans un décor d’origine transformé et rapiécé par l’actualisation des fonctions. À mille lieues d’une authenticité rutilante, ils portent le poids d’une vie ou d’une utilité qui s’achève. Leur intérêt est-il simplement relié à la nostalgie du temps d’avant? Des voix seraient tentées de l’affirmer, ne voyant comme justification que le simple effet du décalage temporel avec le présent. Bref, les valeurs associées à ces lieux ne seraient révélées que par un sentiment de mélancolie engendré par un passé révolu.

Deux points semblent ici importants. Le premier concerne la valeur de ces lieux. À cheval entre la matérialité et l’immatérialité, entre la valorisation d’un témoin physique usé par le temps et les derniers balbutiements d’une expression culturelle, ces lieux sont des exemples mêmes de moments particuliers de l’histoire, certes inscrits à l’enseigne des petites choses et de la proximité. Ils n’ont pas à pâlir devant les grands monuments, car ils concourent de la même manière à rappeler au présent ce que nous avons été. Le deuxième point est celui de la nostalgie. Est-ce mal qu’un lieu fasse naître un tel sentiment? S’il s’agit de s’enfermer dans le passé en affirmant qu’hier était meilleur qu’aujourd’hui, alors cette attitude est discutable. Si l’on veut plutôt nommer l’émotion, empirique et non raisonnée, que suscite le regard sur le temps d’avant, la réaction paraît tout à fait acceptable.

Ces lieux ont ce « je-ne-sais-quoi » qui les distingue des autres, comme le veut l’expression utilisée dans les salons parisiens du XVIIe siècle pour qualifier les honnêtes hommes ne pouvant se prévaloir des privilèges de leur naissance. Ainsi, en définissant le patrimoine comme un rapport à l’histoire, perçu par l’entremise d’une trace ou d’une pratique, ces lieux du quotidien entrent tout à fait dans la catégorie, peut-être même davantage que d’autres bâtiments plus prestigieux. S’il est possible d’admettre un tel statut, le chemin est plus difficile, voire impossible ou impensable, pour en espérer la conservation. À défaut d’en réaliser la protection, la question serait dès lors de s’interroger sur la manière d’en préserver le souvenir ou la mémoire dans nos villes.

Martin Drouin, coordonnateur de l’Institut du patrimoine et professeur associé au Département d’études urbaines et touristiques à l’Université du Québec à Montréal

Photo: Un exemple parmi tant d’autres d’un patrimoine de proximité inscrit à l’enseigne des petites choses qui meublent l’univers urbain. (Photographie: Martin Drouin)